51wgfH7xhqLPrix Femina 2016

Attention, écriture superbe ! Fluide, naturelle, utilisant un vocabulaire à la fois choisi et très évocateur. C'est original et très agréable à lire.

Premières phrases : " Le jour n'est pas encore levé et ce que l'on aperçoit tout d'abord au loin sur la lande est une étrange silhouette à deux têtes et huit membres dont la moitié semble inerte. Plus dense que la nuit elle-même, et comme évoluant en transparence derrière ce voile d'obscurité. La paupière fronce à cette apparition. Doit-on s'y fier ? On se demande. On doute. A cette heure les gens dorment, dans les villes, dans les villages, ailleurs. Ici, il n'y a rien ni personne. Si la lune se montrait elle n'éclairerait qu'un paysage de maquis, brut, désolé. Une terre indéfrichée. Qui va là ? Quoi ? On l'ignore."

L'histoire est celle d'un jeune garçon élevé par une mère isolée en marge de la société ; quand elle meurt, il perd tous ses repères et va partir à la rencontre des Hommes. De celle qui lui a donné le jour, on ne saura rien de plus et le lecteur comprend assez vite que l'adolescent est intelligent mais muet. Après plusieurs rencontres atypiques, et grâce à un accident d'automobile - nous sommes au début du XXème siècle - il rencontre Emma, celle qui sera son amante, sa soeur, sa femme et une mère de substitution. L'histoire d'amour est très belle, mais c'est bientôt 1914 et la première guerre mondiale ; et le récit devient alors une terrible dénonciation de cette grande boucherie dont les responsables ne furent jamais punis...

Roman d'initiation, sans les clichés sur "l'enfant sauvage", servi par cette belle écriture, l'histoire de ce garçon sans nom est émouvante, sensuelle, épique.

Extrait p 289 : " Il faut bien se rappeler que c'est elle qui lit. A voix basse pour ne pas réveiller le père. Les mots chuchotés, murmurés, susurés. Il faut imaginer la verve du Marquis entre les lèvres de la jeune femme. Le fil de la narration parfois rompu, le souffle coupé par la crudité d'une phrase, par l'énormité d'une situation. Le regard qu'ils échangent alors..."

Extrait p 402 : " En quelques semaines ce n'est pas un nom qu'il s'est fait mais plusieurs. Au sein de la section on l'appelle l'Ombre. On l'appelle le Sioux. Ross le canadien l'appelle le Lynx. Wayne le cow boy l'appelle Wolf. Quelque soit le surnom qu'on lui donne il est prononcé avec une certaine dose de respect dans la voix. Voire d'admiration. Tels sont ces temps et telles sont ces moeurs que la valeur d'un homme est souvent jugée à l'aune du nombre de scalps qu'il rapporte. Ils ont vu le garçon à l'oeuvre, ils savent ce qu'il vaut. Il tue."