51OCXYL5PlLIl sortit et respira l'air à grandes bouffées. Cette atmosphère l'avait suffoqué et le bavardage de l'apprenti l'avait exaspéré. A certains moments, il avait dû se retenir pour ne pas lui fourrer la tête dans sa bouillie. Plus l'autre bavardait, plus Ruth semblait s'éloigner de lui. Comment pourrait-il, parmi ce troupeau de brutes, devenir jamais digne d'elle ? La tâche qu'il s'était donné le terrifiait, tant il se sentait handicapé par l'atavisme de sa classe. Tout se coalisait pour l'empêcher de s'élever, sa soeur, la maison de sa soeur et sa famille, Jim, l'apprenti, toutes ses connaissances, ses moindres attaches. Et il trouva un goût amer à l'existence." (p 56)

C'est le sujet du livre que ce drame dans l'existence du jeune Martin Eden : étant venu en aide à Arthur Morse attaqué par des voyous en pleine rue, Martin, un jeune matelot sans le sou est invité à dîner dans cette famille aisée et cultivée où il rencontre la jeune soeur d'Arthur, la merveilleuse Ruth. Il découvre le même soir ce qu'est une famille aimante, riche et par la même le fait qu'il ne fait pas partie de cette classe sociale. Il se promet alors de tout faire pour conquérir la jeune fille et mener une vie semblable, pas forcément par ambition mais parce que cela lui plairait vraiment. Il aime lire depuis toujours, s'intéresse à d'autres choses que ses compagnons matelots par exemple à la poésie. S'étant ouvert à Ruth de ses difficultés - orphelin à onze ans il s'est élevé seul et n'est quasiment pas allé à l'école - elle commence par lui faire découvrir la grammaire et les conjugaisons. A force de travail acharné et de lutte contre le sommeil et la faim, il se forme petit à petit, avec l'aide de la jeune fille qui vient de passer sa licence de lettres ; bientôt, l'élève dépasse le maître (qui ne s'en rend pas compte) et il réalise que ce qu'il souhaite c'est devenir écrivain. Mais il est déjà très difficile de vivre de sa plume et Martin passe par de longues périodes d'extrême pauvreté entre des moments un peu plus prospères quand il a réussi à vendre quelques nouvelles ou poèmes. Souvent les discussions avec sa "fiancé" - malgré l'opposition des parents Morse on les considère comme engagés l'un envers l'autre - montre à Martin que Ruth est très "conventionnelle" mais il ne l'en aime pas moins. Sa famille, ses connaissances, Ruth et ses parents, tous lui disent d'arrêter d'être fainéant et de choisir un vrai métier !

Jusqu'à un certain dîner chez les Morse où Martin, fatigué de sa journée dit enfin ce qu'il pense... " je ne m'assoirai plus à votre table, chérie. ils ne m'aiment pas et c'est mal de ma part de leur imposer une présence désagréable. Bon sang ! Ils me rendent malade. Et dire que dans ma naïveté j'avais cru que les gens qui occupaient les situations élevées, qui habitaient de belles maisons et qui avaient de l'éducation et un compte en banque, étaient tous des gens supérieurs !" (p 354)

Lire ou relire Jack London est une très bonne surprise : c'est une littérature vivante, forte, un texte qui va profondément fouiller l'humain, et témoigner que le désir d'écrire peut littéralement prendre possession d'un être. Témoignage également d'un mode de vie en Amérique datant du début du XXème siècle - les scènes de travail à la blanchisserie sont stupéfiantes -, dénonciation de l'admiration du succès et non de l'auteur ; mais l'ensemble est étonnamment moderne, tout à fait transposable au siècle suivant !