41pbySq_77LLe(a) lecteur(trice) sort très satisfait(e) du temps passé avec "Obia" ; plus de 500 pages mais un texte très agréable, une intrigue captivante et toute une histoire de pays et de peuples vus à hauteur d'homme.
C'est un très bon bouquin, plusieurs fois primé ( Prix Quai du polar / 20 minutes 2016, etc.) et il le mérite largement !
Seule petite question : apprécie-t-on autant quand on n'a pas vécu en Guyane, quand on n'a pas l'expérience personnelle de "l'enfer vert" ? Sans doute oui, parce que tout le talent de l'auteur est de nous emmener avec lui au contact de la population, de la forêt, des habitations et du fleuve. Le Maroni est central ici : c'est lui qui sépare le département français d'Amérique du Sud du Suriname, une ancienne colonie hollandaise, devenue indépendante en 1975. Un coup d'état, celui du général Desi Bouterse, met en place une dictature militaire en 1980 dans ce petit pays peuplé d'Hindoustanis, des descendants d'immigrés indiens du XIXème siècle, de Noirs-Marrons descendants d'esclaves africains évadés, de Créoles et de Chinois.
De violentes répressions et l'effondrement de l'économie poussent les Noirs-Marrons à se rebeller ; Ronnie Brunswijk les entraîne dans la clandestinité et c'est la guerre civile. Des pirogues traversent le Maroni, c'est la première vague d'immigration surinamienne.

L'histoire commence de nos jours, avec le départ de Clifton Vakansie, un Noir-Marron suspecté de la mort du jeune Willy Nicolas, trouvé mort, étranglé à mains nues dans son lit. Clifton quitte Saint-laurent et court vers Cayenne qu'il doit rejoindre le plus vite possible. Mais pourquoi vouloir prendre l'avion pour la métropole sans délai ?
On apprend assez vite que trois jeunes, dont Willy et Clifton ont été vus descendant d'une pirogue en provenance du Suriname ; et puis un nouvel homicide est découvert, route de Mana. Il semble s'agir de Bradley Koosman, le fils de Melita Koosman, une vieille Ndjuka originaire du Suriname, venue avec la première vague d'immigrés.

L'explosion de la population guyanaise - en particulier celle de Saint-Laurent-du-Maroni - due à une natalité importante mais surtout à une immigration permanente, entraîne l'apparition d'un "habitat spontané", enchevêtrement insalubre de bicoques illégales et d'allées labyrinthiques favorable à l'émergence d'une délinquance en forte hausse. Quand on trouve dans le corps des morts des ovules de cocaïne, l'enquête s'oriente vers le trafic de drogue et ses profits gigantesques : la Guyane, zone-rebond d'après les spécialistes, territoire de transit entre le bassin de production Colombie, Bolivie, Pérou et les destinations privilégiées USA et Europe. Le Suriname truffé de pistes d'atterrissage clandestines tente tous ceux qui veulent jouer les "mules" pour quelques milliers d'euros, en particulier tous ceux qui à Saint-Laurent commencent à penser que c'est un moyen comme un autre de gagner sa vie...

Les enquêtes seront menées par le capitaine de gendarmerie André Anato, un Ndjuka (un des peuples de Noirs-Marrons) qui est non seulement à la recherche des criminels et autres trafiquants de cocaïne, mais aussi de sa propre histoire : de qui tient-il ses yeux aux iris jaunes ? son "vrai" père se nommait-il bien Antonis ? Il y a aussi le major Franck Marcy, un local (un Créole guyanais) qui doit faire équipe bon gré mal gré avec la capitaine Anato, c'est le commandant qui l'exige. Et enfin, Vacaresse le gendarme démis de ses fonctions dont le fils de vingt ans, Jérémy, est en prison, va être lié malgré lui à l'affaire ; devenu enquêteur privé, un de ses contrats va lui faire suivre un homme soupçonné d'infidélité par sa cliente, mais ce n'est qu'un prétexte...

Quelques allers retours entre Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni, ainsi qu'entre le présent et le passé permettront au capitaine Anato de résoudre les meurtres ; on ne s'attend pas du tout au dénouement, c'est très réussi. Mais André Anato a une autre quête, celle de son passé sur lequel on lui a menti. Peut-il en finir avec cette recherche ?

Et de temps en temps, passe la figure de l'obiaman, le guérisseur tout-puissant, qui dispense l'obia, le bain protecteur ou lavant...

Extrait (p 246) : " Deux années déjà. Cela faisait deux ans qu'Anato était arrivé en Guyane, qu'il avait commencé à renouer avec son pays d'origine. Avec ce département français dont il ne connaissait rien sinon ce que ses parents avaient bien voulu lui raconter. Un territoire gigantesque couvert par la forêt, un fleuve immense, le Maroni. Et un peuple : les Ndjukas. Ce qu'il en savait se résumait à ça, en fin de compte. En deux ans il avait appris plus qu'en trente, réalisé l'ampleur de son ignorance. Et compris surtout une chose : riche de son histoire, de ses populations, de ses langues, la Guyane est complexe. On ne l'apprivoise pas, aucune description ne peut l'enfermer."

C'est bien sûr la Guyane le personnage principal du récit ; et si nous aimons tant ce livre, c'est que Colin Niel qui a vécu en Guyane, a compris son âme et l'a aimée. Merci Mr Niel.