41KxoqeLtkLC'est un roman assez étonnant que Christophe Boltanski, qui nous avait enchantées avec "La cache", a livré cette année. L'auteur lui-même parle de résonnance entre les deux romans, de huis-clos familial...
Le guetteur, c'est l'histoire d'un homme qui s'aperçoit, à la mort de sa mère, qu'avec sa soeur, ils l'avaient presque complètement laissée tomber : qui était-elle, au fond, cette femme assez mystérieuse, très solitaire, qui adorait les polars livres et films, campait dans une seule pièce et fumait beaucoup trop au point d'en mourir ?
Qu'est-il arrivé à cette très bonne élève, mention au bac et première année de Sciences Po, pour qu'elle décroche, préfère finalement les troquets enfumés, les discussions à refaire le monde et l'engagement au FLN ?

Un chapitre sur deux est consacré aux recherches de l'auteur et à ses souvenirs, l'autre étant une reconstitution de la vie de sa mère ; et en avançant dans la lecture, on se dit : tiens ce doit être lui -ou elle - le guetteur... Le héros de son roman policier inachevé, le narrateur lui-même qui enquête, sa mère quand elle file un tueur d'algériens...

Quand le narrateur, à la recherche de la personnalité maternelle, range ses affaires avant la vente de l'appartement où elle vivait et trouve une chemise bleue intitulée "Dossier Polar", il se rend compte qu'elle écrivait ou au moins essayait d'écrire. Il dépeint très bien les affres de ceux qui doivent "vider" un appartement ou une maison après la disparition de son propriétaire, et finit par sauver quelques cahiers et carnets en plus de la chemise bleue ;
il découvrira en les lisant une vie insoupsonnée dont elle n'avait jamais parlé et cherchera à comprendre si c'était de la folie ou si elle était bel et bien harcelée, guettée par ses voisins, comme elle le disait vers la fin. N'était-ce pas plutôt la police qui la pourchassait à une époque d'activisme ?

Elles sont bien écrites, humainement et historiquement très intéressantes ces enquêtes sur la vie de cette femme, divisée en deux personnes quasiment différentes : celle du début des années soixante et la vieille femme recluse qui vient de partir...

Extrait : " Durant notre enfance, elle vivait déjà partiellement cachée. Elle sortait à découvert toujours avec réticence, à des horaires décalés, elle nous soustrayait à des regards qu'elle fuyait et qu'elle désirait, redoublant sur nous leur pouvoir hypnotique. Elle nous faisait partager ses blessures visuelles, ses images qui n'existaient pas. Son oeil n'était jamais nu, jamais complètement au repos. Perdue dans un monde invisible, elle avait, avec nous, le regard ailleurs, elle nous opposait des paupières closes. Et moi, je l'observais, j'attendais de sa part un signe, une approbation qui ne venait pas. J'essayais de gagner sa confiance et de percer son mystère. Je n'ai jamais cessé de la guetter." (p 287, fin du livre)