51Sqt6JdIFLQuand on commence le livre, on peut se croire dans une tragédie antique ; la très belle écriture d'Andrée Chedid nous permet de "voir" cette vieille femme, grande et magnifique, Saddika ou Om Hassan, qui habite Le Caire mais souhaite retrouver les siens le temps d'une journée dans le village de Barwat.
Le choléra est passé par là et presque tous sont morts, mais Om Hassan l'obstinée, bien que rejetée et renvoyée d'où elle vient, passe quelques heures avec ceux qui restent de sa famille. Les habitants des régions reculées ont du mal à comprendre l'isolement des malades, les maisons brûlées, tous ces actes violents mais qui évitent la contagion. Tout au long de son récit, A. Chedid montre à la fois la nécessité d'empêcher la propagation des microbes mais aussi son respect des croyances de ceux qui n'ont pas d'instruction.

Revenue au Caire, la vieille femme retrouve son petit-fils, Hassan, qu'elle élève, le fils de sa fille morte. Elle souhaite pour lui, un bel avenir, il va à l'école et fera des études ; mais l'instituteur déclare le choléra et avant que l'ambulance ne l'emporte, il dit à Om Hassan : "... N'oublie pas ce que je te dis : le sixième jour ou bien on meurt, ou bien on ressucite. Le sixième jour... " (p 23).
Et un jour, c'est Hassan qui est atteint : épuisement, vomissements, membres glacés... A aucun moment, sa grand-mère ne doute de sa survie : " Sans effort, elle projeta l'image de l'enfant, loin devant elle, dans l'avenir. Elle le vit, debout, adolescent, marchant d'un pas assuré. Il y avait d'une part Hassan, d'autre part le choléra. A présent, Hassan et le choléra étaient un. Il fallait les prendre ensemble. L'un avec l'autre. La mort avec la vie. On ne pouvait plus rien séparer. Il fallait traverser cela. Ensuite, tout serait bien." (p 33)

Tout le livre raconte l'histoire de la traversée de ces six jours, les efforts surhumains de Saddika pour que personne ne s'aperçoive de présence de la maladie, les rencontres qu'elle fait et les endroits où ils vivent tous les deux, jusqu'au bateau qui les emmènent à la mer tant souhaitée.
C'est une course pour la vie, une chronique de la vie en Egypte au long de cette descente du Nil dans les années cinquante, l'amour pour un enfant porté au plus haut degré.
Et un talent superbe, une écriture poétique, un petit livre de 110 pages qui ne se laisse pas oublier !

" Le buste s'arqua tandis qu'elle prenait l'enfant sur ses genoux ; il paraissait composé de baguettes de saule, minces et friables. La femme fit un berceau. Elle se fit champ d'herbes et terre d'argile. Ses bras coulèrent comme des rivières autour de la nuque rigide. Sa robe, entre ses cuisses séparées, devint vallée ronde pour le poids douloureux du dos meurtri, des jambes raides. Sa tête s'inclina comme une immense fleur odorante, son buste fut un arbre feuillu : Mon roi, mon âme, mon enfant bientôt debout..." (p 74)