91_zwTwkbGLCe Goncourt 2018, lu une fois le tourbillon médiatique retombé, se révèle être un bon cru ; elle est très prenante cette histoire de jeunes adolescents devenant des adultes que l'auteur suit de deux ans en deux ans. Quatre fois, Nicolas Mathieu nous propose de retrouver Anthony et son cousin, la jolie Stéphanie et sa copine Clem, et aussi le "bad boy" Hacine, des jeunes dont on va suivre le devenir à travers leurs espoirs et leur maladresse d'adolescents.

Ils vivent à Heillange, petite ville lorraine où "Les hommes parlaient peu et mouraient tôt. Les femmes se faisaient des couleurs et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s'atténuant."
C'est une zone sinistrée, une vallée où les hauts fourneaux se sont arrêtés définitivement dans les années 90, entraînant la disparition des usines sidérurgiques, du chômage de masse, avec des conséquences sociales graves. La mémoire ouvrière qui plane sur cette région ne disparaîtra pas en quelques années.

Les adolescents, eux, boivent et fument beaucoup trop, pensent sans arrêt aux filles ; ils sortent le soir dans des teufs, se roulent des pets, descendent des bières ; ils forment des bandes, le plus souvent désoeuvrées, ou alors occupées à dealer. Pour beaucoup, une idée fixe : ne pas rester là, ne pas s'embourber comme les parents dans une "petite vie", faire des études peut-être, aller à Paris, vivre vraiment...

En 1992, Anthony, l'un des principaux personnages vient d'avoir quatorze ans et va entrer en troisième, "ses parents étaient des cons". Petites bêtises de gosse, quelques vols... et un jour Anthony rencontre Stéphanie Chaussoy "elle est grave cette meuf, sans déconner" dont les parents sont d'un autre milieu, des bourgeois de province. Premier amour, émois fantasmes et rêves... C'est la fin de l'enfance.

L'auteur a de bons souvenirs de son adolescence et de ce qu'il a vécu et ressenti tout au long de ces années difficiles; il sait les mettre par écrit de façon captivante et en même temps, sans jamais vraiment juger, parler des gens, de ceux qui restent après une crise économique, des immigrés, de familles très en marge ; malgré un ton assez grave et des faits plutôt décourageants, l'ensemble du livre est porté par l'espoir d'une vie meilleur et l'enthousiasme de cette jeunesse pleine de vie et d'attente.

L'écriture est à la fois assez crue, souvent poétique, toujours très sensible ; il a souvent la formule expéditive Nicolas Mathieu : "c'est drôlement doux, une fille, on ne s'y fait jamais complètement".

Un roman tout à fait remarquable, une lecture indispensable !

Première phrases : " Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui. À l'aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instants, ce velours se froissait au passage d'une carpe ou d'un brochet. Le garçon renifla. L'air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. Il faisait une chaleur à crever, mais ça n'expliquait pas tout. "