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Les 2 bouquineuses ont aimé

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12 avril 2026

"Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy * * * * * (Ed. Gaïa Actes Sud ; 2026)

Un grand coup de coeur pour cette histoire formidable, qui est à la fois un récit d'aventures, une réflexion écologique et un thriller ; basé sur la vie d'une famille unie - un père et ses trois enfants - habitant sur une petite île glacée de l'océan Austral qui abrite la plus grande réserve de graines mondiale, le suspens démarre quand le corps d'une femme vient s'échouer sur le rivage. D'où vient-elle ? Comment est-elle arrivée là ? Que cherche-t-elle ?
Dominic le père, gardien de l'île et du phare, ainsi que ses enfants vont l'aider et la soigner ; mais assez vite la suspicion règne : on se cache des choses des deux côtés...

Petit à petit, les secrets vont être dévoilés, chaque personnage parlant à son tour et faisant progresser le récit jusqu'à son terme ; ils sont tous les cinq assez sympathiques et intéressants, mais tout de même, que sont devenus les autres, les chercheurs, les botanistes ? Sont-ils vraiment partis par le dernier bateau comme le dit Dominic en laissant sur place ce trésor alors que la mer monte et risque de submerger l'île ?

Il est beaucoup question de Nature et de la splendeur de la Terre, de vie de famille, d'amour aussi et de sacrifice de soi. La dénonciation des tueries dont sont capables les êtres humains est forte ; comment a-t-on pu massacrer des millions de phoques et de baleines jusqu'à mener certaines espèces à l'extinction ? L'autrice s'élève contre la cruauté sans limite et la bêtise des hommes ! 

La beauté de ce livre réside dans la capacité de l'autrice à construire un récit choral très prenant parce que très humain, et dans la splendeur de l'environnement décrit, l'océan, les reliefs de l'île et tous les animaux présents phoques, lions de mer, manchots et baleines...
C'est un livre d'atmosphère, du genre "on dirait que ça se passerait sur une île désertée, secouée par les vents, les tempêtes et la neige..." et très chargé en émotions - trop ? - mais une île est bien un endroit qui peut être oppressant et où l'histoire paradoxalement devient un huis-clos !

Extrait p 208 : Sous la surface il fait presque nuit noire. Elle est assise au fond de l'océan et compte les secondes. Ses cheveux ondulent autour d'elle en volutes éthérées. Des formes bougent, du Yelp surtout. Et puis une autre chose se profile dans son champ de vision. Une masse énorme en train de couler. C'est un éléphant de mer endormi, le corps décontracté dans sa phase de sommeil profond, celle des rêves, décrivant une lente spirale vers le fond. Fin suit sa chute des yeux jusqu'à ce qu'il heurte le sol et se pose là."

 

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7 avril 2026

"D'or et de jungle" de Jean-Christophe Rufin * * * * (Ed. Folio ; parution originale 2024)

Et si des géants du numérique (GAFAM) décidaient - grâce à un intermédiaire qui se charge de tout - d'avoir un état à eux pour y faire tranquillement leurs affaires ?
Ronald Daume, la cinquantaine élégante, un ancien de l'agence de renseignements Providence, rencontre son vieil ami d'école perdu de vue depuis trente ans, Marvin Glowic - le créateur du moteur de recherche Golhoo qui a transformé la vie de milliards d'êtres humains - et lui propose son idée, celle à laquelle il pense depuis longtemps.
Extrait p 43 : " Je pense que nos deux manières de changer le monde sont en train de converger. Jusqu'à présent, toi et tes collègues, les pionniers de la révolution numérique, vous avez pu vous développer sans vous occuper de politique. Vous êtes américains et l'Amérique vous a laissés tranquilles.... Aujourd'hui, vous vous attaquez à l'essentiel : l'humain et ses limites. .. Alors vous allez avoir tout le monde sur le dos. L'État va se dresser devant vous avec ses normes, ses limites éthiques et légales, sa volonté de tout contrôler.

L'idée est de faire un coup d'état de façon à s'accaparer un pays ; une fois obtenu l'accord - et l'argent - des commanditaires, Ronald réunit une équipe un peu spéciale : il y a Flora son ex-amante reine de la plongée, Jo un gitan très extraverti, Selma une ex collègue de l'Agence, Delachaux un vieux professeur à moumoute qui a passé sa vie à étudier les coups d'état, sans oublier les deux hackeurs crasseux mais super doués... Un ensemble étonnant mais très pro et capable de belles choses !
C'est un petit pays d'or noir et de jungle qui sera choisi : le sultanat de Brunei ; est-ce des fake news et le sabotage d'une cuve à fuel suffiront à le déstabiliser et à faire réussir le coup d'État ? 
Comment tout cela finira-t-il ? Le suspens monte et si le début du livre est un peu lent, l'action s'accélère et le récit s'emballe ! Il ne faudrait pas que Ronald et son équipe ait oublié un détail...

Une écriture efficace, un sens du thriller bien développé font de ce récit d'aventure un très bon moment de lecture !

29 mars 2026

"Dans la maison de mon père" de Joseph O'Connor * * * * * (Ed. Rivages poche ; première parution 2024)

"Dans la maison de mon père" est un livre très fort, qui secoue et interpelle celui ou celle qui le lit ; il n'y a pas d'horreurs à proprement parler, mais une atmosphère de thriller très tendue, avec un suspens tenace du début à la fin !

Le récit - inspiré d'une histoire vraie - suit un prêtre, Hugh O'Flaherty (1898 - 1963), dont on peut lire par exemple sur Wikipedia qu'il fut un homme d'église irlandais attaché au Saint-Siège de 1925 à 1960 et qu'au moment de l'occupation de Rome pendant la seconde guerre mondiale, il profita de sa position pour sauver entre 4000 et 6000 juifs et soldats alliés.

La plus grande partie du livre se déroule avant un certain événement qui - parce que les conditions semblent favorables - se déroulera pendant la nuit de Noël ; le récit commence le 19 décembre 1943 à 22h49, soit 119 heures et onze minutes avant le début de la mission...
Une couse poursuite à gros enjeux se déroulera dans les rues de Rome, résistants et nazis risquant à tout moment de se rencontrer.

Deux hommes essentiellement s'opposent dans la ville occupée : l'obersturmbannfürer Paul Hauptmann, chef de la Gestapo,  qui règne par la terreur, et Monseigneur Hugh O'Flaherty, le courageux chef de choeur d'une chorale du Vatican, le plus petit état du monde situé au coeur de Rome, mais neutre et indépendant.
Si les membres de la chorale chantent réellement, c'est surtout l'occasion de réunir les ami.e.s résistant.e.s du prêtre.
Porter secours aux nombreux juifs, diplomates, réfugiés en tout genre et prisonniers évadés, tel est l'objectif de ce groupe de huit dont chaque membre selon son rôle et sa personnalité, "écrit" un chapitre.
Beaucoup de tension - on se demande à chaque page ce qui va se produire et des rebondissements, il y en a ! - un peu d'humour et un hommage magnifique à toutes celles et tous ceux qui ont risqué leur vie pour sauver celle d'un autre !

Extrait p 80 : " Pendant un moment qui m'a paru très long, le Saint-Père m'a regardé sans ciller, une expression de réprobation absolue scintillant dans ses yeux, ses longs bras ballants, tel un soldat de la garde d'honneur. Loin au-dessus de nous, j'ai entendu un bombardier, puis le hurlement émoussé des sirènes antiaériennes de Parione. Il n'a même pas frémi. La jeune soeur lui a apporté une chaise. Il a hoché la tête en guise de remerciement mais n'y a pas prêté attention. Lorsqu'enfin il a bougé, c'était pour épousseter quelque chose d'invisible sur sa robe d'un blanc immaculé. Le célèbre monseigneur O'Flaherty. Nous sommes heureux de faire votre connaissance. Je me suis approché pour lui baiser la main, mais j'ai senti qu'il la retirait."

C'est peu dire que le pape - à l'époque Pie XII - fut glacial avec monseigneur et lui enjoignit d'obéir et de ne plus passer les frontières du Vatican...

 


 

16 mars 2026

" kennedy's" de Pelaez et Khattou * * * * *(Ed. Glénat ; 2025)

Cette "énorme" bande dessinée de 490 pages raconte la destinée tragique de la famille Kennedy dans le contexte historique qui a accompagné sa montée en puissance...
Le choix d'une bd en noir et blanc est à coup sûr une très bonne idée ; le dessin et l'absence de couleur collent parfaitement au propos par leur réalisme.

Toute la première partie du livre concerne essentiellement le père, Joseph Patrick Kennedy, dit Joe ; né en 1888 à Boston (Massachusetts) dans une famille d'immigrés irlandais, il s'est battu toute sa vie pour être un "vrai américain" et a voulu que ses enfants - en particulier ses deux fils aînés - soient les meilleurs. Leur vie était un défi permanent vers la perfection alors même que c'était des êtres humains...
Le patriarche Joe Kennedy apparaît ici comme quelqu'un de certainement très doué,  pour faire de l'argent surtout, mais aussi pour sentir toutes les évolutions possibles dans les années 1920 - 1930, construction de navires, contrebande d'alcool, bourse et  cinéma ; il fut même ambassadeur en Grande Bretagne juste avant la seconde guerre. Ses nombreuses liaisons, son infidélité chronique - que l'on retrouvera chez ses fils - sont bien connues...
La deuxième partie sera plus axée sur John Kennedy, le deuxième fils - l'aîné est mort à la guerre - de santé fragile, qui devient président des USA en 1960, et réalise ainsi les ambitions politiques de son père, fasciné par le pouvoir.

L'ensemble de l'oeuvre montre de façon assez originale le devenir d'une famille nombreuse, façonnée par un père très exigeant mais qui semble aimer sincèrement ses enfants, et de tous ceux et toutes celles qui gravitent autour  ; c'est très intéressant, très prenant parce que extrêmement bien documenté. 
Les auteurs ont fait un travail énorme pour fouiller les archives et mettre à jour ce qui nourrit les deux grandes parties principales : la construction de l'empire Kennedy par Joe, "je cherchais le fils, j'ai trouvé le père" dit l'un des auteurs , et l'ahurissante enquête après l'assassinat du président charismatique.

C'est une véritable fresque américaine qu'ont construit Pelaez et Khattou, centrée sur la dynastie Kennedy, qui ne fut pas épargnée par les tragédies et qui marque toujours l'histoire États-Unis ; c'est passionnant, intelligent et détaillé, jamais ennuyeux !

 

 

13 mars 2026

"Mesopotamia" d'Olivier Guez * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution 2024)

Mesopotamia raconte le destin exceptionnel d'une femme oubliée, Gertrude Bell, une anglaise très riche et de bonne famille, qui fut à la fois archéologue, alpiniste, aventurière, femme politique, espionne et diplomate au service de l'Empire Britannique.
Première femme a avoir obtenu un diplôme en histoire moderne avec une mention très bien à Oxford, médaillée de la Société royale de Géographie, elle est devenue une archéologue réputée, une fine connaisseuse du Moyen-Orient où elle vécut longtemps et où elle décéda en 1926.
C'est au printemps 1892 que Gertrude Bell - qui a alors vingt-trois ans - prend l'Orient-Express en gare de Paris à destination de la Perse pour y retrouver sa tante Mary et son oncle Sir Frank envoyé du roi de Grande-Bretagne auprès du Shah ; les anglais "lorgnent la Perse dont ils feraient volontiers un protectorat".
C'est le premier voyage en Orient de Gertrude...

Elle deviendra chef des renseignements britanniques et c'est elle qui mettra toutes ses forces dans la création du royaume d'Irak et du Moyen Orient moderne; l'auteur montre bien la lutte pour la domination de cette partie du monde, riche en pétrole. C'est assez effrayant d'ailleurs de voir les grandes puissances se partager des territoires et décider de l'avenir de nombreux peuples sans jamais leur demander leur avis.
Miss Bell ne recula devant aucune difficulté et intrigua tout particulièrement pour placer Fayçal sur le trône d'Irak
Et l'auteur, dans son épilogue, souligne entre autres que " le petit empire assemblé par Gertrude était une chimère. Les Kurdes et les tribus chiites n'y ont jamais adhéré, et les gouvernements autoritaires qui se sont succédés à Bagdad les ont toujours réprimés..."
 

Elle fut très amoureuse de plusieurs hommes sans que ces relations n'aboutissent ; c'est la partie assez triste de son existence, cette solitude, peut-être parce qu'elle se voulait, se sentait leur égale ; mais elle eut beaucoup d'amis, en particulier Lawrence d'Arabie dont la vie et le rôle ont un peu éclipsé les siens.
On croise aussi Winston Churchill jeune, Philby père

Un récit impressionnant et passionnant ; une femme qui mérite d'être redécouverte et qu'Olivier Guez met parfaitement en lumière, caractère difficile et défauts compris.

 

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11 mars 2026

"Chimère" de Julie Wolkenstein * * * * (Ed. P.O.L. ; 2026)

Un huis-clos, mais entre la France et l'Italie ? Un roman policier sans que justice soit faite ? Une histoire de famille avec des secrets bien gardés ?
"Chimère" c'est un peu tout cela à la fois...
Quelques personnages, une petite dizaine, - que le récit suit durant une bonne partie de leur vie - vont jouer devant nous une comédie humaine d'une rare intensité ; ces personnages, dont certains sont tirés du roman d'Henry James que l'autrice adore : Portrait de femme, sont bien analysés, bien suivis, bien campés.

La construction étonnante et très réussie de ce roman nous permet de découvrir l'histoire petit à petit, dans l'ordre voulu par J. Wolkenstein...
Tout tourne autour de la mort d'un homme, Osmond, tué à Rome en 1990 lors d'une chute d'une dizaine de mètres provoquée par son amante Serena ; c'est un sale type Osmond, il ne bat pas les femmes, mais il leur impose sa volonté de fer, les privant de liberté, les dominants, un vrai tyran domestique sous des airs charmants de photographe et de collectionneur d'art.

Dans ce roman choral, cinq femmes vont tour à tour présenter leur propre version de ce qui leur a paru important à l'époque du drame ; donc ce ne sont pas les mêmes parties de l'histoire qui ressortent, bien qu'il y ait des croisements. Nous sommes en 2020, en plein confinement quand ces femmes s'expriment, donc trente ans après la mort d'Osmond...
Ce décès, sur lequel la juge d'instruction a sérieusement enquêté parce qu'elle a soupçonné que Serena avait pu le préméditer, a finalement été classé comme homicide involontaire commis en état de légitime défense par Serena, qui, les témoins l'ont bien vu, a été brutalement attaqué.
Les cinq femmes qui s'expriment sont respectivement Tande Lidia une vieille femme très riche et originale qui vit dans un palazzo à Florence, Amélia la soeur d'Osmond, Henriette une journaliste amie de la femme d'Osomd Isabelle, Serena la maîtresse d'Osmond et peut-être la mère de sa fille Iris ? et enfin Isabelle qui a beaucoup souffert pendant ses années de mariage ou plutôt d'emprise...

Sous forme de mail, de monologue, de notes d'ordinateur, d'une psychanalyse ou d'une narration, ces femmes livrent ce qu'elles pensent être leur vérité ; mais la vérité existe-t-elle ? Si oui, peut-on la retrouver si longtemps après ?

Premières phrases : " Cher Henri, je n'ai pas pu lire ton mail et ce n'est pas moi qui, concrètement, y répons. Depuis que j'ai perdu le peu de vue qui me restait, je ne lis ni n'écris plus rien moi-même. Cela ne me manque pas : je n'ai jamais été une grande lectrice et on s'est souvent moqué de la brièveté de mes courriers. J'ai beaucoup pratiqué les télégrammes, puis les textos, et ce message aurait certainement été beaucoup moins long si ma solitude ne me laissait, ces temps-ci, autant de loisirs."

8 mars 2026

"Le regard perdu" de Baptiste Morizot * * * * (Ed. Actes Sud ; 2025)

Après que Baptiste Morizot ait participé à deux semaines de pistage et d'observation animale au Yellowstone National Park dans le Montana, après la folie du Covid et l'invasion de l'Ukraine par la Russie, l'auteur dit " avoir ressenti la nécessité de trouver refuge pour deux mois dans le passé profond de notre espèce, dans des questions et des sujets totalement libérés de la violence et de la confusion de l'actualité." (p 16)
L'idée de s'intéresser aux peintures pariétales animales émerge alors, et l'auteur se souvient d'un soir où, sale et fatigué après une journée de pistage dans le Park, assis face à un mur nu de pierres calcaires, avec le regard dans le vague, il les a vu : les pierres ont bougé, les animaux étaient tous là, dans les pierres, " ils bougent immobiles".

Ce dont veut parler ici le philosophe, c'est de l'importance du regard : si à l'orée du bois il y a une forme encore indistincte, est-ce un loup ou un coyote ? Et le "quelqu'un" qui se situe loin dans la prairie, comment l'identifier ? Est-ce bien un grizzly ?
Le terme "jizz", qui provient du lexique naturaliste, désigne l'acte d'authentification de l'animal avant que l'esprit ait pu analyser ce qui a été vu ; cette "illusion optique" a-t-elle pu être expérimentée par les humains qui ont peint la grotte de Chauvet par exemple ? C'est l'hypothèse que va développer Baptiste Morizot : nous avons perdu un regard, un art de voir que possédaient nos lointains ancêtres, lié aux conditions écologiques et à leur façon de se nourrir ; son livre est celui de la recherche du regard perdu.

L'auteur fait donc l'hypothèse que les peuples des forêts amazoniennes - dont le champ de vision est constamment obstrué par la végétation dense -, et ceux des steppes peuplées de grands animaux, sans parler des habitants des grandes villes, n'ont pas les mêmes aptitudes visuelles à capturer le jizz. 
La vie des chasseurs-cueilleurs contemporains de Chauvet et de Lascaux se déroulait dans des steppes où se trouvaient de grands troupeaux d'herbivores, et leur relation à ces animaux implique certainement une attention très intense... Mais il n'y a pas que la familiarité, B. Morizot pense possible que "c'est parce que leur manière de voir cherchait de manière puissante exercée des jizz déjà mémorisés dans leurs paysages quotidiens, qu'ils auraient vu les animaux dans les aspérités singulières de la pierre sous la forme de jizz."

On  croise pendant la lecture un certain nombre de personnages, de Léonard de Vinci à Archie Fire Lame Deer homme-médecine sioux, des philosophes, des scientifiques et ... des humains préhistoriques.

L'auteur s'intéresse également à l'acte de peindre : quelle est le chemin entre la vision et l'art de figurer avec les doigts ? Quel rôle jouent les reliefs de la paroi ?
Pourquoi peindre ça, là et comme ça ?

Un essai original et passionnant ! Une nouvelle façon de "voir" l'art pariétal et l'idée que la façon de voir des chasseurs du Paléolithique peut être réactivée.

 

27 février 2026

"Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan * * * * (Ed. Gallimard ; 2025)

Premières phrases : " Il faudrait savoir comment cela s'est insinué, comment cela s'est propagé, sans bruit, sans incident majeur, sans drame ni tristesse, non, au contraire, dans une certaine douceur, tranquille, émolliente presque, pas désagréable en tout cas, gagnant peu à peu toutes les heures du jour et de la nuit, il faudrait savoir quand cela a commencé, cet état dans lequel il se trouve, comment on le nomme, on le définit, pour qu'il puisse s'en extraire et s'en éloigner, s'assurer au moins qu'il n'est que transitoire et que lui succédera un autre état, plus intense, plus ardent.

Avec son élégance d'écriture habituelle et l'intelligence de son propos, Delphine de Vigan nous emmène cette fois à la rencontre d'une jeune femme qui petit à petit se sent en décalage avec son époque, ses amis, ses collègues et sa famille. En cause, "un monde devenu trop lourd, trop opaque, trop menaçant".

Le livre commence avec un double rendez-vous au bar bistro La Malice (Paris) : il y a  Thomas qui passe la soirée à discuter avec son ami Nathan, et, juste à côté d'eux mais Thomas n'a pas vraiment fait attention bien qu'il ait entendu des bribes de conversation, une jeune femme d'une trentaine d'années qui rencontre pour la première fois un homme trouvé sur un site de rencontres.
Le lendemain matin de cette soirée où il a beaucoup trop bu, Thomas s'aperçoit qu'il a le téléphone de la jeune femme - dont il connaîtra l'identité plus tard, Romane Monier - et qu'il n'a plus le sien.
Thomas va récupérer son téléphone, mais la jeune inconnu lui demande de conserver le sien, et lui donne même le code pour l'ouvrir...
Perplexe, Thomas, qui se trouve lui-même à un tournant de sa vie, va se mettre à étudier le smartphone de Romane et n'aura de cesse de percer ses secrets...
Si Romane cherche à disparaître volontairement, cet effacement fait écho à celui de l'ancienne compagne de Thomas, la mère de sa fille Léonore, qui a sans doute à peu près le même âge que Romane. Thomas va ainsi revisiter cette histoire très douloureuse pour lui et sa fille Léo.
À la suite de Thomas, aidé par Léonore et Nathan, nous pénétrons dans le téléphone, donc dans la vie intime de Romane Monier. et toutes les traces qu'elle a laissées..

L'autrice, dans ce roman qui se lit agréablement, analyse avec beaucoup de finesse les effets du téléphone portable et de ses excès, et surtout les conséquences de la disparition subtile de La Vérité, le fait qu'on peut tout réinventer ; Romane avoue dans son journal numérique qu'elle aurait aimé vivre à une autre époque...

Extrait (p 28) : Tous les matins, j'allume mon smartphone avant même de sortir du lit. Le monde est entre mes mains, sous mes doigts, une certaine image du monde, qui m'éveille et m'épuise. Je ne sais plus exactement où sont mes propres contours, où ma peau commence et finit. Je ne sais plus comment résiste ma conscience, qui chaque jour absorbe les images, les drames et les menaces, telle une chambre aux échos. Pour tout le reste de la journée, je suis entamée.

20 février 2026

"Kolkhose"de Emmanuel Carrère * * * * * (Ed. P.O.L. ; 2025)

Dès le début, le récit est addictif : difficile de ne pas poursuivre, de ne pas tourner la page pour savoir la suite...
L'auteur évoque les différentes branches de la famille de sa mère, l'historienne et académicienne Hélène Carrère d'Encausse : côté paternel la famille d'Hélène est géorgienne, alors que le côté maternel est plus cosmopolite, et celle de son père, originaire du Sud-Ouest, mais dont on ne sait pas grand-chose, M. Carrère d'encaisse père était fasciné par la famille de sa femme mais a fait peu de recherches sur la sienne.
On pourrait se dire que ces gens, on ne les connait pas... Et pourtant, l'intérêt se maintient et même se renforce, sans doute parce qu'Emmanuel Carrère, s'il est certainement le plus honnête et le plus vrai possible, raconte sa famille avec beaucoup d'intelligence, de délicatesse et de bienveillance.

Il se reproche d'être - même maintenant qu'il est connu comme écrivain - invisible et assez seul, de plus en plus seul semble-t'il dire ; il n'est pas très à l'aise non plus pour parler des amitiés de sa mère avec une certaine extrême droite, certains révisionnistes, certains négationnistes... Même si plus tard, elle pourra se dire marxiste...
Tout l'intérêt du récit est de voir que les gens changent, évoluent, et de comprendre leurs comportements, leurs progressions... L'auteur ne porte pas de jugement, mais il pose clairement des avis sur les différents sujets, n'hésitant pas à donner une opinion courageuse, par exemple sur les oeuvres d'écrivains aujourd'hui "maudits" ; il n'est pas dans le consensus ou la pensée dominante.
Partant le plus souvent de l'histoire de membres de sa famille - et pas seulement du parcours de sa mère - ainsi que de sa propre évolution, Emmanuel Carrère rejoint la Grande Histoire, la diplomatie internationale, nous parle de la Russie d'Eltsine et de celle de Vladimir Poutine, de la Géorgie, de la France d'après guerre et des Trente Glorieuses, de l'Ukraine, mais il parle aussi littérature, géographie, humanité...

Emmanuel Carrère revendique avoir voulu faire cependant, au moment de sa mort, un portrait de sa mère, une femme extraordinaire, tout à fait remarquable malgré quelques zones d'ombre, marquée qu'elle fut à seize ans par la disparition de son père juste à la fin de la guerre, sans doute exécuté pour cause de collaboration avec les allemands. Hélène Carrère d'encaisse était une femme au destin exceptionnel, mais qui pour autant était une mère et une grand-mère remarquable.

C'est un très beau récit que fait ici Emmanuel Carrère ; il semble plus apaisé, revivant une enfance heureuse, nous offrant de nombreux portraits réfléchissant au destin. 
Un livre essentiel, très réussi, passionnant !

Premières phrases : " Le 3 octobre 2023, cinquante-trois jours après sa mort, un hommage national est rendu à notre mère dans la cour d'honneur des Invalides. Drapeaux, uniformes, épaulettes, décorations. L'orchestre de la Garde républicaine joue, très bien, l'adagio de la symphonie Jupiter et, pour la touche russe, la Sérénade de Tchaïkovski. Nous sommes quelque deux cents personnes à patienter dans un carré de chaises en plastique blanc... Arrive, enfin, Emmanuel Macron. Seul, par la droite, vêtu d'un petit manteau cintré dans lequel il me semble que j'aurais très froid mais lui n'a jamais froid ni chaud, j'ai pu observer sa thermorégulation très particulière, quand j'ai fait un portrait de lui pour le Guardian...

18 février 2026

"Quatre jours sans ma mère" de Ramsès Kefi * * * * (Ed. Philippe Rey ; 2025)

Amani, la mère du narrateur et épouse de Hédi, s'en va un soir, sans que ni son fils ni son mari n'aient soupçonné quoi que ce soit... Où est-elle partie ? Pourquoi est-elle partie ? Qu'est-il en train d'arriver à cette famille très aimante ?
L'époux devient comme fou, comment sa femme a-t-elle pu lui - leur faire ça, et le fils devient très triste... Chacun va réagir à sa façon, mais petit à petit se dessine le portrait d'une femme qui donne beaucoup d'affection et assure le quotidien mais... que reçoit-elle de la part des siens ?

Bon, ce fils, il a quand même trente-six ans, un master d'histoire ancienne, mais il préfère travailler dans un fast food ; tout ce qui compte, c'est la cité, nommée la Caverne - taguée de mammouths et d'hommes préhistoriques - , et les copains ; ils traînent le soir, la nuit, et semblent ne se sentir bien que quand ils sont sur leur parking. Salmane est-il le complet "looser" ? Un adolescent attardé ? Qu'est qui l'empêche de vivre sa vie ?

Le récit va révéler un secret de famille important ; les personnages, tous très attachants, se sont créés une vie parallèle à la réalité, et cette bulle de silence et d'inconnu va devoir éclater pour que Salmane devienne adulte.

C'est passionnant, bien écrit avec un étonnant sens de la formule, et la vie dans ce quartier de tours HLM peuplées d'immigrés sonne très juste !
L'auteur qui avoue "savoir consoler" a réussi son pari : c'est un livre à la fois joyeux et sérieux, qui parle d'amour mais aussi de tristesse, et que l'on quitte à regret.
Parions que nous nous interrogerons sur l'affection portée à nos proches...

Premières phrases : " Quatre heures se sont écoulées entre le moment où Hédi a raccroché et celui où il est venu m'avertir du coup de téléphone, vers minuit. Mon père sait où me trouver. Après le turbin, je m'amuse au même endroit lugubre, dernière escale avant la forêt. Sa peau couleur pain d'épice a viré au blanc, comme si un fantôme scandinave le possédait. La surprise réchauffe mon corps. Lui ici ?"

 

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