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Les 2 bouquineuses ont aimé

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4 juillet 2026

"Une histoire d'ours" de Eowyn Ivey * * * * * (Gallmeister, Totem ; 2025)

Grand coup de coeur pour ce récit, qui nous emmène en Alaska, dans une nature sauvage et préservée, avec des personnages inoubliables ; le genre d'histoire qu'on raconte dans le Grand Nord américain...
Mais tout dépend bien sûr de "comment l'histoire est racontée". Et ici la narration est parfaite, en disant suffisamment mais pas trop, en progressant petit à petit vers l'objectif que s'est fixé l'autrice : écrire une ode à la nature et à la liberté, étudier ce que nous faisons de nos souvenirs d'enfance, et explorer le fait que nous croyons - nous les humains - être très différents des animaux ; mais une partie de nous n'est-elle pas encore sauvage ?

Une jeune femme, Birdie, qui élève seule sa fille de six ans Emaleen, travaille comme serveuse au Wolverine's Lodge - un bar routier du sud de l'Alaska - et boit un peu trop, rêve de changer de vie : emmener sa fille en montagne, y mener une existence saine et simple. La possibilité de vivre avec Arthur, un homme rude et sauvage, plutôt étrange et qui ne parle qu'au présent, se présente bientôt, et Birdie et Emaleen partent le rejoindre dans une vieille cabane isolée alors que leurs proches leur déconseille de le faire...

Omniprésence de la nature, des animaux, des plantes que Birdie connaît bien : c'est enfin l'existence rêvée pour elle et pour sa fille, une adorable petite fille toujours joyeuse et avide d'apprendre les noms des fleurs en particulier.
Arthur, cependant, semble de plus en plus bizarre, et disparaît régulièrement plusieurs jours de suite ; le père (adoptif) d'Arthur s'inquiète, c'est qu'il connaît bien son fils...

Vous croiserez au cours de cette lecture enthousiasmante et pleine de suspense, des personnages hors du commun, beaucoup d'animaux et un ours bien particulier. L'ensemble est palpitant et mène à de nombreuses réflexions...

Extrait p 16 : " Jules avait raconté cette histoire mille fois, et d'autres racontaient les leurs. Ces histoires d'ours étaient un passe-temps de choix, au Lodge. Une partie du plaisir consistait à effrayer les touristes aux yeux écarquillés qui pouvaient vous entendre, mais en réalité, seuls les idiots n'avaient pas un peu peur. Les histoires

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22 juin 2026

"Les grues volent vers le sud" de Lisa Ridzén * * * * (Ed. La Peuplade ; 2026)

Un fils et son père, un père et son fils ; principaux personnages de ce récit, avec le chien Sixten, les deux hommes se cherchent, se retrouvent par moment, se perdent à nouveau...

Tout le livre est bâti sur cette relation un peu difficile, racontée du point de vue du vieil homme ; Bo a toujours eu du caractère, sa femme très aimée Fredrika, à présent très âgée, est dans une institution parce qu'elle a perdu complètement sa mémoire ; c'est elle qui aidait à assouplir les rapports familiaux.
Le fils, Hans, unique enfant du couple, a fait des études et a créé son entreprise, le père lui, était simple ouvrier dans une scierie.

Premières phrases : " Je rêve de le déshériter, de faire en sorte qu'il ne reçoive pas un centime. Il prétend qu'il veut m'enlever Sixten, c'est autant pour mon bien que pour le sien. Que les personnes âgées comme moi ne devraient pas se promener dans la forêt et que les chiens comme Sixten ont besoin de balades plus longues qu'un simple aller-retour jusqu'à la route."

L'amour qui lie Bo à son chien est très fort ; cette petite guerre autour de Sixten cristallise les difficultés relationnelles entre les deux hommes.

Cependant, des souvenirs heureux et partagés remontent en mémoire : leur connivence quand ils allaient pêcher ensemble, la tendresse du père et l'admiration du jeune fils, leur amour pour Fredrika...

Ce livre présente toute une existence, celle de Bo, faite de hauts et de bas, de joies et de peines, d'amitiés, et de mauvais souvenirs d'un père brutal incapable de parler à son fils... Comme il est dit en couverture intérieure, il s'agit là d'"une méditation profonde et magnifique sur la vie".
Parce que Bo vieillit beaucoup, qu'il subit beaucoup de misères, que son corps ne lui obéit plus, et qu'il va lui falloir accepter...

Un très beau, très humain et très délicat récit de vie !

19 juin 2026

"Loch noir" de Peter May * * * * (Ed. Rouergue noir ; 2025)

Voilà un bon cru de la littérature policière écrite par Peter May ! L'auteur écossais - naturalisé français et vivant dans le Lot - nous entraîne à nouveau dans les îles du nord qu'il affectionne tant.
Le fils de Fin est accusé de meurtre : celui de sa petite amie qui est aussi une de ses élèves, qui a 12 ans de moins que lui, et a été retrouvée sans vie sur une plage.
Fin, qui vit à Glasgow depuis quelques temps avec sa femme Marsaili, retourne aux îles pour comprendre ce qui a pu se passer et défendre son fils. Un ajout donc à la "Trilogie Écossaise" qui l'a rendu célèbre, et qui racontait des enquêtes de Fin McLeod sur son île natale, l'île de Lewis.
Dans cette petite société insulaire, presque tout le monde se connaît et Fin va retrouver beaucoup de ses anciens camarades de classe ; des histoires anciennes vont être remises à jour et de sombres souvenirs revenir en surface.

Le récit est truffé de nombreuses et très belles descriptions des paysages des Hébrides à différentes saisons, soleil, pluie battante, vent, ou neige, avec leurs côtes très découpées et le fracas des vagues qui leur donne une ambiance si particulière.

On voit apparaître dans le récit, les inquiétudes de l'écrivain par rapport aux souffrances du monde animal dans un monde perturbé par les humains ; baleines qui s'échouent inexplicablement - semble-t-il - sur les plages, saumons élevés en quantités industrielles dans des cages trop petites où se concentrent des parasites.
On voit apparaître aussi une certaine nostalgie du temps qui passe, des erreurs de jeunesse à la prise de conscience : qu'ai-je fais de ma vie ?
Alors, profitons d'aujourd'hui et tournons-nous toujours vers l'avenir, nous dit Peter May. Il n'y a rien de plus beau que la famille...
Le personnage de Fin, toujours aussi humain, dans ses défauts comme dans ses qualités, effectue un retour aux sources pour le plus grand plaisir des lectrices et des lecteurs.

Extrait p 60 : " Tu aurais dû voir ça, Fin. Tous ces harpons tirés sur ces pauvres animaux sans méfiance. L'eau rougie par leur sang, au milieu du blanc et du bleu des glaces flottantes.
J'ai été choqué par les larmes qui coulaient sur ses joues.
Je ne sais pas combien j'en ai tué, Fin. Je ne sais vraiment pas. Mais si je pouvais recommencer, je ne tuerais plus une seule créature vivante. Ça te hante, la mort. On n'a qu'une vie, tous autant qu'on est."

 

16 juin 2026

"Une unique lueur" de Fred Vargas * * * * (Ed. Flammarion ; 2026)

Bonheur de retrouver Fred Vargas en grande forme littéraire et un commissaire Adamsberg au mieux de ses capacités d'intuition et de réflexion. Si formuler ses idées clairement n'est pas son fort, ses déductions, elles, vont toujours droit au but.

Il faudra tout de même 523 pages pour que notre cher commissaire trouve le coupable ; après le meurtre d'une très belle jeune femme habillée d'une veste en lainage pied-de-poule un peu chaude pour la saison, Adamsberg et son équipe vont aller de questions en étonnements, de raisonnements en suppositions...
En effet, quelque chose a frappé le commissaire au point qu'il a soulevé le rabat de la veste, sachant qu'il verrait alors le coup de poignard donné en plein coeur. Mais, comment l'a-t-il su ?L'enquête va démarrer à partir de cette scène de crime, qui lui dit quelque chose mais quoi ?, 

Trois très belles jeunes femmes seront tuées au cours des jours suivants...
Le lecteur et la lectrice, ravis, iront à la recherche d'un poème de Gérard de Nerval (Je suis le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé) et d'un prince noir, à la rencontre de Lauren Bacall et de son sifflet d'amour, joueront avec le langage et les mots, et suivront une partie de l'équipe jusqu'à Los Angeles...

Qu'est-ce qui nous plaît tant dans les enquêtes d'Adamsberg, de son adjoint Danglard et de toute l'équipe ? Sans doute les liens qu'ils ont tissé entre eux, le respect et l'amitié qui les habite, le soin qu'ils.elles prennent les uns des autres. Au point que quand il devient évident qu'un flic a quelque chose à voir avec les meurtres, ils ne peuvent pas le concevoir...
Il y a l'humour aussi ; au milieu des drames familiaux, meurtres, souffrances humaines, Fred Vargas introduit une pointe d'humour qui fait - un peu - baisser la pression.

Premières phrases : " Non, ce n'était pas un moustique tigre. De cela, il était certain. À défaut de pouvoir enregistrer les règles extravagantes de la langue française, le commissaire Adamsberg savait pouvoir compter sur sa mémoire sensorielle et, en ce qui concernait cette bestiole, sur ses souvenirs visuels et auditifs. Il les passait en revue, agacé, tout en remontant à pas lents le boulevard Saint-Michel à la nuit. En même temps qu'il évaluait le dilemme amoureux auquel son ami et collègue Louis Veyrenc, qu'il venait de quitter après un long dîner, ne manquerait pas d'être bientôt confronté. À savoir être largué ou bien anticiper et lever le camp..."

11 juin 2026

"Les bouchères" de Sophie Demange * * * * (Ed. L'Iconoclaste, coll Proche ; 2025)

Pas mal d'humour, mais aussi du sang, des larmes... et de la bidoche !

À lire au second degré !

Trois femmes, trois destins compliqués qui ont trouvés sur leur chemin des hommes qui leur ont fait du mal...
Ces trois jeunes femmes, assez différentes les unes des autres, qui ont en commun une jeunesse blessée, ouvrent une boucherie dans un quartier bourgeois de Rouen.
Il y a Anne, Stacey et bientôt Michèle les rejoint ; Anne, un "beau morceau", a hérité de la boucherie de son père qui a  disparu un jour sans qu'il ne soit jamais retrouvé, mort ou vivant. Il aimait un peu trop sa fille celui-ci...
Stacey, son amie de classe du centre de formation des apprentis bouchers, est une adepte du maquillage, des cheveux mêchés et des faux ongles bleus, elle n'avait pas supporté de se faire agresser par son patron...
Et Michèle, qui venait de Guinée, avait dû calmer le sien d'un coup de casserole sur la tête ; il collait de près les filles noires qu'il embauchait dans son restaurant en les menaçant de les virer pour qu'elles n'aient plus de papiers.

Assez vite, dans leur quartier de Rouen, des hommes, notables ou simples employés,    disparaissent sans laisser aucune trace... Les langues vont bon train, les suspicions aussi ; jusqu'à la dénonciation et la descente de police...

Dans cette lecture, très originale, il y aura de la vie mais aussi pas mal de morts, des moments de grande joie et d'autres plus tristes, toutes sortes de "porcs" débités, une soirée de lancement, des femmes qui en veulent et qui se battent tout en riant beaucoup, et, heureusement, des hommes bien !

Des sujets forts, traités de façon intéressante et assez jouissive : comment s'approprier et réinventer un métier d'homme, construire une boucherie féminine et artistique, lutter contre la rumeur populaire, se venger...
C'est bien écrit et bien construit, un bon moment de lecture !

Extrait p 80 : " Les filles étaient sur le porc. Six heures du matin, le jour se levait à peine, un cochon tout juste livré de 110 kilogrammes, une belle bête.
Anne s'occupait de scier la tête puis de la désosser, pendant que stacey s'attelait à la découpe primaire, séparer le jambon, la poitrine et l'épaule. Après avoir retiré les oreilles pour un futur fromage de tête et 
ôté la cervelle pour la préparer en beignet, Anne s'attachait maintenant à contourner la cavité de l'oeil avec des passages au couteau assez durs pour dégager ensuite la mâchoire et détacher les deux joues de l'animal."

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6 juin 2026

"Le danseur oriental" de Metin Arditi * * * * (Ed. Grasset ; 2025)

Dans ce premier tome de la trilogie de Constantinople, Metin Arditi, le grand conteur turc, nous fait assister à la fin de l'Empire Ottoman (1918-1922) à travers l'histoire d'un personnage très attachant, Gülgül, dans la magnifique et magique ville de Constantinople qui deviendra Istanbul.
Gülgül représente à lui tout seul tout le côté très cosmopolite de Constantinople : il est l'enfant naturel du calligraphe du Sultan, un juif converti à l'islam, sa mère était une odalisque chrétienne arménienne, et il a été élevé par le chef pâtissier musulman du Sultan. Sa mère étant morte à sa naissance, il a grandi au harem, dans la partie où vivaient les odalisques, les servantes des nombreuses femmes de Vahdettin Mehmet VI.
Remarqué pour sa force et sa beauté, il est choisi par Sabri pour devenir un champion de lutte ; c'est un doux, un calme, qui n'aime pas se battre mais qui excelle à ce sport traditionnel turc. Il est surnommé Alev Gülgül ce qui veut dire Gülgül la flamme et il sera choisi pour entraîner l'équipe olympique pour les jeux de Berlin.

Parallèlement, Gülgül va être pris dans une affaire de faux, fomentée par des marchands du bazar : un chef-d'oeuvre de l'art ottoman, réalisé au XVI ème siècle dans les ateliers de Topkapi, constitué de cinq cent miniatures d'une grande finesse est incomplet : des antiquaires du Grand Bazar, Danilo le juif et Spiro le grec, aidés d'un mystérieux correspondant vénitien,  vont chercher par tous les moyens à compléter ce grand livre précieux...

Palais, maisons closes, rives du Bosphore, salles de lutte, jardins des mosquées, Constantinople, dans ce récit, révèle son faste et sa féerie ! 
L'auteur montre bien le cosmopolitisme de cette ville qui voit monter peu à peu, avec l'arrivée d'Attaturk, et dans les années précédant la seconde guerre mondiale, un repliement sur l'héritage ottoman.
La bienveillance de l'Empire Ottoman - régime autoritaire - majoritairement de religion musulmane à l'égard des minorités, grecques, juives, arméniennes, chrétiennes qui étaient très libres et parlaient mal le turc est remplacée, quand Atatürk crée une république et veut constituer une "vraie nation", par l'intolérance vis à vis de ces minorités.

Tous les personnages sont intéressants, l'auteur se glisse habilement dans leur peau ; à la fois roman historique, d'aventure et d'amour, ce premier tome est formidablement bien construit et addictif ! 

Extrait p 15 : " Le travail de Sabri consistait à repérer les plus vigoureux des enfants du personnel alors qu'ils avaient huit ou neuf ans, et à en faire des champions de lutte. Chaque matin, après l'école, il les soumettait à une heure de musculation, suivie d'une heure de combats. En fin d'après-midi, il les accompagnait à l'un des salons du deuxième étage, où, torse nu, habillés d'un pantalon en peau de vache serré sous les genoux, le corps enduit d'huile d'olive, selon la tradition yagli güres (Lutte traditionnelle turque), les garçons se mesuraient devant les invités du sultan.


 

 

 

24 mai 2026

"Loin du Mékong" de Louis Raymond * * * * (Ed. Calmann Lévy ; 2026)

Début du XXème siècle, delta du Mékong au Viêt Nam : une jeune femme enceinte, Thu va rejoindre Châu, son mari, parti au Cambodge travailler sur la plantation d'hévéas d'un certain Jabert.

2012, un jeune français - son père métis est arrivé en France il y a quarante ans - est venu retrouver sa famille, ses racines : " J'enseigne le français dans un lycée d'une ville du centre du Viêt Nam. Je loge dans un petit appartement réservé aux professeurs invités, dans la cour intérieure d'un centre de formation... Cette histoire-là, celle de l'Indochine coloniale et des indépendances, m'obsède. Je lis beaucoup de choses, sans vraiment de direction, pour essayer de me faire une idée de ce que cela voulait dire, vivre ici, à l'époque de mes grands-parents. Ce n'est pas que je cherche à comprendre le passé. J'ai plutôt l'intuition que je dois rejouer quelque chose, pour le sentir dans mes tripes, dans ma chair..." (p 28)
Les deux histoires qui se répondent à un siècle d'intervalle avec souvent ces questions redondantes : comment vivre en appartenant à deux peuples, deux pays ? Comment une lignée peut-elle exister face à des ruptures, des silences, des absences ? Que devient un récit familial qui ne se transmet pas et comment se construire dans ce cas ?
Nous suivons ici des personnages particulièrement attachants, pris dans leur propre histoire et dans celle du monde ; c'est donc une grande saga familiale en partie autobiographique, en partie fictionnelle, passionnante à tout point de vue.
Le récit se concentre plus spécialement sur la reconstitution de l'ex Indochine - Viêt Nam et Cambodge surtout, " un monde englouti par les guerres... entre 1945 et 1975."
L'histoire du Cambodge est complexe et c'est par une narration familiale que passe l'auteur pour à la fois raconter ce qui est arrivé à ses ascendants mais aussi situer leur vie par rapport aux événements historiques ; c'est tout le destin des vietnamiens du Cambodge que nous découvrons et c'est extrêmement intéressant.

Bravo à cet auteur pour le très bon moment à le lire !


 

21 mai 2026

"Ourse bleue" de Virginia Pésémapéo Bordeleau * * * * (Ed. Dépaysage ; 2007)

Ce roman est une oeuvre de fiction, sans doute, mais fortement inspirée de la vie de l'autrice ; Virginia Pésémapéo Bordeleau est une métis québécoise Eeyou ou Crie, écrivaine, peintre et sculptrice originaire d'Abitibi-Témiscamingue.
Son travail est reconnu au Canada et au Québec.

Dans ce récit, deux époques alternent : le début du XXIème siècle, quand Victoria part avec son mari Daniel faire une sorte de tournée des communautés et de sa famille, et l'époque des années soixante, quand Victoria était enfant puis jeune fille.
Au départ, le lecteur ne se doute de rien... Mais ce fut une famille très nombreuse, avec une mère débordée d'enfants et un père aimant mais sévère, et les réminiscences de Victoria vont parfois être douloureuses.

Le point de départ de l'histoire est la recherche d'un certain oncle George, disparu depuis cinquante ans.  Au cours du périple, Victoria essaiera de se retrouver elle-même, mais aussi de libérer l'âme de son oncle.
Tout au long du récit, on voit que Victoria fait de nombreux rêves, des rêves qui ont un sens, mais lequel ? Omniprésence des ours (totems de sa communauté) et de présages qui se confirment. Elle a sûrement un don, c'est sans doute une chamane "au repos", car sa mère, inquiète, ne l'a pas laissée développer cet aspect de sa personnalité.

Alors qu'ils font leur tournée familiale, Victoria est confrontée à de nombreux souvenirs, dans lesquels se mélangent ou s'affrontent des scènes de bonheur avec les parents et les frères et soeurs, les cousins cousines et autres tantes et oncles, - les familles sont très nombreuses -, et d'autres évocations beaucoup plus inquiétantes, ivresse, abandons voire incestes...

Un livre très émouvant, poétique, qui aborde les problèmes des peuples autochtones mais aussi leurs grandes richesses. Victoria mène une quête spirituelle à la recherche d'une certaine libération...

Premières phrases : " Ce matin, nous prenons la route de la baie James. J'ignorais que ce voyage me mènerait en des territoires occultés, tapis au fond d'insondables mémoires ataviques. Ce rêve qui m'a sortie du sommeil, un avertissement, sans doute... Nous visitons une église, Daniel et moi."

4 mai 2026

"Corps célestes à la lisière du monde" de Jón Kalman Stefánsson * * * * * (Ed. Christian Bourgois ; 2026)

Encore un texte magnifique de cet écrivain islandais qui nous enchante régulièrement, Jón Kalman Stefánsson ! L'auteur de la trilogie "Entre ciel et Terre" et de "Ton absence n'est que ténèbres" nous emporte au début du XVIIème siècle, auprès du révérend Pétur qui écrit une longue lettre à "son exquise" une femme qui reste longtemps mystérieuse...

Il demande à Dóróthea sa robuste servante, analphabète mais à l'intelligence et à la mémoire prodigieuses, de donner son avis sur les pensées qu'il "couche sur le papier"; celle-ci lui conseille toujours de se laisser guider par sa plume...
Alors le révérend raconte...
Il raconte à l'exquise - dans cette lettre datée d'octobre 1615 -, qu'après des études au Danemark et un voyage en Angleterre, il est revenu en Islande pour être le "berger des âmes" de Brúnisandur ; il parle de son rôle de pasteur, du climat terrible en Islande, des basques espagnols pêcheurs de baleines dont les bateaux furent détruits par une tempête et dont on dit que depuis ils parcourent les terres habitées en se comportant avec une violence inouïe, si bien que le bailli (représentant du roi du Danemark) a déclaré que les gens d'ici pouvaient les tuer en toute impunité...                                                                                
De nombreux personnages peuplent ce récit qui s'inspire d'une page historique de l'Islande : la tragédie du massacre de pêcheurs espagnols bloqués par l'hiver dans le nord-ouest de l'île.

Ce roman épistolaire magique et poétique met donc en scène un homme intègre, avec une foi à toute épreuve et cherchant toujours à faire au mieux ; nous, les lecteurs, sommes dans sa tête, au milieu de ses réflexions - et Dieu sait s'il réfléchit, pense et médite...
Comme tout homme, il fait face à ses propres faiblesses et à celles des autres, et comme pasteur, il se sent une grande responsabilité dans le sauvetage des âmes de ses ouailles.

Il est très cultivé et se tient - grâce à son réseau d'amis - au courant des nouvelles connaissances : par exemple, est-il possible que la Terre ne soit plus au centre de l'Univers mais tourne autour du soleil ? Galilée dans sa lunette aurait vu des choses qui menacent la manière de concevoir le monde... Mais alors qu'en est-il des textes religieux sur la Création du Monde ?

Les thèmes soulevés font écho aux nôtres : mis à part l'omniprésence de Dieu dans ce qu'il se passe sur Terre, l'être humain se demande toujours comment définir "l'étranger", réfléchit à l'importance des femmes et à leur force, au rôle joué par la littérature et la poésie, à la grandeur de la Vérité et de la justice :
p 358 : " Quand dit-on la vérité, et la vérité, où se trouve-t-elle, à quel moment la trahit-on, quand se fourvoie-t-on en omettant de raconter les choses comme elles se sont passées, comme il vous semble que les choses se sont passées...

L'auteur est un conteur magnifique, capable de nous plonger dans une histoire personnelle qui en rejoint d'autres, ainsi que celle de l'Islande...
Merci beaucoup pour ces merveilleux et riches moments passés dans ce livre !

Premières phrases : " Mon exquise, ici à Brúnisandur, le vent d'automne a tout le jour durant secoué nos âmes pécheresses et misérables de ses violentes bourrasques chargées de pluie glaciale, des rafales déchaînées et si sombres que cette journée d'octobre ressemble à s'y méprendre aux plus pesantes de l'hiver où la clarté est presque abolie : elle est peuplée de ténèbres si compactes que c'est à croire que le Seigneur infiniment bon et miséricordieux, nous a abandonnés, démunis, face aux tromperies du Malin dont la perfidie et les artifices s'emploient en permanence à nous égarer et abuser nos sens..."

1 mai 2026

"L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine * * * * (Julliard ; 2025)

Gaza, 2014 ; un jeune journaliste photographe, Julien Desmanges, vient capturer des instants de vie quotidienne, pas de sensationnalisme même si c'est ce que voudrait l'employeur... Une marche dans la ville martyrisée : " À chaque coin de rue, quelque chose attire le regard. Ici une porte bleue restée intacte. Là un réverbère plié. Plus loin un vélo abandonné, posé contre un bout de mur qui n'existe plus. Tout est là, figé dans une logique de l'absurde, où chaque élément inventorié a perdu sa fonction, son utilité, sa raison d'être." (p 13)
Et puis c'est la rencontre : " La devanture entourée de centaines de livres, la porte ouverte sur des milliers d'autres"...Et un homme, Nabil, qui lit apparemment tranquillement, un libraire qui n'attend que la discussion, le face-à-face, peut-être la confrontation amicale des idées et qui souhaite prendre le temps de faire connaissance en prenant un thé, ensemble. La photo , d'accord, mais après...

Les deux hommes, le vieux libraire et le jeune journaliste vont échanger plus que des mots ; la condition humaine d'André Malraux, des poèmes de Mahmoud Darwich vont changer de mains, la discussion se poursuivra le lendemain.
Et jour après jour, Nabil raconte, sa naissance en 1948, une mère musulmane, un père chrétien, un grand frère Moussa, une petite soeur Mariam, la terre sèche poussiéreuse difficile à travailler de leur village Bilal el-Cheïkh ; et... une attaque de soldats de la Haganah (la future Tsahal) et c'est l'exil pour lui ses parents et ses grands parents qui ne connaîtront plus que les camps de réfugiés. Toute son histoire rejoint celle de la Palestine.

Face à la tragédie vécue par les gazaouis, comment résister ? par les mots ? La littérature ?

L'auteur dit avoir écrit ce livre pour que le lecteur n'oublie jamais Nabil Al Jaber ; il n'y a aucun risque qu'il soit oublié, ce personnage restera à jamais un héros et nous sommes les dépositaires de la mémoire de ce libraire palestinien.

Extrait p 112 : " Avec les années, le dos de mon père s'était voûté. Il portait le poids invisible de tant de batailles perdues. Son visage buriné par le soleil, le vent et les vagues n'était plus qu'un paysage d'ombres. Ses rides profondes traçaient des routes vers une mémoire qui ne se racontait plus depuis longtemps. Souvent ses yeux semblaient regarder au-delà de ce qui était visible. Comme s'il cherchait quelque chose que personne d'autre ne pouvait voir : un souvenir d'avant l'exil, une promesse lointaine. Une justice divine. Peut-être."

 

 

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