Grand prix de littérature policière, Prix Louis-Guilloux, Prix du meilleur polar Points 2025.
" Perché au bout de La fourche, un corps oscille, pendu par les pattes arrière. La langue pendante laisse échoir quelques gouttes de sang raréfiées qui annoncent une trajectoire.
Le père a affûté les couteaux la veille. Le cliquetis aigu et régulier a rythmé la soirée...
Il a choisi un vieux cochon, la patte arrière droite fatiguée de le porter. Le sacrifice est donc pardonné puisqu'il est salutaire. On mange ce qu'on tue par nécessité, sans en tirer un plaisir malsain." (p 15)
Dans cette petite ferme bretonne qui survit difficilement, il y a le père, un homme bourru qui travaille du lever au coucher du soleil ; plutôt honnête, sauf le jour où il a fait "une grosse bêtise"... Il y a la mère, pas une mauvaise femme mais débordée de travail et peu habituée à la tendresse ; elle traîne les souvenirs d'une jeunesse très difficile... Et puis il y a la gamine, Marguerite, "une petite bête" sale et mal peignée, qui suce son tricot, ne parle quasiment pas, se fait embêter à l'école, mais qui a des yeux et des oreilles. Celle qu'elle aime par dessus-tout Marguerite, c'est sa tante, Chantale, une jeune femme de la ville, la soeur de sa mère, qui s'occupe d'elle et lui parle comme à un enfant normal.
Bien d'autres personnages peuplent ce récit, Victor le joyeux petit garçon amoureux de Marguerite, le maître d'école un peu débordé, les autres fermiers, les gendarmes et le couple de pharmaciens, des gens de la haute dont la fille Marie, dix-sept ans va être tuée et retrouvée dans "la coulée", un endroit assez stratégique du hameau ; Marguerite a vu ce qu'il s'est passé, mais le dira-t-elle ?
Les fermiers en veulent au pharmacien, l'écolo, qui rachètent des terres pour les protéger... La colère gronde et l'enquête n'avance pas ; le lecteur assiste au défilé des habitants interrogés par des gendarmes qui n'ont jamais été face à un meurtre, et qui raconte leur vie, celle des autres, les difficultés - surtout et les joies - un peu.
C'est passionnant, extrêmement bien écrit - l'autrice est professeure de français - les mots, les expressions sont exactement ce qu'il faut ; un très bon polar, mais pas que, une autrice à suivre !
Après la grande guerre (1914-1918) certains hommes sont revenus en très mauvais état... C'est le cas de Monsieur, un ancien musicien - qui malheureusement ne jouera plus jamais de piano ; il peut écouter des disques, mais il faut que quelqu'un les mette sur le gramophone.
La femme de Monsieur, Alexandrine est restée avec lui à son retour des tranchées - pas comme tant d'autres qui ont abandonné un pauvre mari handicapé revenu du front... Elle s'en occupe depuis des années, le soigne et le nourrit avec dévouement.
À leur service, une petite bonne, une jeune femme inculte, mais dure à la tâche et qui se révélera un trésor d'humanité.
Monsieur, désespéré par la situation - il est devenu une chose très laide, gueule cassée et une partie des membres perdus, dont il faut s'occuper comme d'un bébé - se rend bien compte de la vie affreuse et renfermée qu'il impose à sa femme ; il l'encourage à accepter une invitation à un week-end de chasse, chez son amie Irène.
C'est pendant ces deux jours que tout se jouera, Monsieur ayant une idée très précise de ce qu'il veut demander à la petite bonne en l'absence de sa femme ; mais les choses ne se dérouleront peut-être pas exactement comme il le souhaite...
La rencontre de la petite bonne qui n'a aucune culture musicale et de l'ancien musicien est merveilleusement décrite ; il y a de la poésie, du suspens, de l'émotion, c'est une histoire qui prend aux tripes !
Le lecteur et la lectrice doivent, dès le début, faire très attention à ce qui est écrit à droite ; il y a plusieurs textes qui se suivent dans ce livre : prose classique pour le couple bourgeois, vers libres pour la petite bonne, une construction très intéressante.
Extrait p 21 : " postée dans l'entrée du salon où les lourdes tentures tirées ne laissent pénétrer qu'un filet de lumière tamisée, Alexandrine est découragée. Pourquoi ce matin plutôt que la veille ou le lendemain ? Elle n'a pas d'explication. Elle sait seulement qu'en quittant son lit, une incroyable pesanteur s'est emparée de ses membres. Sa nuque ploie sous le poids de la charge qui l'attend. Pourtant elle lutte. Elle ne fait que cela."
Quelle merveilleuse surprise, aussi bien au niveau littéraire qu'à celui de l'histoire racontée !
Une langue poétique, pleine d'humour même quand le sujet est grave, des émotions à fleur de peau pour les humains et pour les chats...
L'auteur trouve des formules extraordinaires, des associations de mots inédites qui cernent précisément le sujet et lui donnent du relief ; par exemple (p 78), poésie et histoires "sont les fruits et légumes de l'esprit, au bas mot les fleurs comestibles de l'âme".
Quatre personnages principaux : Celle-qui-se-croit-ma-maîtresse, dite aussi La Belle griffue (aux ongles longs), Celui-qui-se-croit mon-maître encore appelé Le vieil enfant à vibrisses (homme à moustaches), Tornado, comme le cheval de Zorro, le chat noir qui " ressemble à un croisement entre le hibou d'Harry Potter, un ours en peluche et le chat du Cheshire cher à Lewis Carroll", et June la chatte "dorée et adorée", qui se prend pour la maman de celui qu'elle appelle Le Chaton (Tornado)
Tornado abrite Gaston dans son coeur, un fantôme, que certains voient et d'autres non ; la maison-péniche abrite aussi un autre fantôme, celui d'une petite fille, Macha, dont le coeur a arrêté de battre avant sa naissance...
Les deux chats mastiquent les journaux - ils aiment la texture du papier - et la poésie ; ils en deviennent savants et poètes...
Leur rôle ici est d'essayer de consoler ce couple qui a du mal à se remettre de la fausse couche. Surtout que la belle griffue a failli mourir et ne veut plus d'enfant... Fin du rêve de paternité pour Le vieil enfant à vibrisses ?
L'ensemble est assez mélancolique, mais plein d'espoir !
Vous cherchez un livre enchanteur ? C'est celui-ci qu'il vous faut... si vous aimez les chats...
Extrait p 16 : " Dans la maison qui flotte, les murs transparents permettent de regarder passer les bateaux. D'après Celui-qui-se-croit-mon-maître, c'est comme aller au cinéma. Les personnages principaux du film sont les poules d'eau, les reflets à travers leurs plumes, la lune en brasse coulée entre les cyprès et les rameurs aux bras en forme de cosse de haricot. Un peu plus loin passe le petit train des canards sous le regard du ragondin aux dents de fumeur de Gitanes."
Prix du Meilleur Livre Étranger 2004, Grand Prix des lectrices de ELLE 2005
Alors qu'elle a dû quitter l'université de Téhéran où elle enseignait, et avant de partir en exil à Washington, l'autrice a réuni, chez elle, tous les jeudis matin, quelques anciennes élèves, sept femmes qui vont parler littérature ensemble et décortiquer des oeuvres de fiction :
" ...ce que nous recherchons dans ces livres n'est pas tant la réalité que l'apparition soudaine de la vérité. "
Azar Nafisi, revient également sur sa vie en Iran avec sa famille, sur ses années d'enseignement à l'université ; elle et ses étudiantes profitent de l'analyse des livres lus pour exprimer toute la difficulté qu'il y a d'être femme en République Islamique d'Iran, à subir le poids de traditions étouffantes, une femme (parfois une petite fille) ne doit pas avoir d'autres objectif que de se marier, avoir des enfants et leur consacrer son existence entière. Le plaisir, le bonheur n'ont pas leur place ici...
Avant son départ pour les États-Unis, deux photos ont été faites : sur la première, toutes se tiennent debout contre un mur blanc, en manteau noir et foulard sombre, la tenue imposée aux femmes ; sur la deuxième, elles sont elles-mêmes, débarrassées de ce qui cache habituellement leur corps, et elles apparaissent en couleur. Et c'est devant cette photo que Azar Nafisi écrit, relate ces deux années de rencontres et de discussions, ainsi que les événements marquants de son existence qui recoupent ceux de son pays.
Quatre livres sont analysés au cours de ce récit, le premier étant Lolita de Nabokov : "Je leur avais expliqué le but de ce séminaire, discuter des oeuvres de fiction et y réagir. Chacune devrait tenir un journal. Elle y noterait tout ce que ces lectures susciteraient en elle, ainsi que la façon dont ces oeuvres et nos débats pouvaient s'inscrire dans sa vie personnelle et sociale... Je leur ai rappelé que Nabokov, alors à peine âgé de dix-neuf ans, refusait pendant la révolution russe de se laisser distraire par le bruit des balles. Qu'il continuait d'écrire ses poèmes solitaires alors qu'il entendait claquer les fusils..." (p 39)
L'analyse de Lolita et de son emprisonnement par Humbert comme les iraniens le sont par le régime des mollahs est source de nombreux débats ; le parallèle est évident entre ces jeunes femmes lectrices et l'héroïne Lolita, toutes sont humiliées, surveillées, privées de liberté, contraintes...
Il y eut ensuite Madame Bovary (G. Flaubert), Gatsby le magnifique (F. Scott Fitzgerald), Daisy Miller (H. James) et Orgueil et Préjugés (J. Austen), dont les auteurs ont en commun le caractère "subversif" de leurs oeuvres...
Tous ces livres offrent des points de comparaison pour chaque lectrice : avec les personnages de fiction, mais aussi avec les comportements occidentaux, plus libres, moins habités de religion et d'interdits ; la littérature comme moyen de liberté.
Il y a de très très bons moments, comme le procès qu'Azar organise avec ses étudiants, certains considérant que Gatsby le magnifique est une oeuvre sulfureuse, immorale, puisque ce qu'elle raconte se passe en Amérique et que l'Amérique est un poison ; comme l'exposé du dilemme de nombreuses enseignantes : " Vaut-il mieux aider ces jeunes en leur donnant une chance d'élargir leurs connaissances ou refuser catégoriquement de se soumettre au régime actuel ?" (p276) ; comme la réflexion sur la difficulté pour les filles de faire des études et pour les femmes d'accéder à des postes de responsabilité, l'autrice parle alors de manque, de faim d'une vie normale et apaisée.
La détestation du Grand Satan que sont censés être les USA est omniprésente ; d'une façon générale, les étudiants hommes ont tendance à beaucoup juger les personnages de la littérature occidentale, surtout les femmes dont ils désapprouvent fortement la conduite ; on ne peut que se dire que ce magnifique pays que pourrait être l'Iran et où les habitants pourraient être heureux, empêche les gens de vivre sous des prétextes fallacieux et fait mourrir une partie non négligeable des jeunes iraniens et iraniennes, ainsi que des membres de l'élite intellectuelle
On sent pourtant, en filigrane, une richesse culturelle extraordinaire et un désir de savoir qui ne demande qu'à être satisfait... Quel dommage et quel gâchis !
Ce livre est un témoignage très intéressant sur l'importance de la littérature et de l'amitié, d'une grande humanité et d'une grande richesse ! C'est aussi - surtout , - un éclairage unique et terrifiant sur la violence et les humiliations que les femmes iraniennes endurent sous le régime des Mollahs.
Extrait p 208 : " Un bon roman est celui qui fait apparaître la complexité humaine et crée assez d'espace pour que chacun des personnages fasse entendre sa voix."
Grand coup de coeur pour ce récit, qui nous emmène en Alaska, dans une nature sauvage et préservée, avec des personnages inoubliables ; le genre d'histoire qu'on raconte dans le Grand Nord américain...
Mais tout dépend bien sûr de "comment l'histoire est racontée". Et ici la narration est parfaite, en disant suffisamment mais pas trop, en progressant petit à petit vers l'objectif que s'est fixé l'autrice : écrire une ode à la nature et à la liberté, étudier ce que nous faisons de nos souvenirs d'enfance, et explorer le fait que nous croyons - nous les humains - être très différents des animaux ; mais une partie de nous n'est-elle pas encore sauvage ?
Une jeune femme, Birdie, qui élève seule sa fille de six ans Emaleen, travaille comme serveuse au Wolverine's Lodge - un bar routier du sud de l'Alaska - et boit un peu trop, rêve de changer de vie : emmener sa fille en montagne, y mener une existence saine et simple. La possibilité de vivre avec Arthur, un homme rude et sauvage, plutôt étrange et qui ne parle qu'au présent, se présente bientôt, et Birdie et Emaleen partent le rejoindre dans une vieille cabane isolée alors que leurs proches leur déconseille de le faire...
Omniprésence de la nature, des animaux, des plantes que Birdie connaît bien : c'est enfin l'existence rêvée pour elle et pour sa fille, une adorable petite fille toujours joyeuse et avide d'apprendre les noms des fleurs en particulier.
Arthur, cependant, semble de plus en plus bizarre, et disparaît régulièrement plusieurs jours de suite ; le père (adoptif) d'Arthur s'inquiète, c'est qu'il connaît bien son fils...
Vous croiserez au cours de cette lecture enthousiasmante et pleine de suspense, des personnages hors du commun, beaucoup d'animaux et un ours bien particulier. L'ensemble est palpitant et mène à de nombreuses réflexions...
Extrait p 16 : " Jules avait raconté cette histoire mille fois, et d'autres racontaient les leurs. Ces histoires d'ours étaient un passe-temps de choix, au Lodge. Une partie du plaisir consistait à effrayer les touristes aux yeux écarquillés qui pouvaient vous entendre, mais en réalité, seuls les idiots n'avaient pas un peu peur. Les histoires
Un fils et son père, un père et son fils ; principaux personnages de ce récit, avec le chien Sixten, les deux hommes se cherchent, se retrouvent par moment, se perdent à nouveau...
Tout le livre est bâti sur cette relation un peu difficile, racontée du point de vue du vieil homme ; Bo a toujours eu du caractère, sa femme très aimée Fredrika, à présent très âgée, est dans une institution parce qu'elle a perdu complètement sa mémoire ; c'est elle qui aidait à assouplir les rapports familiaux.
Le fils, Hans, unique enfant du couple, a fait des études et a créé son entreprise, le père lui, était simple ouvrier dans une scierie.
Premières phrases : " Je rêve de le déshériter, de faire en sorte qu'il ne reçoive pas un centime. Il prétend qu'il veut m'enlever Sixten, c'est autant pour mon bien que pour le sien. Que les personnes âgées comme moi ne devraient pas se promener dans la forêt et que les chiens comme Sixten ont besoin de balades plus longues qu'un simple aller-retour jusqu'à la route."
L'amour qui lie Bo à son chien est très fort ; cette petite guerre autour de Sixten cristallise les difficultés relationnelles entre les deux hommes.
Cependant, des souvenirs heureux et partagés remontent en mémoire : leur connivence quand ils allaient pêcher ensemble, la tendresse du père et l'admiration du jeune fils, leur amour pour Fredrika...
Ce livre présente toute une existence, celle de Bo, faite de hauts et de bas, de joies et de peines, d'amitiés, et de mauvais souvenirs d'un père brutal incapable de parler à son fils... Comme il est dit en couverture intérieure, il s'agit là d'"une méditation profonde et magnifique sur la vie".
Parce que Bo vieillit beaucoup, qu'il subit beaucoup de misères, que son corps ne lui obéit plus, et qu'il va lui falloir accepter...
Un très beau, très humain et très délicat récit de vie !
Voilà un bon cru de la littérature policière écrite par Peter May ! L'auteur écossais - naturalisé français et vivant dans le Lot - nous entraîne à nouveau dans les îles du nord qu'il affectionne tant.
Le fils de Fin est accusé de meurtre : celui de sa petite amie qui est aussi une de ses élèves, qui a 12 ans de moins que lui, et a été retrouvée sans vie sur une plage.
Fin, qui vit à Glasgow depuis quelques temps avec sa femme Marsaili, retourne aux îles pour comprendre ce qui a pu se passer et défendre son fils. Un ajout donc à la "Trilogie Écossaise" qui l'a rendu célèbre, et qui racontait des enquêtes de Fin McLeod sur son île natale, l'île de Lewis.
Dans cette petite société insulaire, presque tout le monde se connaît et Fin va retrouver beaucoup de ses anciens camarades de classe ; des histoires anciennes vont être remises à jour et de sombres souvenirs revenir en surface.
Le récit est truffé de nombreuses et très belles descriptions des paysages des Hébrides à différentes saisons, soleil, pluie battante, vent, ou neige, avec leurs côtes très découpées et le fracas des vagues qui leur donne une ambiance si particulière.
On voit apparaître dans le récit, les inquiétudes de l'écrivain par rapport aux souffrances du monde animal dans un monde perturbé par les humains ; baleines qui s'échouent inexplicablement - semble-t-il - sur les plages, saumons élevés en quantités industrielles dans des cages trop petites où se concentrent des parasites.
On voit apparaître aussi une certaine nostalgie du temps qui passe, des erreurs de jeunesse à la prise de conscience : qu'ai-je fais de ma vie ?
Alors, profitons d'aujourd'hui et tournons-nous toujours vers l'avenir, nous dit Peter May. Il n'y a rien de plus beau que la famille...
Le personnage de Fin, toujours aussi humain, dans ses défauts comme dans ses qualités, effectue un retour aux sources pour le plus grand plaisir des lectrices et des lecteurs.
Extrait p 60 : " Tu aurais dû voir ça, Fin. Tous ces harpons tirés sur ces pauvres animaux sans méfiance. L'eau rougie par leur sang, au milieu du blanc et du bleu des glaces flottantes.
J'ai été choqué par les larmes qui coulaient sur ses joues.
Je ne sais pas combien j'en ai tué, Fin. Je ne sais vraiment pas. Mais si je pouvais recommencer, je ne tuerais plus une seule créature vivante. Ça te hante, la mort. On n'a qu'une vie, tous autant qu'on est."
Bonheur de retrouver Fred Vargas en grande forme littéraire et un commissaire Adamsberg au mieux de ses capacités d'intuition et de réflexion. Si formuler ses idées clairement n'est pas son fort, ses déductions, elles, vont toujours droit au but.
Il faudra tout de même 523 pages pour que notre cher commissaire trouve le coupable ; après le meurtre d'une très belle jeune femme habillée d'une veste en lainage pied-de-poule un peu chaude pour la saison, Adamsberg et son équipe vont aller de questions en étonnements, de raisonnements en suppositions...
En effet, quelque chose a frappé le commissaire au point qu'il a soulevé le rabat de la veste, sachant qu'il verrait alors le coup de poignard donné en plein coeur. Mais, comment l'a-t-il su ?L'enquête va démarrer à partir de cette scène de crime, qui lui dit quelque chose mais quoi ?,
Trois très belles jeunes femmes seront tuées au cours des jours suivants...
Le lecteur et la lectrice, ravis, iront à la recherche d'un poème de Gérard de Nerval (Je suis le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé) et d'un prince noir, à la rencontre de Lauren Bacall et de son sifflet d'amour, joueront avec le langage et les mots, et suivront une partie de l'équipe jusqu'à Los Angeles...
Qu'est-ce qui nous plaît tant dans les enquêtes d'Adamsberg, de son adjoint Danglard et de toute l'équipe ? Sans doute les liens qu'ils ont tissé entre eux, le respect et l'amitié qui les habite, le soin qu'ils.elles prennent les uns des autres. Au point que quand il devient évident qu'un flic a quelque chose à voir avec les meurtres, ils ne peuvent pas le concevoir...
Il y a l'humour aussi ; au milieu des drames familiaux, meurtres, souffrances humaines, Fred Vargas introduit une pointe d'humour qui fait - un peu - baisser la pression.
Premières phrases : " Non, ce n'était pas un moustique tigre. De cela, il était certain. À défaut de pouvoir enregistrer les règles extravagantes de la langue française, le commissaire Adamsberg savait pouvoir compter sur sa mémoire sensorielle et, en ce qui concernait cette bestiole, sur ses souvenirs visuels et auditifs. Il les passait en revue, agacé, tout en remontant à pas lents le boulevard Saint-Michel à la nuit. En même temps qu'il évaluait le dilemme amoureux auquel son ami et collègue Louis Veyrenc, qu'il venait de quitter après un long dîner, ne manquerait pas d'être bientôt confronté. À savoir être largué ou bien anticiper et lever le camp..."
Pas mal d'humour, mais aussi du sang, des larmes... et de la bidoche !
À lire au second degré !
Trois femmes, trois destins compliqués qui ont trouvés sur leur chemin des hommes qui leur ont fait du mal...
Ces trois jeunes femmes, assez différentes les unes des autres, qui ont en commun une jeunesse blessée, ouvrent une boucherie dans un quartier bourgeois de Rouen.
Il y a Anne, Stacey et bientôt Michèle les rejoint ; Anne, un "beau morceau", a hérité de la boucherie de son père qui a disparu un jour sans qu'il ne soit jamais retrouvé, mort ou vivant. Il aimait un peu trop sa fille celui-ci...
Stacey, son amie de classe du centre de formation des apprentis bouchers, est une adepte du maquillage, des cheveux mêchés et des faux ongles bleus, elle n'avait pas supporté de se faire agresser par son patron...
Et Michèle, qui venait de Guinée, avait dû calmer le sien d'un coup de casserole sur la tête ; il collait de près les filles noires qu'il embauchait dans son restaurant en les menaçant de les virer pour qu'elles n'aient plus de papiers.
Assez vite, dans leur quartier de Rouen, des hommes, notables ou simples employés, disparaissent sans laisser aucune trace... Les langues vont bon train, les suspicions aussi ; jusqu'à la dénonciation et la descente de police...
Dans cette lecture, très originale, il y aura de la vie mais aussi pas mal de morts, des moments de grande joie et d'autres plus tristes, toutes sortes de "porcs" débités, une soirée de lancement, des femmes qui en veulent et qui se battent tout en riant beaucoup, et, heureusement, des hommes bien !
Des sujets forts, traités de façon intéressante et assez jouissive : comment s'approprier et réinventer un métier d'homme, construire une boucherie féminine et artistique, lutter contre la rumeur populaire, se venger...
C'est bien écrit et bien construit, un bon moment de lecture !
Extrait p 80 : " Les filles étaient sur le porc. Six heures du matin, le jour se levait à peine, un cochon tout juste livré de 110 kilogrammes, une belle bête.
Anne s'occupait de scier la tête puis de la désosser, pendant que stacey s'attelait à la découpe primaire, séparer le jambon, la poitrine et l'épaule. Après avoir retiré les oreilles pour un futur fromage de tête et ôté la cervelle pour la préparer en beignet, Anne s'attachait maintenant à contourner la cavité de l'oeil avec des passages au couteau assez durs pour dégager ensuite la mâchoire et détacher les deux joues de l'animal."
Dans ce premier tome de la trilogie de Constantinople, Metin Arditi, le grand conteur turc, nous fait assister à la fin de l'Empire Ottoman (1918-1922) à travers l'histoire d'un personnage très attachant, Gülgül, dans la magnifique et magique ville de Constantinople qui deviendra Istanbul.
Gülgül représente à lui tout seul tout le côté très cosmopolite de Constantinople : il est l'enfant naturel du calligraphe du Sultan, un juif converti à l'islam, sa mère était une odalisque chrétienne arménienne, et il a été élevé par le chef pâtissier musulman du Sultan. Sa mère étant morte à sa naissance, il a grandi au harem, dans la partie où vivaient les odalisques, les servantes des nombreuses femmes de Vahdettin Mehmet VI.
Remarqué pour sa force et sa beauté, il est choisi par Sabri pour devenir un champion de lutte ; c'est un doux, un calme, qui n'aime pas se battre mais qui excelle à ce sport traditionnel turc. Il est surnommé Alev Gülgül ce qui veut dire Gülgül la flamme et il sera choisi pour entraîner l'équipe olympique pour les jeux de Berlin.
Parallèlement, Gülgül va être pris dans une affaire de faux, fomentée par des marchands du bazar : un chef-d'oeuvre de l'art ottoman, réalisé au XVI ème siècle dans les ateliers de Topkapi, constitué de cinq cent miniatures d'une grande finesse est incomplet : des antiquaires du Grand Bazar, Danilo le juif et Spiro le grec, aidés d'un mystérieux correspondant vénitien, vont chercher par tous les moyens à compléter ce grand livre précieux...
Palais, maisons closes, rives du Bosphore, salles de lutte, jardins des mosquées, Constantinople, dans ce récit, révèle son faste et sa féerie !
L'auteur montre bien le cosmopolitisme de cette ville qui voit monter peu à peu, avec l'arrivée d'Attaturk, et dans les années précédant la seconde guerre mondiale, un repliement sur l'héritage ottoman.
La bienveillance de l'Empire Ottoman - régime autoritaire - majoritairement de religion musulmane à l'égard des minorités, grecques, juives, arméniennes, chrétiennes qui étaient très libres et parlaient mal le turc est remplacée, quand Atatürk crée une république et veut constituer une "vraie nation", par l'intolérance vis à vis de ces minorités.
Tous les personnages sont intéressants, l'auteur se glisse habilement dans leur peau ; à la fois roman historique, d'aventure et d'amour, ce premier tome est formidablement bien construit et addictif !
Extrait p 15 : " Le travail de Sabri consistait à repérer les plus vigoureux des enfants du personnel alors qu'ils avaient huit ou neuf ans, et à en faire des champions de lutte. Chaque matin, après l'école, il les soumettait à une heure de musculation, suivie d'une heure de combats. En fin d'après-midi, il les accompagnait à l'un des salons du deuxième étage, où, torse nu, habillés d'un pantalon en peau de vache serré sous les genoux, le corps enduit d'huile d'olive, selon la tradition yagli güres (Lutte traditionnelle turque), les garçons se mesuraient devant les invités du sultan.