Les 2 bouquineuses ont aimé

19 janvier 2017

"Fraternels" de Vincent Borel * * * (Ed. Sabine Wespieser ; 2016)

41HbjtY7NULVincent Borel a photographié le monde actuel puis choisi de zoomer sur un certain nombre de faits et de personnages qu'il trouve représentatifs pour raconter son histoire. Son propos nous place dans une dizaine ou une vingtaine d'années : comment les choses et les Hommes ont-ils évolué ? Avec un parti pris lucide mais plutôt optimiste, et pas mal d'humour, l'auteur nous a concocté une fable surréaliste, un roman d'anticipation en quelque sorte.

Le livre débute avec un certain François-Joseph de La Fistinière s'apprêtant à pisser sur la flamme de la Résistance du Mont Valérien à Suresnes (92) ; pas de quoi en faire toute une histoire - même si sa famille revendique nombre de militaires haut gradés - sauf que l'exploit du jeune homme va faire le tour du monde parce que filmé par son "ifon" 11, le souple, qu'il a "ventousé" sur la croix de Lorraine.
Au pérou, à Cuzco, on instaure un nouveau temps pour en finir avec l'impérialisme occidental (de l'hémisphère nord) ; les horloges dites du sud vont tourner en sens inverse. Dans les hauts plateaux andins voisins, les mines de lithium ont défiguré les paysages et rendu malades ou débiles les habitants, lithium qui permet à des millions de véhicules électriques de rouler et de smartphones de fonctionner.
A La Défense, la plus haute tour - hélicoïdale - abrite l'entreprise "Opié", numéro un européen de l'énergie et firme conceptrice de l'ifon ; Samia y est hôtesse d'accueil au rez-de-chaussée, Kevin technocadre au trente-sixième étage, et Alexis Dataz PDG de la firme a un appartement au cinquante-cinquième ; Alexis est le fils illégitime de Gontran de La Fistinière. Opié prépare en grand secret une nouvelle source d'énergie, un "tokamak", pour pallier aux problèmes mondiaux d'électrcité.
Le chemin de kevin croisera celui d'un certain Dragomir Kadyrov propriétaire de mines en Sibérie et d'une forteresse pleine de hackers située à Tchernobyl ; celui de Samia croisera Yaqut (né Colin Pacôme) avec lequel elle partagera les valeurs d'un Islam bon et tolérant, à l'opposé du Califat de l'obscurantisme.
En Lamalie (au nord de l'Oural) un peuple presque disparu, les Kètes, à peine cinq mille âmes, souffre du réchauffement climatique et subit un gigantesque glissement de terrain ; Tyapsa initiée par Uim-émè le chamane, sera la dernière Kète, une femme-magie aux dons exceptionnels. La température montant, le trafic maritime pourrait être permanent même au nord du cercle polaire et les terres rares : tantale, iridium et autres métaux aux propriétés exceptionnelles seront alors accessibles...
Du côté de Manosque, un groupe de villageois amoureux des livres a créé une association pour prendre soin du savoir qu'ils contiennent et résister à la dématerialisation.
On croise aussi dans ce gros bouquin (550 pages) le tsar Vladimir, une nanotode ( = "machin superintelligent"), un smartphone directement connecté aux neurones du cerveau, le Sultan des Ténèbres, quatre huskis bleus, etc.

Face à la civilisation de l'omniprésence des objets connectés et du pouvoir de quelques hommes cyniques, certains vont se dresser courageusement pour leur opposer une certaine humanité ; utopie romanesque d'après son auteur, qui dit s'être amusé de bien des travers de notre société, le livre se termine par une apocalypse que Vincent Borel a voulu joyeuse et pleine d'espoir.

Premières phrases : " En cette nuit du 18 juin embaumée de tilleuls, François-Joseph de La Fistinière s'apprête à pisser, d'un jet dru, sur la flamme éternelle de la Résistance. L'esplanade du mont Valérien, encore toute bruissante ce matin des solennités républicaines, est désormais vide. Seules quelques phalènes vrombissent autour des lampadaires. François-Joseph, prénommé de la sorte pour complaire à un oncle épris de la Première Guerre Mondiale - et surtout particulièrement fortuné - vise en titubant la flamme bleuâtre. Ce rebelle s'est toujours fait un point d'honneur d'atteindre le centre des gogues sans provoquer d'éclaboussures. Mais le gros joint de ganja qu'il a planté entre les lèvres rend ses gestes incertains."

 

Posté par claire jeanne à 10:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

14 janvier 2017

"Le marchand de passés" de José Eduardo Agualusa * * * * (Ed. Métailié ; 2010)

51ZJjpeVJPLQue faire quand on a un présent et un avenir plutôt assurés mais un passé peu glorieux ? Eh bien, pourquoi ne pas s'inventer de nouveaux ancêtres, un arbre généalogique et une nouvelle histoire de famille...
C'est ce que fait à Luanda (Angola) un certain Félix Ventura, angolais "pure race" dit-il mais albinos ; il vit dans une maison entourée de hauts murs, pleine des milliers de bouquins héritées de son père adoptif vendeur de livres anciens ; ce trafiquant de souvenirs, vend des passés à la nouvelle bourgeoisie angolaise à la recherche de grands-parents et d'arrière-grands-parents illustres ou au moins cultivés, avec parchemins, photographies, etc.
On est après la guerre civile (donc après 2002) et un soir un homme, à la recherche d'un autre passé que le sien, lui rend visite : on dirait le diable en personne mais il paye très très bien ! C'est un homme blanc, qui refuse de dire son nom mais veut bien avouer qu'il est reporter-photographe, et il lui faut très vite une nouvelle identité. Dans le même temps, Félix fait la connaissance de la jeune Angela Lùcia qui est là, un soir où l'étranger vient dîner...
Qui nous raconte cette histoire ? Un de ses amis sur lequel le lecteur se pose bien des questions ! Et élabore bien des hypothèses !

Ce livre étonnant et séduisant, profondément original, est constitué de chapitres assez courts aux titres souvent enchanteurs : "un petit dieu nocturne", "un bateau rempli de voix", "une boîte à splendeur"... entrecoupés de rêves numérotés, où se retrouvent souvent Félix et le narrateur.
Il y est question de littérature, d'amour, d'identité et de mémoire, le tout écrit dans une belle langue poétique ; laissez-vous emporter entre rêve et réalité et prenez un grand plaisir de lecture !

Premières phrases : " Je suis né dans cette maison et j'y ai grandi. Je n'en suis jamais sorti. Lorsque vient le soir j'appuie mon corps contre le cristal des fenêtres et je contemple le ciel. J'aime voir les flammes hautes, les nuages au galop et, au-dessus, les anges, des légions d'anges, qui secouent les étincelles de leur chevelure, en agitant leurs grandes ailes en flammes. C'est toujours le même spectacle. Tous les soirs, pourtant, je viens jusqu'ici, et je m'amuse et je m'émeus comme si je le voyais pour la première fois. La semaine dernière Félix Ventura est arrivé plus tôt et m'a surpris à rire pendant que là, dehors, dans l'azur agité, un énorme nuage courait en rond, comme un chien, tentant d'éteindre le feu qui lui embrasait la queue. Ah, c'est incroyable ! Tu ris ?"

Posté par claire jeanne à 17:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
08 janvier 2017

"Alice au pays des merveilles" de Lewis Carroll * * * * (Ed. Poche Jeunesse ; première parution 1865)

9782253025726_frDans la série Relucture des Classiques, en voici une très agréable et très drôle ! Comment ne pas sourire, rire, être ému(e) au récit des aventures de la petite fille, des rencontres insolites qu'elle fait : un lapin blanc qui tire une montre de son gilet en disant qu'il est en retard, une souris qui nage, un petit lézard qui s'appelle Bill, une chenille qui fume un calumet et plein d'autres animaux qui parlent et vivent des histoires plutôt étonnantes...

Extrait : "... Alice n'avait vu plus étrange terrain de croquet... Des hérissons servaient de boules, des flamants roses de maillets et les soldats qui tenaient lieu d'arceaux devaient faire le pont en se tenant sur les mains et les pieds. La première difficulté pour Alice fut de maintenir son flamant. Elle y réussit en tenant le corps sous son bras, pattes pendantes, mais le plus souvent, au moment où elle avait obtenu que le cou soit bien raide pour taper sur le hérisson avec la tête, le flamant se retournait et la regardait dans les yeux avec une expression si ahurie qu'elle ne pouvait s'empêcher d'éclater de rire ; et quand la tête était de nouveau en bas, Alice sur le point de recommencer s'apercevait que le hérisson en avait profité pour se dérouler et s'enfuir." (p 117)

Alice est une petite exploratrice : en tombant aux "Antipattes" à la suite du lapin blanc, elle découvre un monde à l'envers du sien où on peut grandir mais aussi rapetisser, où on peut se demander qui on est, où des animaux bizarres donnent d'étonnantes leçons de morale et où des cartes à jouer parodient la justice.

Chef d'oeuvre de l'absurde et du merveilleux, ce récit continue de nous enchanter !

Posté par claire jeanne à 21:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
05 janvier 2017

"Confiteor" de Jaume Cabré * * * * * (Ed. Babel ; première parution 2013)

51f_5eEqpiL"Ce n'est qu'hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j'ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. Tout à coup, j'ai vu clairement que j'avais toujours été seul, que je n'avais jamais pu compter sur mes parents ni sur un Dieu à qui confier la recherche de solutions, même si, au fur et à mesure que je grandissais, j'avais pris l'habitude de faire assumer par des croyances imprécises et des lectures très variées le poids de ma pensée et la responsabilité de mes actes."
Cette première phrase du livre introduit à merveille l'histoire d'Adrià ; "Confiteor" est le récit d'une existence, celle de ce barcelonais, né au début des années cinquante. Adrià Ardèvol I Bosch habite toujours l'appartement qui fut celui de ses parents, dans lequel il a aménagé de magnifiques bibliothèques, et il y écrit des sortes de Mémoires à destination de la femme de sa vie, Sara, avant de perdre complètement ses facultés intellectuelles : il a une soixantaine d'années et est atteint de la maladie d'Alzheimer.
Enfant prodige, extrêmement doué pour les langues et le violon, il rendait ses parents très fiers de leur fils ; mais l'aimaient-ils ? C'est une question récurrente dans la vie d'Adrià ; ils essayaient plutôt de l'attirer chacun dans son camp, études de langues pour le père, violon pour la mère.
On comprend vite que le père d'Adrià, Fèlix Ardèvol I Guitteres, qui possède un magasin d'antiquités, est passionné par les documents originaux, manuscrits anciens, vieilles cartes ; son fils sera comme lui, et également épris de langues anciennes, de philosophie, et de littérature.
Pourtant, pour Adria, qui comprendra bien plus tard la provenance illégale et immorale de nombreuses antiquités et objets de valeur, cet homme aura été un père exigeant et froid ; Fèlix Adèvol avait des accointances avec le Mal Absolu...

Bernat, qui avait la même professeure de violon qu'Adrià, sera son ami toute sa vie ; une amitié fidèle bien qu'entachée d'envie du côté de Bernat. Très bon violoniste puisqu'il en fait sa profession, il envie cependant à son ami d'enfance son talent d'écrivain. Et puis il y a Sara, la femme tant aimée, et un violon ancien exceptionnel, un Storioni de 1764, qui va être une pièce maîtresse dans la vie d'Adrià.
Bien d'autres personnages - tous des personnalités assez complexes -  construisent ce récit tragique qui emmène le lecteur à travers le temps et plusieurs pays ; en particulier deux figurines-jouets un cowboy et un indien, qu'Adrià fait parler pour comprendre la vie, lui qui est si souvent décalé...

A quoi est due la fascination qu'exerce ce roman ? Sans nul doute à la construction et à l'écriture très originales du récit : les révélations progressives ne suivent pas la chronologie de l'Histoire mais arrivent régulièrement au gré de ce dont se souvient Adrià, la maladie emmêlant de plus en plus ses souvenirs et les identités des personnages ; Jaume Cabré se révèle un véritable virtuose parce que le récit se lit sans difficulté à condition d'être attentif. L'écriture aussi est belle et les phrases étonnantes dès le début, passant du "je" au "il", parlant d'une personne puis se mettant dans la peau d'une autre ; les points de vue et les époques changent sans cesse.

Il y a dans ce roman foisonnant de personnages dont les destins se croisent, une belle histoire d'amour, une belle histoire d'amitié, le destin d'un homme et celui d'un violon. Il est assez difficile de parler de ce livre, de lui rendre justice ; il faut absolument le lire !


Un livre puissant, érudit, dense, superbe !

 

Extraits :

"Pendant très longtemps, malgré son caractère ombrageux, mon père me fascina et je voulais lui faire plaisir. Et surtout, je voulais qu'il m'admire. Brusque, oui ; mauvais caractère, aussi ; et il ne m'aimait pas du tout. Mais je l'admirais. C'est sûrement la raison pour laquelle j'ai tant de mal à parler de lui. Pour ne pas le justifier. Pour ne pas le condamner." (p 68)

"J'avais toujours eu du mal à être un enfant comme les autres. Bon, je n'étais pas comme les autres. Mon problème qui était très grave et qui, à en croire Pujol, était sans remède, c'était que j'aimais apprendre : j'aimais apprendre l'histoire et le latin et le français et j'aimais aller au conservatoire..." (p 155)

"Les oeuvres d'art sont d'une infinie solitude, disait Rilke. Les trente-sept étudiants le regardèrent en silence. Le professeur Adrià Ardèvol se leva, descendit de l'estrade et commença à monter quelques marches de l'amphithéâtre. Aucun commentaire ? demanda-t-il. Non. Personne n'avait rien à dire. Mes étudiants n'ont rien à dire quand je les titille avec des phrases comme les oeuvres d'art sont d'une infinie solitude. Et si je leur dis que l'oeuvre d'art est l'énigme qu'aucune raison ne peut dominer ?" (p588)

"Quand il entra dans l'atelier avec la tasse fumante, il contempla sa nuque. Elle avait ramassé ses cheveux en queue de cheval, comme elle le faisait toujours quand elle dessinait. J'adore ta tresse, ta queue de cheval, tes cheveux, quelque soit la façon dont tu les portes. Sara était en train de dessiner, sur une feuille au format paysage, des maisons qui pouvaient appartenir à un village à moitié abandonné. Elle esquissait maintenant une ferme, au fond. Adrià but une gorgée de thé et demeura bouche bée, voyant la ferme prendre forme, peu à peu..." (p 654)

Posté par claire jeanne à 19:33 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
14 décembre 2016

"Les fils de la Médina" de Naguib Mahfouz * * * * (Ed. Babel ; première édition 1959)

fils_de_la_me_dina

Naguib Mahfouz, prix Nobel de Littérature 1988

Enfant d'un quartier populaire de la capitale égyptienne, Naguib Mahfouz nous raconte ce quartier du Caire, El Gamaliya, peuplé d'une multitude de gens très pauvres, menant des vies misérables. Dominés par les "futuwwas", hommes de main brutaux des intendants, les habitants du quartier organisé en waqf (institution islamique, c'est un leg pieux : l'ensemble des bâtiments et terrains appartiennent à Dieu, et les revenus sont - normalement - redistribués à la population) vivent sous le joug des "Dix Conditions".
Roman allégorique, "Les fils de la Médina" nous raconte l'émergence d'hommes forts et charitables, cherchant à sortir leur peuple de l'oppression et à combattre l'injustice, apparus successivement et dont l'histoire fait penser à celle d'Adam, de Moïse, de Jésus et de Mahomet.
La première histoire est celle d'Adham qui avec sa femme se fait chasser de "la Grande Maison" de son père, Gabalawi, pour avoir voulu accéder à une connaissance interdite ; la deuxième, celle de Gabal, qui après avoir traversé un désert et vécu en exil, rencontre son ancêtre Gabalawi le Patriarche, qui lui dit de renverser l'oppresseur par la force ; puis c'est Rifaa, né en exil, fils de menuisier qui revient essayer de "guérir" ceux de son quartier, puis Qasim celui qui veut mettre la force au service du bien et enfin Arafa, l'alchimiste qui va tuer Dieu. Et toujours, au bout d'un certain temps, les hommes oublient, retombent dans les mêmes travers et se remettent à se battre...

Livre très original, une saga cairote passionnante et bien écrite, un récit très intelligent, qui critique l'organisation sociale des waqfs et les caractères des hommes ; l'ensemble présente une vision désabusée et plutôt pessimiste de la société humaine car quelle est la solution ? Y-en-t'il une, ou même plusieurs ? L'auteur ne le dit pas qui met en cause une religion mal comprise mais aussi une société matérialiste, sans Dieu.

Premières phrases : " Au commencement, là où se trouve actuellement notre quartier, il n'y avait que le désert du Muqattam qui s'étendait à perte de vue. Au milieu du désert se dressait la Grande Maison construite par Gabalawi, comme un défi à la solitude, aux fauves et aux bandits de grands chemins. Son mur d'enceinte enfermait une vaste étendue de terrain, dont la moitié ouest constituait un verger et la moitié est était occupée par une imposante demeure, composée de trois corps de bâtiment. Or, un jour, le Fondateur fit venir ses fils dans la grande salle du rez-de-chaussée..."

Posté par claire jeanne à 10:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

07 décembre 2016

"L'innocence" de Tracy Chevalier * * * (Ed. Quai Voltaire ; 2007)

001323040Connaissez-vous William Blake ? C'est un peintre, graveur et poète assez original et plutôt énigmatique de la fin du XVIIIème siècle, début XIXème (1757-1827) ; c'est lui que ressuscite dans ce livre Tracy Chevalier, ainsi que l'Angleterre de cette époque.
Prenant prétexte de l'arrivée de la famille Kellaway à Londres, l'auteure nous fait vivre un peu plus d'une année dans le quartier animé de Lambeth, où les Kellaway auront le sympathisant révolutionnaire comme voisin.

En 1792, provenant de Piddletrenthide dans le Dorset, Thomas Kellaway et les siens se sont rapprochés de Philip Astley, directeur de cirque, qui les avait invités à le rejoindre ; Thomas était artisan ébéniste fabriquant de chaises (Windsor), il devient menuisier pour les décors des spectacles du cirque. Les enfants, adolescents plutôt, Jem et Maisie accompagnés de leur voisine, la jeune et débrouillarde Maggie, découvrent la vie dans ce quartier de Londres et rencontrent régulièrement Mr Blake ; celui-ci apparaît comme un homme assez farfelu, proche de ce qui se vit en France à cette époque. Inspirant respect et affection aux jeunes gens, celui-ci les guide et les protège tout en écrivant, dessinant et imprimant lui-même ses livres de poèmes.

Des pubs à bières et à chansons égrillardes, des filles qui tombent enceintes sans que les "pères" ne se sentent responsables, la saleté des rues et l'omniprésence de prostituées mais aussi la magnifique Abbaye de Westminster, les extraordinaires numéros de cirque et les discussions philosophiques entre W. Blake et les adolescents, tout semble étonnant et déroutant à Jem et à Maisie ; la ville et ses habitants recèlent bien des pièges pour les innocents...

Emaillé de chansons et de poèmes de l'époque, le texte, agréable et facile à lire, offre un voyage dans l'Angleterre de la fin du 18ème /début du 19ème, et dans le monde intérieur de William Blake que le lecteur a envie de mieux connaître ; c'était bien le but du livre, non ?

 

"Tigre, tigre, brûlant éclair / Dans les forêts de la nuit ; / Quel oeil, quelle main immortelle / a pu ordonner ta terrifiante symétrie ?

Dans quelles profondeurs lointaines, dans quels cieux / Brûlait le feu de tes yeux ? / Sur quelles ailes ose-t-il se dresser ? / Quelle main osa saisir ce feu ?

Et quelle épaule et quel art / Put tordre les muscles de ton coeur ? / Et quand ton coeur commença à battre, / Quelle terrible main, quels terribles pieds ?
(p 346)

Posté par claire jeanne à 18:56 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
04 décembre 2016

"Hérétiques" de Leonardo Padura * * * * (Ed. Métailié ; 2015)

41PZzfja_wLTrès beau livre de l'écrivain cubain Leonardo Padura, déjà connu comme journaliste et auteur de romans, policiers (mais pas que... les livres de L. Padura sont bien plus que ça !), mettant en scène, en particulier, les enquêtes de Mario Conde, un flic désabusé aux intuitions fulgurantes, un homme qui fréquente le "Bar des désespérés", un ami et un amant très fidèle.
Ici, Mario Conde qui a démissionné depuis un certain temps de la police et exerce le métier plus qu'aléatoire de revendeur de livres anciens, traîne une terrible galère (la misère à Cuba, c'est quelque chose !) quand un homme vient lui proposer de faire des recherches pour lui ; cet homme s'appelle Elias Kaminsky, il est juif, peintre, et cherche à comprendre l'histoire d'un tableau dont lui avait parlé son père, Daniel Kaminsky, tableau qui était dans la famille depuis longtemps, avait disparu quelques dizaines d'années et vient de réapparaître lors d'une vente aux enchères à Londres. Cette toile signée Rembrandt, qui vaut une fortune, représente un jeune juif ou le Christ, sans doute une étude effectuée par le grand peintre pour sa toile "Les pélerins d'Emmaüs".

La famille Kaminsky était originaire de Cracovie, et un oncle de Daniel s'étant installé à Cuba dans les années 1930, le père du petit garçon l'a envoyé en avant garde ; les parents et la petite soeur de Daniel devaient le rejoindre rapidement mais en 1939 leur bateau - cet épisode de l'Histoire est incroyable et extrêmement bien raconté ! - chargé de plus de neuf cent juifs fuyant le nazisme fut refusé à Cuba, puis aux USA et au Canada... Daniel ne revit jamais sa famille, sauf l'oncle Joseph qui l'éleva du mieux qu'il put. Le tableau lui, resta à Cuba, il avait sans doute été donné - mais à qui ? - pour monnayer le débarquement des Kaminsky...

Il y a trois grandes parties dans ce livre dense, humainement et historiquement passionnant : le "Livre de Daniel", les juifs à Cuba avant la révolution castriste donc avant 1959, le "Livre d'Elias", l'histoire d'un jeune juif séfarade initié à la peinture par Rembrandt dans les années 1640-1650, et enfin le "Livre de Judith" la recherche par Mario Conde d'une jeune fille "emo" à La Havane de nos jours ; avec comme fil rouge, le tableau de Rembrandt représentant sans doute le Christ.

Leonardo Padura a voulu, dans ces trois parties, mettre en valeur les "hérétiques", ceux "qui pourraient avoir la témérité de penser d'une façon différente de celle qu'avaient décrétée les puissants chefs de la communauté, détenteurs selon la tradition, des uniques interprétations admises de la Loi" (p 278) et d'une façon générale ceux qui s'éloignent des opinions communément admises ; comme Rembrandt : "Quand je me suis cru libre et que j'ai voulu peindre comme un artiste libre, j'ai rompu avec tout ce qui est considéré comme élégant et harmonieux, j'ai tué Rubens et j'ai lâché mes démons pour peindre "La compagnie du capitaine Cocq" ("La ronde de nuit") pour les murs du Kloveniers. Et j'ai reçu le juste châtiment pour mon hérésie : plus de commande de portraits collectifs, car le mien était un cri, une éructation, un crachat..." (p 310)

Beaucoup de très beaux passages dans ce récit, de ceux qui transportent et émeuvent pour longtemps le lecteur ; l'un des plus réussi : quand le jeune séfarade Elias Ambrosius veut devenir peintre, qu'il guette les portes et fenêtres du Maître (Rembrandt) et fait intervenir un de ses anciens professeurs pour l'approcher ; le jeune juif de dix-sept ans réussit à émouvoir le Maître qui l'engage comme serviteur pour qu'il puisse observer et se faire sa propre idée. Or les juifs n'avaient pas le droit de représenter des humains et des animaux mais le jeune Elias est prêt à encourir les foudres des rabins : "Je crois que je veux peindre uniquement parce que j'aime ça. Je ne sais pas si j'ai un don, mais si Dieu me l'a donné, c'est sûrement pour quelque chose. Le reste dépend de ma volonté, qui est aussi un don de Dieu..." (p 271)

Leonardo Padura est un écrivain très doué pour reconstituer les atmosphères, que ce soit l'atelier de Rembrandt en 1640, un café cubain dans les années 80, ou la rue G de La Havanne de nos jours où traînent les jeunes gothiques, emo et rockeurs...

Par petites touches, il nous parle de la chaleur, humide, étouffante, difficile à supporter de l'îe de Cuba, et de la situation politique et sociale plus que catastrophique ; mais aussi de la judéité et de la liberté bien sûr !

Un gros bouquin passionnant, une érudition remarquable, de la très belle littérature !

 

Posté par claire jeanne à 18:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
17 novembre 2016

"Bondrée" de Andrée A. Michaud * * * * (Ed. Québec Amérique ; 2014)

bondreePrix littéraires du Gouverneur Général 2014

Première impression : très belle écriture, soignée, évocatrice, poétique souvent, avec cette petite distance que crée le québecois ; une auteure qui aime les mots.

Bondrée, à la limite du Québec et du Maine, est un lieu de vacances, de détente et de repos, avec un grand lac, une végétation abondante, une belle forêt ; c'est un endroit idyllique ou se retrouvent l'été familles canadiennes et américaines.
Dans le temps, un trappeur s'était réfugié là, avait construit sa cabane et posé des pièges puis s'était pendu à la suite d'une histoire d'amour malheureuse.
Et pourtant, cet été-là, l'été de "Lucy in the sky with diamonds" (1967), un été particulièrement chaud, une jeune fille Zaza Mulligan, un peu olé-olé, meurt prise dans un piège à ours ; Stan Michaud enquête, il sent quelque chose mais n'a aucune preuve que ce ne soit pas qu'un accident. Quand il arrive malheur à la grande amie de Zaza, Sissy Morgan, alors tous savent qu'un tueur rôde...

Ce qui est particulièrement bien décrit dans ce récit où environ un chapitre sur deux donne la parole à la jeune Andrée 12 ans,  l'autre racontant la progression de l'enquête, c'est le ressenti, et le comportement qui s'en suit, des différents protagonistes : la souffrance des proches, la colère des pères, des frères, de tous les hommes qui voient ces belles filles, presqu'encore des enfants, mortes et abimées ; le témoignage de la petite Andrée qui voit tout avec ses yeux d'enfant mais qui grandit en une saison ; la fatigue et la colère de l'enquêteur Stanley Michaud dont ce sera la dernière investigation...

Roman d'atmosphère, thriller atypique, un livre prenant, agréable à lire, qui nous plonge dans une histoire originale, dépaysante ; à lire pour connaître un autre exemple du foisonnement de talents québecois !

Extrait : "Il se trouvait seul au milieu d'un champ, près d'un pommier aux branches lourdes, entouré de foin doré, et cette image constituait ce qu'il connaissait de plus vrai et de plus parfait. Rien ne pouvait être retranché ni ajouté à ce moment. Tout était là : la solitude, le silence, l'odeur du foin et des pommes, la teinte voilée du jour, se conjugant au sentiment d'une liberté ne tenant pas à la faculté de mouvement dont il jouissait ni à l'infini s'ouvrant au-delà du champ, mais à cette fusion parfaite avec le temps, à cette apaisante compréhension du lieu, à cette intelligence du moment que rien, aucun malheur ni aucune entrave, ne pourrait lui enlever. Si on lui avait demandé qui il était ou en quoi consistait son idéal, il lui aurait fallu décrire cette scène dont la brièveté exprimait la possible beauté du monde." (p 105)

 

logo_grand

Posté par claire jeanne à 19:01 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
13 novembre 2016

"Les chats des écrivains" de B. Bienfait, B. Bulard-Cordeau, V. Parent * * * * (Ed. Folio entre guillemets ; 2015)

chats_e_crivainsC'est, déjà, une très jolie édition folio : papier crème et pages orange, illustration en relief et tout à fait appropriée (Cocteau et Karoun sur la couverture), police d'écriture originale et variée.
C'est ensuite un merveilleux petit livre qui nous présente ou nous rappelle, tant certains sont connus, des couples auteur(e)s - félins.
On connaissait le "Bébert" de Céline, les chats de Remo Forlani ("Pour l'amour de Finette"), ceux que Paul Léautaud promenait dans un landau, la "Kiki-la-doucette" de Colette ("Dialogues de bêtes"), l'"Essuie-Plume" d'André Malraux...

On en découvre d'autres, moins connus, comme Taki, le chat de Raymond Chandler qui lisait toujours à haute voix ses productions ; si le chat n'avait pas l'air satisfait, l'écrivain n'hésitait pas à jeter sa prose, sinon champagne et mets raffinés !
On retrouve aussi Sir Winston Churchill qui avait grondé son "cat" ; celui-ci avait pris la poudre d'escampette. Le grand homme, bien embêté, avait mis une pancarte derrière la fenêtre : "Cat, reviens, tout est pardonné !"

"L'homme, en un sens, s'est vraiment civilisé quand il a accepté le chat à ses côtés" c'est Frédéric Vitoux qui le dit, l'auteur du "Dictionnaire amoureux des chats".

Un délicieux petit bouquin, promesse d'un grand moment de plaisir, pour tous les amoureux des chats !

Extrait p 112 : "Lolotte faisait partie du groupe de mes plus anciens chats : Mme Minne, Riquet, Bibi, Laurent, Pitou, Perrinette, êtres délicieux et charmants, pour qui je suis tout au monde, qui m'attendent chaque soir, quand j'arrive, qui me couvrent de caresses, me prodigueraient leur conversation, et qu'il fasse dehors le plus beau temps du monde, ne quittent pas la pièce dans laquelle je me trouve, posés, l'un sur ma table de travail, l'autre sur mes genoux, l'autre sur un fauteuil voisin, l'autre encore sur une pile de livres, l'autre encore dans la corbeille à papier, pendant que quelques-uns de leurs nombreux camarades vont et viennent, font un tour, s'amusent, jettent un coup d'oeil et redescendent au rez-de-chaussée tenir compagnie à leur bonne ou flâner dans le jardin." (Paul Léautaud, Passe-temps)

Posté par claire jeanne à 16:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
12 novembre 2016

"Diderot Le génie débraillé" de Sophie Chauveau * * * * (Ed. folio ; 2011)

DgdQuand on a envie de (re)lire Diderot, de se (re)plonger dans les écrits du philosophe, de l'encyclopédiste du Siècle des Lumières (Diderot, 1713-1784), le livre de Sophie Chauveau est très intéressant :
Une première grande partie (1728-1749) nous raconte l'amoureux de la vie que fut Denis Diderot, son amour des femmes, sa soif peu commune de connaissances, ses études de théologie à La Sorbonne puis de droit, ainsi que son admiration pour Voltaire et pour Montesquieu. Intitulé "Les années bohème", ce premier tome suit le jeune homme de sa première fugue, il ne veut pas rester à Langres mais quitter un avenir tout tracé pour "réussir" à Paris, jusqu'à son emprisonnement à Vincennes.
Quand il veut quitter, en douce, la maison paternelle, il a à peine quinze ans ; son père, auquel il s'affrontera toute sa vie, essaie alors de le comprendre et le conduit lui-même au lycée Louis-le-Grand. S'ensuivent alors des années d'études, d'une certaine liberté et de pauvreté, d'opposition à son père : il ne veut pas devenir chanoine comme son oncle, il veut être libre, voir ses amis, profiter de Paris, aimer... Il rencontre J. J. Rousseau, c'est un "coup de foudre d'amitié" comme il en connaît un certain nombre mais cette amitié-là sera par la suite une grande déception.
Après avoir été écrivain public, il commence à rédiger des articles, à se faire un peu connaître ; et quand il est emprisonné, il met un certain temps à comprendre que c'est à cause de ses écrits sulfureux ; il a déjà commencé à réunir son équipe pour l'Encyclopédie, et a publié quelques textes, dont les "Pensées philosophiques" (1746) et "La lettre sur les aveugles" (1749) où se font sentir son irrespect pour les puissants, le roi (Louis XV) et l'Eglise.
Voltaire qui a le sens de la formule : " Quel barbare persécute le pauvre Diderot", "Je hais bien un pays où les cagots font coffrer un philosophe" et enfin "C'est Socrate qu'on martyrise".

Deuxième partie du livre de S. Chauveau : Les Encyclopédistes (1749-1784). L'Encyclopédie, cet extraordinaire projet titanesque auquel il oeuvre avec d'Alembert surtout, mais aussi des dizaines de collaborateurs, tout ceux qui pensent et qui savent faire la synthèse des connaissances - et des idées - de l'époque. C'est un travail énorme que cette Encyclopédie, la première en France dont le premier volume sort en 1751, le deuxième en 1752 ; la suite de la publication est interdite, elle le sera de nombreuses fois. Il faudra vingt ans de labeur acharné pour en venir à bout.
Diderot travaille à d'autres oeuvres : "La religieuse" qui lui permet de dénoncer l'enfermement arbitraire de jeunes filles dans les couvents, "Jacques le fataliste" où l'écrivain philosophe fait dialoguer Jacques, fataliste et philosophe, avec son maître, en profitant pour continuer sa critique sociale et afficher son anticléricalisme, et le "Neveu de Rameau" dialogue de Moi (le philosophe) avec Lui (le neveu du musicien Jean-Philippe Rameau), réponse aux antiphilosophes dont Diderot se venge.

Dans le livre de Sophie Chauveau, on le voit tour à tour, rencontrer Jacques, un soldat triste connu dans une diligence ("Jacques le fataliste") ; Sophie Volland, le plus grand amour de sa vie, son âme soeur "Lettres à Sophie Volland" ; F. M. Grimm dans la revue duquel (la Correspondance Littéraire) il publie nombre de ses oeuvres en feuilletons, Voltaire bien sûr et Catherine II de Russie qu'il ira visiter sur le tard en 1773.
Révolutionnaire avant l'heure puisqu'il meurt en 1784, haïssant le despotisme et l'hypocrisie religieuse, il a souvent écrit sous condition d'anonymat car il y avait sa fille, sa réputation, le risque de retourner en prison... Très marqué par la mort, ses soeurs d'abord, puis plusieurs de ses enfants, sa mère, son père, ses amis, et souvent déçu par l'amitié vers laquelle il est naturellement porté, il meurt au travail, s'occupant de son oeuvre posthume. Mais il n'occupe pas, pour l'auteure, la place primordiale qui devrait être la sienne dans le "Siècle des Lumières".

 

lettres

neveuPremières phrases du Neveu de Rameau : "Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi qu'on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage... Mes pensées, ce sont mes catins."

Posté par claire jeanne à 19:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]