Les 2 bouquineuses ont aimé

25 janvier 2020

"Le Ghetto intérieur" de Santiago H. Amigorena * * * * (Ed. P.O.L. ; 2019)

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Livre très intense, émouvant, bouleversant, poignant... et ces adjectifs ne rendent peut-être pas vraiment compte du ressenti généré par la lecture de l'histoire de Vicente Rosenberg.

Nous sommes, au début du livre, en 1940, l'homme dont il est question ici, vit à Buenos Aires avec femme et enfants ; d'origine juive et polonaise, il est arrivé en Argentine une douzaine d'années plus tôt, laissant une partie de sa famille à Varsovie. Sa mère lui écrit des lettres, courageuses mais désespérées, depuis ce qui devient le ghetto, et le fils comprend alors ce qui se passe en Europe.
Il comprend, mais il ne le supporte pas.
Descendant peu à peu vers une mélancolie profonde, il s'enfonce dans le silence...
Sentiment de culpabilité sans doute, il n'a pas réussi à convaincre sa mère et son frère aîné de quitter la Pologne, pendant longtemps il n'a pas donné beaucoup de nouvelles, puis il avait pensé que "les journaux devaient mentir un peu". Mais aussi, impossibilité pour lui d'imaginer sa mère, son frère, son neveu subissant la barbarie nazie, d'envisager que ce qui se produit alors est une extermination programmée des juifs.

"Il n'avait jamais vraiment voulu se rendre à l'évidence du danger que couraient sa mère et son frère, qui vivaient encore à Varsovie, et sa soeur, qui avait réussi à fuir avec son mari en Russie. Le mur que les allemands venaient d'ériger pour isoler les juifs à Varsovie avait délimité une zone d'à peine plus de trois kilomètres carrés où allaient vivre plus de quatre cent mille personnes. Quatre cent mille personnes dans quelques pâtés de maisons." (p 49)

L'auteur, dont on saura qui il est par rapport à Vicente à la fin du livre, avoue lui aussi soufrir de silence, comme on soufre d'une maladie : 
Incipit : " Il y a vingt-cinq ans, j'ai commencé à écrire un livre pour combattre le silence qui m'étouffe depuis que je suis né..."

 

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24 janvier 2020

"La nuit des béguines" de Aline Kiner * * * (Ed. Liana Levi ; 2017)

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1310, le grand béguinage de Paris, créé par Saint Louis ; quatre cent femmes vivent là,  ni mariées ni nonnes, donc soumises à aucune autorité (masculine). Très pieuses, souvent instruites, elles menent une vie indépendante qui ne plait pas à tout le monde et en particulier aux dominicains qui ont la responsabilité du béguinage royal...

Quand Maheut, la belle et rousse Maheut arrive en très mauvais état à la porte du béguinage, c'est Ysabel qui la recueille, Ysabel la responsable de l'hôpital, grande connaisseuse des plantes, et des âmes ; c''est l'époque de l'austère roi Philippe Le Bel, de la chasse aux hérétiques, du procès des templiers, et une béguine qui a produit un manuscrit considéré comme dissident est alors brûlée vive en place de Grève. Un certain frère Humbert, venu de Valenciennes, poursuit Maheut et la cherche dans tout Paris ; il va falloir la cacher.

C'est le récit très vivant - l'auteure est très douée pour recréer les scènes moyenâgeuses - des dernières années de cette période d'émancipation de femmes souvent blessées dans leur corps ou dans leur âme, qui ont eu le courage et la force de fuir des vies ne leur convenant pas ; quand la fiction s'appuie sur des piliers historiques et des détails précis : personnages, lieux et odeurs sonnent justes.
Ce fut un monde de femmes libres, qui sont sorties du piège tendu grâce à leur solidarité mais qui sont cependant vouées à disparaître... La nuit des béguines va tomber. (p 304)

Premières phrases : " Dans ce quartier de Paris qui s'appelle le Marais, au coin de la rue Charlemagne et de la rue des Jardins-Saint-Paul, s'élève une tour brisée. Elle marque l'extrémité nord d'une muraille de plus de quatre-vingts mètres de long, ponctuée d'une seconde tour. Ce sont là les vestiges de l'enceinte construite à la fin du XIIème siècle par le roi Philippe Auguste pour protéger la ville... ce quadrilatère, ceint de venelles pavées de gris, où le bruit de la ville s'étouffe, laissant l'air libre aux trilles des oiseaux, aux cris des enfants qui jouent au ballon, aux rires des adolescents, filles et garçons mêlés, à leurs voix fortes et sans entrave, abritait alors - beaucoup l'ignorent - une institution unique en France : le grand béguinage de Paris."

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01 janvier 2020

"Mon année dans la baie de Personne" * * * * (Ed. Folio ; première parution 1994)

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Prix Nobel de Littérature 2019

Attention écriture somptueuse ! Ample et poétique, évocatrice et profonde, une écriture qui frappe, qui étonne et qui satisfait le lecteur. Bien que les sujets traités soient assez différents, on ne peut s'empêcher de penser à Marcel Proust, question de rédaction, mais aussi de point de vue ; partir de soi, décortiquer sa propre vie fut-elle "banale" et quotidienne pour aller vers le général, vers l'Homme universel.

Sous-titre du livre : "Un conte des temps nouveaux". Il y a certainement différentes interprétations possibles à ces titre et sous-titre, tout n'est pas toujours parfaitement simple à comprendre dans ce qu'écrit Mr Handke bien qu'il s'attache à donner des raisons, explications, et commentaires : réflexions sur la vie, le temps qui passe et les changements (métamorphoses ?) qu'il entraîne, observations et descriptions des lieux habités et de ceux souvent fréquentés rues, forêts, bistrots...

C'est à une sorte d'aventure intérieure que se livre Peter Handke, et dans laquelle il nous invite à le suivre ; il se met à nu, avec sincérité et honnêteté. On comprend que c'est un homme qui, s'il se pose beaucoup de questions, s'il doute sur le sens de sa vie et sur ses relations avec les autres, se sent assez libre de ses choix et de ses opinions.
Ce qui intéresse cet auteur : comment vivre le quotidien, chercher la "tranquilité de l'âme", suivre de loin ses amis dans leurs voyages et leur prêter des aventures qu'il imagine ? dont il a été témoin en d'autres temps ? Parmi les amis dont il nous entretient il y a le charpentier et architecte, le lecteur, le chanteur, Valentin le fils, le peintre cinéaste, le curé de Rinkolach, l'amie Hélèna et le prophète mesquin de Porchefontaine, tous hauts en couleur et de commerce peu facile. Quand il nous en parle, est-ce une illusion de croire que Peter Handke devient un peu chacun d'eux, se glisse dans leur peau pour nous les faire mieux comprendre ?
 
Ses promenades forestières sont omniprésentes, accompagnées des descriptions de ce qu'il voit, et il a une acuité de regard étonnante : accouplements de lézards, battailles à mort d'abeilles sauvages et migrations de crapauds ne lui échappent pas. Ce grand marcheur, qui parcourt des dizaines de kilomètres chaque jour, est un curieux qui aime les habitudes mais aussi être surpris ; et pourtant " j'ai été harcelé toute ma vie, le plus douloureusement, par le fait que le monde était inaprochable, insaisissable, inaccessible, et qu'il m'excluait. C'était là mon problème essentiel" dit-il p 210.

Ce compte-rendu d'une année passée dans sa propriété de Chaville, dans les Hauts-de-Seine, près de Paris - en tout cas, c'est le projet initial du livre - avec sa femme amie-ennemie la Catalane, a été écrit le plus souvent en forêt ; c'est là, blotti dans le sous-bois, qu'il lui était semble-t'il le plus possible d'écrire sa chronique de la vie chavilloise en 1997, avec les rencontres d'ouvriers migrants et de SDF, la recherche de champignons, les messes du dimanche dans la petite église russe surchauffée, et tout ce qui peut arriver au jour le jour à un homme ouvert à son environnement.

Premières phrases : " J'ai fait une fois dans ma vie, jusqu'à présent, l'expérience de la métamorphose. Auparavant, elle n'était pour moi qu'un simple mot, et lorsqu'elle commença, non pas doucement, mais d'un seul coup, je la pris d'abord pour ma fin. Elle m'atteignit comme un arrêt de mort. Tout à coup, il n'y eut plus à ma place un être humain, mais un déchet pour lequel, à la différence du célèbre conte fantastique pragois, n'était même plus possible la fuite dans les images, aussi effrayantes qu'elles fussent..."

C'est très intéressant et très agréable de re-découvrir son lieu de vie (une des deux bouquineuses habite Chaville...) dans un texte comme celui-ci : voir à travers les yeux de l'écrivain et concevoir comment il traduit ce qu'il observe, souvent plusieurs fois, en récit :
Extrait (p 521) : " La ligne des collines tout autour ne fournit pas seulement un cadre aux constructions de la baie, elle fait partie intégrante de son image. Sans elle, un horizon arrondi qui les domine doucement, les maisons seraient là comme seules, chacune étant en quelque sorte un phénomène lacunaire. Sans cet arrière-plan de collines boisées présent de toutes part, il manquerait à l'agglomération quelque chose qui constitue la singulière communauté, sinon des habitants, du moins des résidences."

Une littérature à découvrir, de très bons moments de lecture.

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10 décembre 2019

"Je sais qui tu es" de Yrsa Sigurdardóttir * * * (Ed. Points ; 2013)

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Les thrillers de Yrsa Sigurdardóttir sont toujours très efficaces ; cette islandaise qui connait bien son pays, ajoute une dimension intéressante à ses romans policiers : étant ingénieur civil, son appréhension des maisons et autres ouvrages de construction est originale et approfondie. Comme en plus elle a une belle imagination, un sens du suspense et de ce qui fait peur très développé, ses écrits sont à la fois distrayants, intéressants, passionnants et... effrayants.

Croyez-vous aux fantômes ? Dans ce récit, un polar fantastique très réussi, l'auteure semble adhérer à cette idée, que des êtres sont capables d'intervenir dans le monde réel après leur mort, que leurs présences peuvent hanter les vivants et qu'ils peuvent provoquer des manifestations surnaturelles.

Deux lieux, deux histoires différentes, deux enfants disparus à des dizaines d'années d'écart. Première histoire, un couple Katrin et Gardar accompagnés de leur amie Lif qui vient de perdre son riche mari, viennent de Reykjavik retaper une très vieille maison à Hesteyri, village abandonné d'une grande île au Nord Ouest de l'Islande. Leur séjour ne sera pas tel qu'ils auraient pu l'espérer, en particulier à cause semble-t'il d'un enfant qui rôde et qui ricane... Deuxième histoire, Freyr médecin psychiatre dont le fils a disparu trois ans plus tôt et Dagny jeune policière, se retrouvent à enquêter sur le saccage d'une école et la mort d'une femme retrouvée pendue dans une église. 

Assez rapidement les deux histoires vont se rejoindre, le suspense croître et ... laissez votre lampe de chevet allumée pour lire les dernières pages...

Extrait : " Il devait résister à la tentation de se retourner pour lui demander si elle n'entendait pas des chuchotements ou des craquements dans les buissons, car il craignait qu'elle le renvoie aussi sec au bateau. Aussi se mordit-il la lèvre en résistant au puissant désir de fuir, faisant taire le message de son corps qui lui hurlait de ne pas baisser la garde et de prendre ses jambes à son cou." (p 408)

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21 novembre 2019

"Tristan" de Clarence Boulay * * * (Ed. Sabine Wespieser ; 2018)

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Ecriture fine et délicate, parfaitement assortie aux sentiments ressentis ; texte subtil, tout en retenue, sauf les éléments qui eux, sont capables de violence et de déchainement dans cette zone souvent venteuse et houleuse du milieu de l'Atlantique sud.
Ida est partie du Cap vers cette île de Tristan perdue entre Afrique et Amérique ; la narratrice décrit la soufrance d'être éloignée de Léon, l'homme qu'elle aime, mais aussi la sensation d'abandonner une vieille peau, de voir des lambeaux du passé se détacher et s'envoler. Il y a très souvent cette dualité dans le récit, à la fois une chose et une autre, souvent son contraire.

Sur l'Austral, Ida assiste au ballet envoûtant des albatros, à la formation de la petite communauté de voyageurs ; puis c'est le surgissement de l'île après sept jours de bateau. Découverte de la vie sur cette petite île, la messe du dimanche, le travail à la conserverie, la traite des vaches ; l'échouage d'un cargo provoque une marée noire dans l'aire de reproduction des manchots sur l'île aux oiseaux toute proche. Ida va aider au nettoyage et au nourrissage des gorfous ; c'est alors qu'elle rencontre Saul et que l'amour s'impose...

Autre dualité : aller sur l'île sauver des oiseaux mazoutés mais aussi attrapper des poussins de pétrels pour le "fat trip", dépiauter et saler la viande, puis la manger.

Histoire originale d'un voyage, récit d'une belle expérience, mise en mots de ce que c'est que voyager : être à un endroit tout en étant pas de cet endroit mais d'un autre, vivre au rythme de la Nature, tester l'insularité.

Premières phrases : " J'aurais voulu une autre histoire. Une histoire dans laquelle je n'apparaîtrais pas. J'aurais voulu une lumière plus diffuse. J'aurais aimé un dieu qui me guide et à qui j'aurais emboîté le pas. Dans cette marche paisible, je me serais laissé envoûter par de beaux paysages, j'aurais salué des gens aimables, j'aurais habité, mangé, chanté sans heurt ni peine, ignorant l'amertume qui colle encore à chacune de mes dents. J'aurais voulu écrire un autre passé. Un passé qui épargne le réflexe de baisser les yeux à la question : Alors ? C'était-bien-c'était-comment-ton-voyage ?"

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10 novembre 2019

"ADN" de Yrsa Sigurdardottir * * * (Ed. Babel noir ; 2019)

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Deux assassinats de femmes n'ayant apparemment aucun rapport entre eux, un meurtrier haineux et cruel, ça faisait longtemps que les policiers et médecin légiste de Reykjavik n'avaient pas vu ça... Seul témoin, une petite fille de sept ans, mais traumatisée, elle n'a pas trop envie de parler ; un homme "noir" a fait du mal à sa maman, avec une grosse tête et pas d'oreille ! 

D'autre part Karl, un jeune étudiant en chimie, cibiste, capte de drôles de suites de nombres sur sa radio, dont son numéro d'identité ; il a des problèmes familiaux, ne s'entendait pas du tout avec son frère aîné Arnar, tous deux adoptés par une femme assistante sociale à la Protection de l'enfance, mais ayant refusé catégoriquement de révéler quoique ce soit de l'origine de ses fils avant sa mort. Mais le jeune radioamateur a trouvé des papiers d'adoption dans ses rangements et commence à déchiffrer les codes secrets...

Un policier nommé Huldar, et Freyja, une jeune psy de la "Maison des enfants", qui avaient fait "connaissance" une nuit précédente, se retrouvent à devoir enquêter sur les meurtres et protéger l'enfant témoin. Freyja en veut à Huldar d'avoir menti et d'être parti sans un mot au petit matin, lui est honteux et a du mal à s'expliquer. Quelques échanges piquants ponctuent donc leurs rencontres...

Sur fond de désenchantement de la jeunesse islandaise actuelle, de messages codés et de progrès dans les prises en charge d'enfants victimes de maltraitance, un histoire passionnante que le lecteur n'a aucune envie de lâcher ; le suspens est bien mené et l'intérêt ne se relâche pas.

Non sans humour malgré la noirceur malfaisante de l'assassin, "ADN" - titre dû au rôle de la génétique dans le récit - est un bon polar et un bon thriller.

Extrait p 94 : " En général les criminels islandais passaient aux aveux dès leur arrestation, la résolution des enquêtes reposait donc rarement sur des preuves, sauf pour faire entendre raison à des suspects peu coopératifs. La majorité devenait raisonnable lorsque les preuves s'amoncellaient. Ils étaient presque heureux de soulager leur conscience. Ils finissaient par se persuader eux-mêmes, à défaut des autres, que les évènements leur avaient échappé, qu'ils étaient bons au fond mais qu'ils n'avaient pas eu de chance. C'était remarquable à quel point la plupart avaient envie de sympathiser avec les policiers, de leur faire partager leur point de vue."

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31 octobre 2019

"Roissy" de Tiffany Tavernier * * * * (Ed. Sabine Wespieser ; 2018)

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Prix Summer 2019

Errance(s) dans le grand aéroport... surtout ne pas se faire repérer... avoir l'air simplement d'une voyageuse qui passe... rester indécelable... alors qu'elle est installée là depuis des mois, qu'elle connait tous les SDF de Roissy - Charles de Gaulle ; d'ailleurs pourquoi ne veut-elle pas être repérée ? Pourquoi a-t'elle si peur d'être retrouvée ? Et surtout, que fait-elle là ? Elle ne s'en souvient plus...

Partie, sa mémoire, à part l'image qui revient de deux petites filles, ses filles ?, d'un homme, son mari ? ; "Plus j'essaie de comprendre, plus mon angoisse grandit, comme si cette femme que j'avais été cachait le pire." (p 161)
Alors il faut s'inventer une vie, s'imaginer en partance pour une destination qui fait rêver...
Est-on encore quelqu'un quand on a perdu sa mémoire ?

Anna, c'est le nom qu'elle se donne, finit par rencontrer un homme, Luc.
Dans l'immense aéroport international, ce sont deux personnages isolés, perdus dans leur douleur et bloqués dans le temps, qui vont se rencontrer ; elle qui ne sait pas qui elle est, lui qui vient attendre tous les matins l'arrivée du Rio - Paris ; deux personnages qui simplement survivent, qui se sont trouvé un refuge.
L'amour pourra-t'il les sauver et les ramener à la vie ?

Tiffany Tavernier témoigne de beaucoup de finesse dans la compréhension de ses personnages et de compassion pour son héroïne ; son livre est très beau, plein d'émotion et d'intelligence.

Extrait p 237 : " Alors, comme pour le rassurer, je me mets à lui parler de Titi et Moumoune qui depuis dix-sept ans vivent en couple ici. D'Albert qu'on retrouve régulièrement à poil dans les toilettes du T2E. De Geronimo qui hurle la nuit dans les couloirs, de Paulette, allongée jour et nuit le long du tapis roulant du T2F, de Georges qui brandit à tout-va son chapelet, d'eux tous enfin, opérationnels et passagers, qui emplissent et désemplissent ces lieux que j'arpente depuis plus de huit mois."

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28 octobre 2019

"La femme aux cheveux roux" de Orhan Pamuk * * * * (Ed. Gallimard ; 2019)

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Qui est cette "Femme aux Cheveux roux" que le jeune Cem rencontre dans la petite ville de Ōngören, proche d'Istanbul, alors qu'il y est venu pour un travail d'été ? Il va la rechercher, la croiser plusieurs fois, ils vont échanger des regards : " Nous nous étions regardés comme si nous cherchions tous deux la trace d'un souvenir, avec une insistance presque inquisitrice." (p39)

Outre cette femme aux cheveux particulièrement lumineux et aux jolies lèvres rondes, tout le livre est traversé par l'importance des contes, des légendes, des histoires qu'on raconte, celle d'Oedipe surtout, dans laquelle un fils tue son père et couche avec sa mère, par la relation père-fils dans la mythologie et dans la vie quotidienne ; ici, dans l'histoire racontée magnifiquement par Orhan Pamuk, il y a le lien du narrateur à son propre père, mais aussi celle qu'il aura avec son fils, quand il saura qu'il a un fils.

Le narrateur, Cem, raconte d'abord les souvenirs qu'il a de son père qui tenait la pharmacie "Hayat" ("La Vie"), de ses amis gauchistes, de ses disparitions dues à des ennuis politiques ou à la rencontre d'autres femmes que la sienne ; une fois qu'il eut définitivement quitté la maison et laissé mère et fils sans rentrées d'argent, Cem qui aime lire, travaille en plus des études qu'il suit à la Librairie Deniz.
Obligé de quitter Istanbul pour Gebze et de vivre avec sa mère chez des parents, le jeune homme va travailler cet été-là pour payer la préparation à l'examen d'entrée à l'université, devenir l'apprenti d'un puisatier, Maître Mahmut et c'est le début d'une aventure étonnante pour celui que l'on appelle alors "petit bey". 
Chaleur suffocante, travail harassant de creusement d'un puit très profond payé au mètre, problème de rencontre d'un sous-bassement rocheux extrêmement coriace vont épuiser le jeune homme ; mais le rapport quasi paternel avec le maître puisatier et surtout la relation amoureuse avec la Femme aux Cheveux roux rendront cet été inoubliable et impacteront toute la vie de Cem après un drame qu'il n'aura pas le courage d'affronter...

Ce que Orhan Pamuk sait le mieux faire, c'est sans doute faire comprendre les sentiments profonds qui animent ses personnages, faire part de leurs reflexions intimes et de leur compréhension du monde.
L'importance de creuser des puits, source d'eau dans un pays souvent très sec et chaud, le rôle primordial de la relation père-fils, le destin qui joue des tours, la culpabilité longtemps ressentie et un certain suspense plutôt bien mené sont au coeur de ce très beau livre.
Fascinant, riche et superbe !

Premières phrases : " J'aurais voulu être écrivain. Mais suite aux événements que je m'apprête à relater, je suis devenu ingénieur géologue et entrepreneur en bâtiment. Que les lecteurs se gardent cependant de penser que, du fait que j'en entame maintenant le récit, ces événements sont désormais révolus. Plus je convoque leur souvenir, plus je m'y plonge profondément. C'est pourquoi j'ai le sentiment que vous aussi, dans mon sillage, vous serez happés par les mystères de la relation père-fils."

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17 octobre 2019

"Faunes" de Christiane Vadnais * * * * (Ed. Alto ; 2018)

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Prix de création littéraire de la ville de Québec et du salon du livre internationnal de Québec 2019 

Voilà un très curieux objet littéraire !
Sur la forme, il s'agit de chapitres comme autant de nouvelles, qui ne se suivent pas vraiment mais dont on ne peut pas dire qu'ils n'ont aucun rapport, puisque de l'un à l'autre le lecteur retrouve certains personnages dont Laura la biologiste qui est assez centrale, certains lieux Shivering Heights par exemple ; sur le fond, car où sommes-nous ? Quand exactement ? De quoi parle-t'on ? Il s'agit de lieux humides, brumeux, de montagnes, de lacs et de forêts peuplées d'animaux étranges et d'humains inquiétants ou malades ; il y a des gouttes, de la vapeur et de la sueur, des rêves et des inquiétudes, un village qui tangue et un zoo avec des lions pas si languides que ça...

Les histoires se passent peut-être dans un futur pas très éloigné, les êtres humains ont réussi à détruire ou à abimer la Nature connue, la pollution a permis l'éclosion de parasites qui les tuent ; mais un autre monde peut arriver, l'auteure pense visiblement que la vie va trouver des forces pour évoluer et/ou renaître, c'est une histoire de résilience des forces de vie.

Très belle écriture, poétique et précise, ambiance étrange, inquiétante souvent, fin intéressante et prometteuse. Un ensemble très original, onirique et fabuleux. A découvrir !

Avec Christiane Vadnais, la littérature québecoise, déjà très riche, a encore vu émerger un talent étonnant !

Extrait : " Les premiers flocons tombent sur Shivering Heights. Ils fondent sans laisser de trace. Quand la neige disparaît ainsi, on dirait qu'elle traverse la surface gelée du sol pour continuer sa chute en dessous, dans les tumultes les plus secrets de la Terre." (p 52)

Species inquirenda, se dit-elle en observant le specimen sur la planche. De la tête à la queue, il fait près de soixante centimètres. Ses prédateurs - ou ses proies, plus vraissemblablement - devaient le confondre avec les roches des fonds marins. Avec le gris orageux de ses écailles, l'amplitude menaçante de sa mâchoire, il rayonne de la grâce inquiétante des espèces archaïques. Les nageoires se déploient autour de son corps, raides. Laura se pique au bout d'une arête et son doigt laisse échapper une perle de sang." (p 67)

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16 octobre 2019

"De pierre et d'os" de Bérengère Cournut * * * * (Ed. Le Tripode ; 2019)

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Quelle histoire magnifique que celle que nous raconte Uqsuralik, toute jeune fille au début du livre, qu'une ouverture de la banquise a séparée des siens ; igloo, père, mère, frère, soeur et chiens sont de l'autre côté de la faille...
Histoire magnifique ne veut pas dire dénuée de violence ; la vie n'est pas simple dans ces contrées presque perpetuellement gelées où survivre est un défi de chaque jour, où la recherche de nourriture prend un temps considérable puisqu'il faut vivre de la chasse et de la récolte des coquillages et de baies, où l'on n'est jamais loin d'animaux très dangereux.

La force et la beauté de la narration résultent certainement de sa ponctuation régulière par des chants, véritables poèmes qui racontent l'existence, révèle les secrets et déploient les chagrins ; l'omniprésence du chamanisme, de la glace, de l'eau et du vent, l'importance de la durée des jours et de la connaissance de la banquise, racontent une vie éloignée de la nôtre, une vie où l'on remercie l'esprit d'une proie tuée pour apaiser sa faim, où le quotidien est communautaire, où l'insouciance côtoie la prudence et le souci de l'avenir.

Les relations humaines sont très particulières chez les Inuit, qui dépendent des rencontres et des migrations des clans ; parfois des parents ne revoient leurs grands enfants que de nombreuses années après leur départ. Des amours se nouent, des familles se créent, des morts se produisent ; les femmes ne sont pas toujours bien traitées et doivent souvent se taire.
En cas de grande vieillesse, si la mort tarde, l'individu est laissé près d'une pierre et s'endort dans le froid.

Au bout du livre, un cahier de photographies et une très belle fin pour cette histoire parfaitement écrite, dont on ne dira rien ici mais qui met le récit dans une perspective différente de celle du reste de la lecture ; le lecteur comprend que du temps a passé et que des rencontres se sont produites, avec des hommes, blancs, ceux qui croient tout savoir...

Tout à fait superbe !

Extrait du Chant du père (p 22) : " Aya aya ! La nuit est tombée Nous avons marché La banquise s'est brisée  Aya aya ! J'avais une fille L'eau a ouvert sa bouche Pour me l'enlever  Elle est seule Avec une dent d'ours Et quelques chiens Je n'entends plus ses pas Je ne vois pas son chemin..."

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