Les 2 bouquineuses ont aimé

26 septembre 2016

"Les bottes suédoises" de Henning Mankell * * * * (Ed. Seuil ; 2016)

bottesLu d'une traite, celui-ci ! On retrouve avec grand plaisir Fredrick, le héros bougon, morose et quelque peu désabusé qui nous avait plu dans les chaussures italiennes ; cette suite très réussie - et dernier roman d'Henning Mankell - commence par l'incendie de la maison de Fredrik sur son île de la Baltique ; une nuit, réveillé par la lumière et la chaleur, il n'a que le temps de se sauver et la maison héritée de ses grands-parents est réduite en cendres. Que va-t-il devenir maintenant ? Il se sent vieux et las ; si seulement sa fille lui disait ce qu'elle compte faire ! Celle-ci réapparaît, toujours avec une attitude qu'il ne comprend pas ; que veut-elle exactement ? Mais elle a une grande nouvelle à lui annoncer avant de partir précipitamment et sans prévenir comme d'habitude. Quand elle l'appelle au secours depuis Paris, il se précipite à son aide...
En même temps, il essaie de vivre ce qui, pour lui, pourrait être sa dernière histoire d'amour ; mais elle va cahin-caha sa relation avec Lisa, la journaliste de la presse locale venue l'interviewer après l'incendie ; il y a aussi dans son entourage Jansson le facteur en retraite de l'archipel, Veronika qui tient le café du village de la côte et Alexandersson le policier, sans compter les habitants des autres îles plus ou moins éloignées.
Récit en partie policier, ponctué d'incendies : des maisons brûlent et personne ne sait qui est le pyromane ; le narrateur se fera assez vite une idée, mais il respectera le secret du fautif. Toujours torturé de remords d'avoir fait perdre un bras à une jeune patiente, cet ancien chirurgien réfugié sur son île se débat avec des sentiments contradictoires et des inquiétudes très humaines.

Portrait superbe, tendre et attachant d'un homme vieillissant, de ses rapports compliqués avec sa fille connue tardivement, de ses amitiés, de sa solitude aussi. Quand on perd tout, où trouver la force de reconstruire ?
Magnifique !

Extrait : " La première neige est tombée dans la nuit du 2 novembre. Au réveil, quand je suis sorti, nu, de la caravane pour aller me tremper dans la mer, il n'y avait aucun vent. La nature retenait son souffle. Mes pieds ont laissé une empreinte sur la blancheur. Je suis descendu en m'aidant de l'échelle de bain et j'ai compté jusqu'à dix, la tête sous l'eau. Le froid me mordait la peau. En remontant sur le ponton, je tremblais de tout mon corps. Mais je ne renoncerais pas à mes bains, quelque soit l'épaisseur de la glace que j'aurais à découper avant de pouvoir m'immerger." (p 288)

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22 septembre 2016

"Les impliqués" de Zygmunt Miloszewski * * * * (Ed. Pocket Thriller ; 2015)

les_implUn thriller, un bon, avec pour héros un procureur ; d'après ce qui est dit, en Pologne ce sont les procureurs qui mènent les enquêtes, plus que les policiers qui eux courent après les méchants, les attrapent et les remettent au procureur.

Le héros donc s'appelle Teo(dore) Szacki, il est procureur de district avec un statut particulier qui lui permet de ne s'occuper que de meurtres ; sa chef est Janina Chorko procureur de la République, rattachée au tribunal de grande instance de Varsovie Centre, une femme remarquable dans son travail mais austère et laide. La beauté d'une femme compte beaucoup pour Szacki, - ou est-ce pour l'auteur ? Notre procureur est marié à Weronica - mais les relations ne sont pas toujours très bonnes - et ils ont une petite Hela ; très sensible au charme des femmes, les observer, les désirer est son hobby...

Quand le commissaire Oleg Kuzniecov l'appelle un dimanche matin, c'est pour qu'il vienne s'occuper d'un meurtre qui a eu lieu dans une partie d'une église réservée à des réunions de groupes ; un psychologue, Rudski, avait fait venir pour le week end quatre de ses patients, dont Henry Telak, qui a été découvert le dimanche matin mort d'une broche à rotir plantée dans un oeil.
La thérapie de groupe suivie par les patients du Dr Cezary Rudski s'appelle "thérapie de la constellation familiale", une sorte de théâtralisation des évenements passés avec les proches, vivants ou morts des patients, théorie éllaborée par Bert Hellinger, un psychothérapeute allemand, dans les années 1990 ; cette thérapie consiste en de très impressionnants jeux de rôles et psychodrames. Alors, puisqu'ils ont joué les rôles de familiers de Henry Telak, le mort, et que ce jour-là la thérapie a été interrompue un peu brutalement, serait-il possible que l'un des trois co-patients l'ait tué ? H. Telak, d'après son psy, se reprochait et se sentait coupable d'être parti de chez lui à 16 ans ; ses parents étant morts dans un accident de voiture peu de temps après et il n'avait pas eu le temps de leur faire ses adieux.
Petit à petit, une autre possibilité se fait jour : celle qui trouve ses racines dans le passé communiste de la Pologne, et peut être qu'un historien un peu parano va pouvoir l'aider...
Dans le même temps Teodore Szacki tombe amoureux d'une jeune journaliste venue l'interviewer, Monika, et peu de temps après, des hommes se prétendant de l'Agence de la Sécurité intérieure interrogent la jeune femme ; qui sont-ils et que veulent-ils ? le jeune procureur sent les mailles d'un filet se resserrer autour de lui.
Grâce a une reconstitution, le procureur accompagné de Oleg son ami policier, trouvera le fin mot de l'histoire ; mais ne s'est-il pas accidentellement approché trop près de gens dangereux et menaçants, mafia ?, anciens communistes ?

Avant chaque nouveau chapitre se trouve un genre de résumé de communiqués de presse pour le jour en question : début le dimanche 5 juin 2005, fin le lundi 18 juillet ; on y apprend ce qui s'est passé d'important en Pologne ce jour-là. Les choses ne sont pas simples dans ce pays, l'auteur y dénonce en particulier une certaine corruption de la Justice, une architecture moderne plutôt laide, une société qui se tourne vers l'Europe mais qui est encore prise dans des lourdeurs administratives héritées du passé.

L'intrigue, le sujet et le personnage sont originaux, le roman est agréable à lire et prenant ; le lecteur (la lectrice) a bien envie de continuer un bout de chemin avec l'honnête bien que désabusé procureur Szacki...

Premières phrases : " Permettez-moi de vous raconter une histoire, commença l'homme assis dans la crypte. Il y a fort longtemps, dans un petit village de province, vivait paisiblement un menuisier. Les habitants du village n'étaient pas très riches et ne pouvaient s'offrir de nouvelles tables ou de nouvelles chaises, si bien que le menuisier restait pauvre lui aussi. Il réussissait difficilement à joindre les deux bouts et plus il vieillissait, moins il pensait pouvoir changer le cours de son destin. Pourtant, ayant une fille d'une grande beauté, il espérait de tout coeur et rêvait pour elle d'une vie bien meilleure que celle qu'il avait mené lui-même. En une splendide journée d'été, un riche seigneur vint lui rendre visite et lui dit ; " Maître menuisier, je recevrai bientôt mon frère que je n'ai pas vu depuis des années. Je voudrais l'accueillir avec un présent grandiose..."."

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17 septembre 2016

"Badawi" de Mohed Altrad * * * (Ed. Babel ; 2011)

badSyrie, le désert, et un grand fleuve, l'Euphrate ; dans un village isolé, un petit garçon est né d'une très jeune femme, répudiée et chassée de son foyer à cause des manigances de la première épouse ; la jeune mère meurt alors que l'enfant est encore petit et celui-ci est élevé par sa grand-mère qui le destine à devenir berger.

"Nous, les Badawis, les Bédouins" dit l'auteur ; le petit garçon qui s'appelle Maïouf est très conscient d'être un bédouin et ne renie pas ses origines ; ce qu'il veut, c'est aller à l'école. Il en a entendu parler par les autres enfants, mais la grand-mère ne veut pas, il doit travailler, s'occuper des troupeaux. Alors, il se sauve, il suit les autres de loin, il marche pieds nus le matin sur la terre gelée ; et un jour enfin il est accepté, il entre dans la classe et il travaille très bien. Malgré sa pauvreté, la jalousie des autres enfants qui supportent mal que Maïouf, le fils d'une femme répudiée, soit le meilleur, et surtout malgré l'indifférence ou l'opposition de sa famille, il s'obstine et réussit à faire des études. Cette première partie du livre est très belle et émouvante.

Avant de partir en France avec une bourse, il a fréquenté plusieurs années, à Raqqah, une jeune fille dont il est tombé amoureux, Fadia. Mais rejoindre l'occident, laisser le désert et Fadia pour de longues années, ne va pas être sans conséquence pour sa vie personnelle...

C'est un parcours incroyable que l'ascension de ce petit bédouin qui devient ingénieur en pétrochimie ; une histoire hors norme, mais ne risque-t-on pas de se perdre dans cette quête de liberté ? de devenir quelqu'un d'autre que soi ? C'est ce que semble dire l'auteur et la deuxième partie du livre est bien sombre : si l'enfant était malmené, il se battait pour sa survie et une certaine revanche ; arrivé à ce qu'il a ardemment souhaité, l'adulte lui, a beaucoup de regrets.

Extrait (p 51) : MaÏouf fut reçu à son brevet. Cela aurait dû être une grande nouvelle, fêtée comme il se doit. Son jeune oncle lui montra sa joie en venant l'accueillir à la descente de l'autocar. Le crépuscule descendait sur le désert, c'était l'heure à laquelle on rentre les bêtes, mais il s'était débrouillé pour venir l'attendre sans que nul ne le sache. Ils firent le chemin ensemble, heureux d'être réunis. Le jeune oncle lançait à Maïouf des regards admiratifs. Sur la route, ils rencontrèrent sa tante, qui revenait du fleuve. Quand elle vit Maïouf, elle lâcha la bride de l'âne, se précipita vers lui, lui sauta au cou et l'embrassa en riant, comme elle l'avait toujours fait. Mais lorsqu'il arriva au village, lorsqu'il se présenta devant la maison de la grand-mère, il ne trouva qu'un visage fermé. Le même visage qu'aurait son père, sur lequel ne se lirait pas la moindre satisfaction, ni une once de fierté. Quant à sa belle-mère, elle se contentera de manifester son agacement, acceptant mal que le fils de la seconde épouse puisse réussir."

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14 septembre 2016

"Et ne reste que des cendres" de Oya Baydar * * * * * (Ed. Phébus ; 2015)

et_ne_resteUn très très beau livre écrit par une femme exceptionnelle : Oya Baydar, ancienne militante communiste, longtemps frappée d'exil et figure importante de la littérature turque. Elle dit avoir écrit dans "Et ne reste que des cendres" l'histoire d'une génération, sa génération, certainement utopique, et qui a vécu des tragédies. Elle a voulu écrire un livre non seulement politique, mais aussi l'histoire d'un très grand amour qui traverse les années.

Oya Baydar nous raconte ainsi le destin d'une femme, Ülkü, et celui d'un homme qu'elle a aimé, Arin Murat ; petite jeune fille pauvre, Ülkü a connu Arin en donnant des leçons à son jeune frère. Tombés amoureux au grand désespoir de la mère d'Arin, ils se séparent car Mme Murat fait comprendre qu'il ne peut être question de mariage, leur famille étant riche et puissante. Chacun poursuivra son chemin, Arin qui n'a pas eu le courage de s'opposer à sa mère épouse une autre femme et devient quelqu'un de très haut placé en Turquie ; Ülkü sera dans le camp adverse, celui qui pense que le communisme peut être une solution pour ce pays. Elle se marie elle aussi, avec Ömer, un homme qui croit également à l'idéal marxiste.

Nous sommes en Turquie, à Paris, à Moscou, dans les années soixante à quatre-vingt-dix. Pour Ömer et Ülkü, si la jeunesse correspond à leur lutte pour le communisme, leur âge mûr doit faire face à la chute de l'URSS ; et on sent l'immense désillusion, le désespoir même que cela a entraîné, ils y avaient vraiment cru.

Cette écrivaine qui fouille jusqu'aux tréfonds de l'âme de ses personnages, dénonce les assassinats arbitraires et l'emploi de la torture en Turquie. Le fils d'Ülkü est tué parce que soupçonné d'appartenir à une cellule terroriste ; mais n'était-il pas seulement un sympathisant de gauche ?

Et dans un second temps, les enfants de ces militants vont les remettre sévèrement en cause par rapport à ce qui se passe à l'est ; les problèmes kurdes sont assez présents dans le livre, par ceux d'un ami d'Ülkü, Mehmet.

A travers ces destins douloureux mais très humains, c'est toute l'histoire récente de la Turquie qui apparaît et c'est extrêmement intéressant ; Arin Murat a été tué, assassiné le lendemain d'un discours qu'il a fait à Paris ; ayant longtemps fait partie des plus hauts placés du pouvoir turc, il a été petit à petit mis de côté ; il s'occupe alors des relations avec l'occident et surtout des discussions pour l'entrée de la Turquie dans la Communauté Européenne. Et son discours a été personnel et courageux sur les possibilités de développement de la démocratie en Turquie, bien loin des thèses officielles.

Comme le dit Oya Baydar, un des thèmes principaux du livre est le pouvoir ; Arin Murat s'interroge, et Ülkü aussi sur la recherche du pouvoir et sur tout ce que cette recherche "défait" entre les hommes et à l'intérieur d'eux.

Livre passionnant, remarquablement construit mais assez triste ; et si l'auteure fait le constat que certaines choses ont pu progresser, elle ne semble pas très optimiste à travers ses écrits.

Premières phrases : "Ce "mort"...je l'avais déjà vu. Etait-ce il y a cinq ans, étais-ce il y a vingt-cinq ans ? Je ne me rappelle pas. Les morts ne vieillissent pas, dit-on, mais il a vieilli. Beaucoup... beaucoup vieilli. Si elle dit cela, ils vont croire qu'elle a perdu la tête ou qu'elle joue la comédie. Le mieux, c'est de se taire, de répondre aux questions qu'on lui pose, et de se taire... - L'avez-vous identifié ? Elle fait un petit signe affirmatif de la tête. Ils lui avaient déjà posé la même question à l'époque, sur le même ton, avec la même indifférence : " Avez-vous identifié le cadavre ?" Cette fois, ils n'ont pas prononcé le mot "cadavre"."

 

 

 

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12 septembre 2016

"Temps glaciaires" de Fred Vargas * * * (Ed. J'ai lu ; 2016)

t_g_Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ? C'est vraiment incroyable cette bande de lâches qui n'a jamais dénoncé les deux assassinats commis sur l'îlot de la côte de Grimsey en Islande il y a dix ans ; il y avait quand même la femme de l'un d'eux qui était morte, mais le tueur était tellement menaçant que personne n'a rien dit. On ne l'a su que parce qu'une vieille femme, Alice Gauthier, a voulu soulager sa conscience avant de suicider. Mais en fait, s'est-elle vraiment suicidée ? Le commissaire Bourlin en doute, tout comme il ne croit guère au suicide deux jours plus tard d'Henri Masfauré.  Et puis il y a le petit dessin : une sorte de H majuscule dont la barre centrale est oblique et surmontée d'un trait concave, qu'on retrouve tout près des morts.  Alors il appelle Adamsberg et Danglard, le commissaire Bourlin, pour lui donner un rapide coup de main, parce que son chef veut qu'il classe l'affaire. Dans un premier temps ils partent tous sur la piste "Islande" ; mais le petit dessin est sans doute une guillottine et Adamsberg qui a hérité de l'affaire reçoit une lettre du président de l'association d'étude des Ecrits de Robespierre, qui lui apprend qu'il a trois "suicidés" dans ses rangs. Demi-tour, tout le monde suit la piste Robespierre ; tout le monde c'est à dire le très malin commissaire Adamsberg, son adjoint le très érudit commandant Danglard et la très imposante Violette Retancourt.

Il y a vraiment des événements plus qu'étonnants dans cette histoire : un certain Marc, sanglier domestique de son état, qui, quand il a peur pour sa maîtresse Céleste, va chercher de l'aide ; un discours de Robespierre devant l'assemblée nationale pendant la Révolution ; un monstre-fantôme plein d'une brume opaque qui sévit sur une petite île islandaise...

Et comme ce qui s'est passé en Islande tracasse toujours Adamsberg, il va y aller, voir par lui-même cet îlet du Renard où se seraient produits les deux premiers meurtres ; et ce qu'il va découvrir le laisse pantois ! Et nous aussi...

 Une histoire policière pleine d'humour et de poésie, et de l'Histoire en plus ; un bon Fred Vargas ! (Il y a quand même des morts... et quelques petites choses un peu horribles).

Premières phrases : "Plus que vingt mètres, vingt petits mètres à parcourir avant d'atteindre la boite aux lettres, c'était plus difficile que prévu. C'est ridicule se dit-elle, il n'existe pas de petits mètres ou de grands mètres. Il y a des mètres et voilà tout. Il est curieux qu'aux portes de la mort, et depuis cette place éminente, on persiste à songer à de futiles âneries, alors qu'on suppose qu'on énoncera quelque formule d'importance, qui s'inscrira au fer rouge dans les annales de la sagesse de l'humanité. Formule qui sera colportée ensuite, de-ci de-là : "Savez-vous quelles furent les dernières paroles d'Alice Gauthier ?"

 

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06 septembre 2016

"Mémoire de fille" de Annie Ernaux * * * (Ed. nrf Gallimard ; 2016)

me_moire_de_filleCe n'est pas tant l'histoire qu'il faut mettre en avant (j'ai failli ne pas lire ce livre à cause de ça) que la façon originale et personnelle avec laquelle elle est racontée ; l'auteure va à la rencontre de la jeune fille qu'elle a été il y a longtemps et c'est là que son récit est universel : sommes-nous toujours celui ou celle que nous avons été il y a vingt, trente, quarante ans ? Nous avons tous été confrontés à cette interrogation.
Autre questionnement présent dans ce livre : " Comment sommes-nous présents dans l'existence des autres, leur mémoire, leurs façons d'être, leurs actes mêmes ? "
Alors elle fouille Annie Ernaux, et elle fouille profondément ! Elle se revoit à une époque où elle était très jeune, naïve certainement, en attente ; cette période entre deux, fin de l'adolescence mais pas encore vraiment l'âge adulte, où l'individu est tendu vers ce qu'il va devenir... Une période difficile, où tout peut basculer et où les jugements des autres peuvent faire très mal.

Et il y a "la langue" de Annie Ernaux ; comment ne pas être séduit par ce vocabulaire précis et juste, et en même temps très soigné, très beau ? Elle a, pour dire les choses, un don évident.


Pour dire quand même un mot du sujet - ou du prétexte? -, Annie jeune fille, sortant d'un pensionnat catholique de province, et dont l'auteure nous dit qu'"elle crève d'envie de faire l'amour mais par amour seulement" passe un été comme monitrice de colonnie de vacances ; il y a là des garçons bien sûr dont un, déjà homme, lui fait connaître sa première "nuit". Elle aura un peu de mal à s'en remettre... C'est aussi l'occasion pour l'auteure de nous plonger dans la jeunesse des années 50-60 avec les "sur-pat", le général De Gaulle, et la peur permanente de tomber enceinte...

Le livre se termine ainsi : " Déjà le souvenir de ce que j'ai écrit s'efface. Je ne sais pas ce qu'est ce texte. Même ce que je poursuivais en écrivant ce livre s'est dissous. J'ai retrouvé dans mes papiers une sorte de note d'intention : Exporer le gouffre entre l'effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l'étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé."

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05 septembre 2016

"Absolution" de Patrick Flanery * * * * * (Ed. J'ai lu ; 2015)

absEh bien, mais quel bouquin ! C'est quelque chose ! Voilà un livre très fort, qui marque.

Un jeune universitaire, Sam Leroux, qui vient de rentrer en Afrique du Sud après avoir fait ses études, s'être marié et avoir un peu travaillé aux USA, a obtenu la possibilité tout à fait exceptionnelle d'interviewer une auteure, sud-africaine également, Clare Wald, pour rédiger sa biographie. Il se souvient bien l'avoir déjà rencontrée à Amsterdam, elle, dit ne pas s'en souvenir. C'est une femme âgée qui n'a pas un caractère facile, elle est séparée de son mari, avocat et professeur de droit et a eu deux enfants : une fille qui s'est engagée dans la lutte armée anti apartheid en 1989 et qui a disparu ensuite, et un garçon Mark, avocat, qui semble avoir des rapports curieux avec sa mère.
Premier sujet abordé par Sam et Clare, la politique ; Clare dit être apolitique, plutôt libérale, et on apprend qu'elle avait une soeur aînée, Nora, qui a été assassinée en même temps que son mari, un boer, dirigeant du "National Party" (parti à l'origine de l'apartheid). Ce sujet de la soeur aînée haineuse et jalouse parcourt tout le livre, apportant des révélations successives plutôt étonnantes.
Dans le chapitre suivant, l'auteur raconte l'attaque de la maison de Clare ; c'est aussi l'un des sujets du livre, les graves problèmes de sécurité, dans la ville du Cap (et à Johannesbourg plus tard dans le récit) ; Clare et son assistante seront obligées de déménager dans une maison complètement blindée et surveillée.
Dans un certain nombre de chapitres Clare parle à Laura, sa fille disparue ; à partir de lettres que Laura lui avait adressées - bien que leurs rapports aient été très difficiles - des carnets qu'elle a laissés, d'articles de journaux et de son imagination, Clare pose de multiples questions et essaie de reconstituer ce qui a pu arriver à sa fille. Elle aurait été prise en stop par le conducteur d'un camion, Bernard, accompagné d'un enfant s'appelant Sam... Ce petit garçon, orphelin, dont on comprend que ses parents ont dû mourir en perpétrant un attentat, sera élevé ensuite par une tante ; ce qui est sûr, contrairement à ce que pense Clare, c'est que Sam connaissait déjà Laura, amie de ses parents, et que Bernard n'est pas mort accidentellement. Clare avoue à sa fille qu'elle a tout de suite reconnu Sam et qu'elle sait ce qui les lie.
Petit à petit, le récit progresse, les personnages s'étoffent, le lecteur est pris par l'histoire, passionnante, quasiment un thriller ; l'auteur distille ses révélations à son rythme, échafaudant les différents étages de ce qu'il veut construire.
Et puis il y a l'Histoire du pays, remarquablement racontée - en tout cas sur une assez longue période - à travers ce qui est arrivé à Clare, Sam et Laura.
Ce qui est le plus intéressant dans cette "plongée sud-africaine, c'est de se rendre compte que les choses sont tout de même un peu plus complexes qu'un "simple" problème blanc / noir ; les discussions de Clare et de son fils Mark en particulier sont passionnantes. Ici le problème est vu du côté blanc, les descendants des anglais et ceux des hollandais, les afrikaners, formant deux mondes assez différents.

 Un livre remarquable, profond, d'une grande richesse de thèmes et écrit par un auteur qui maîtrise parfaitement ses sujets. De la belle littérature !

Extrait (p 387) : La voie que tu as empruntée, ce travail que tu as pensé devoir accomplir, Laura, sont des choses que je comprends sans difficulté. c'est le travail en lui-même, si on peut parler de "travail" - l'espionnage, les attentats et le meurtre d'innocents, même si leur innocence était entachée par leur participation à l'architecture de l'apartheid, à ses institutions, à son appareil gouvernemental, à son économie d'oppression et à ses méthodes d'isolement -, que mon esprit est incapable de concilier avec des formes morales et éthiques de résistance... J'observe ce que notre pays démocratique est devenu, la manière dont la violence civique a été forgée comme une monnaie et un blason, et je me demande si la désobéissance civile non violente, malgré la lenteur de sa progression, n'aurait pas été une meilleure façon de remporter la victoire."

 

 

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01 septembre 2016

"Un été sans les hommes" de Siri Hustvedt * * * * (Ed. Babel ; 2013, première édition 2011)

un_e_te_Voilà un livre qui séduit de plus en plus au fur et à mesure de sa lecture ; dès le début cependant l'écriture est intéressante, mais la personnalité de l'héroïne a besoin de temps pour se déployer.
De prime abord, on pourrait croire que cette femme mariée depuis trente ans et dont le conjoint, Boris, "demande une pause" pour vivre une escapade amoureuse est le énième personnage à se lamenter sur son sort, sauf qu'il y a très vite cette distance par rapport à soi et l'humour qui caractérisent ce texte.
Et pourtant, Mia, 55 ans, fait une très grave dépression, elle devient vraiment "folle" quelques temps ; poétesse et professeure d'université, elle décide, quand elle reprend ses esprits, de quitter son habituel lieu de vie et de se rapprocher de la maison de retraite de sa mère. Elle va passer son été dans une petite maison de location, à donner des cours de littérature à sept adolescentes et à visiter les cinq cygnes : sa mère et ses très vieilles copines drôles et en "bonne santé neuronale".
Dans l'histoire il y a aussi sa soeur bien-aimée Béatrice, sa fille adorée Daisy, sa psy la docteure S. et la voisine Lola avec sa coquine petite Flora, tout un monde de femmes pour un été.
De beaux portraits de vieilles dames et d'adolescentes, et le cheminement lent mais certain de la narratrice qui s'appuie sur sa famille, la littérature et l'amour pour se redresser ; émaillé de petits poèmes, c'est un texte intelligent et original, très agréable à lire !

Extrait (p 18) : Ma mère et ses amies étaient veuves. Leurs maris étaient presque tous morts depuis des années, mais elles avaient continué à vivre et durant cette vie elles n'avaient pas oublié leurs hommes disparus, même si elles ne semblaient pas accrochées aux souvenirs de leurs époux ensevelis. A vrai dire, le temps avait rendu ces vieilles dames impressionnantes. En privé, je les appelais les Cinq Cygnes, l'élite de Rolling Meadows est, des femmes qui avaient mérité leur statut, non par leur seule pérénnité ni l'absence de problèmes physiques (elles souffraient toutes d'une affection ou d'une autre), mais parce que les Cinq avaient en commun une force de caractère et une autonomie qui les paraient d'un vernis de liberté enviable."

 

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30 août 2016

"La vie à deux" de Dorothy Parker * * * * (Ed. 10/18 ; parution 1960)

vie_a_deuxCe recueil de nouvelles traduit et préfacé par Benoîte Groult laisse une impression de maîtrise totale de la part de l'auteure ; Dorothy Parker, écrivaine et journaliste new-yorkaise de la première moitié du XXème siècle raconte ses histoires très exactement comme elle le souhaite. Elles ne pourraient ni être plus longues (ni plus courtes bien sûr) ni construites autrement, elles sont parfaites.
Le lecteur de Mme Parker ne peut que ressentir de l'admiration pour son intelligence et son talent littéraire, et de l'étonnement devant sa capacité d'observation détaillée des moeurs humaines ; et si elle est parfois féroce et semble impitoyable avec ses semblables - certaines femmes sont incroyablement réelles, on en connaît tou(te)s des comme-ça ! -  il y a toujours de la compréhension et de l'humanité dans ce qu'elle écrit.

Bien sûr les personnages ont des chapeaux et des jupes assez longues, il y a des domestiques dans les maisons (souvent des noirs) et les femmes ne travaillent pas à l'extérieur... Et pourtant tout cela nous semble terriblement actuel ! L'immuabilité de certains comportements est sidérant.
A quoi s'attaque cette auteure ? Principalement aux difficultés de communication entre conjoints, parfois entre ami(e)s ; le divorce, l'éducation qui enferme un petit être dans le même moule, la mesquinerie quotidienne, les potins... Elle fait feu de tout bois pour se moquer de nos travers.

La nouvelle "Big Blonde" prix O'Henry 1929, est très réussie : l'histoire de cette pauvre Hazel, ancienne "chic fille" devenue alcoolique et dépressive face aux difficultés de la vie est particulièrement pathétique. Il y a aussi le couple qui a trois heures de mariage, la jeune femme qui attend un coup de téléphone de son soi-disant amoureux, et celle qui visite son amie alitée avec un épisode dépressif... Toutes sont formidables, étonnantes, originales, poignantes.

Une plume fine et acerbe, à lire ou à relire !

Extrait (p 39) : A vingt ans, après la mort d'une mère aux contours imprécis, elle avait travaillé comme mannequin dans une maison de confection. La mode était alors aux femmes bien en chair et elle avait encore à cette époque un teint frais et une poitrine haute et ferme. Son travail n'était pas fatigant et lui donnait l'occasion de rencontrer un grand nombre d'hommes et de passer un grand nombre de soirées avec eux, à rire de leurs plaisanteries et à leur dire qu'elle adorait leur cravate. Elle attirait les hommes et il semblait évident que la chose éminemment souhaitable dans la vie était d'attirer le plus grand nombre d'hommes possibles.

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17 août 2016

"Rue Darwin" de Boualem Sansal * * * * * (Ed. folio ; 2013)

rue_DarwinPrix du Roman Arabe 2012

La rue Darwin est une rue d'Alger, du quartier populaire Belcourt ; c'est là que s'est déroulée une grande partie de l'enfance du narrateur, Yazid.
Le livre s'ouvre sur une scène d'hôpital : à la Pitié-Salpêtrière la mère de Yazid, enfin, celle qu'il appelle maman, est en train de mourir ; ses frères et ses soeurs venus des divers pays où ils se sont installés, USA, Canada, France, et lui Yazid qui vivait avec elle en Algérie, l'entourent une dernière fois. Un seul enfant manque : Hédi, le petit dernier venu sur le tard, qui fait le djihad en Afganistan. Et c'est cette femme mourante, qui dit à son fils aîné : "Va, retourne à la rue Darwin".
Avec des aller-retour entre présent et passé, B. Sansal nous raconte une histoire de famille en même temps que l'Histoire de son pays des années 50 à nos jours.
L'histoire de famille n'est pas simple, elle est même plutôt extraordinaire ; qui est-il exactement, ce fils aîné, ce Yazid ? Point de repère : une grand-mère, très riche (richesse née d'un bordel qui jouxte sa grande maison), qui règne sur un véritable empire ; chez elle, sont élevés ensemble de nombreux enfants, dont Daoud, le petit garçon fragile qui ressemble étonnament à Yazid et dont celui-ci retrouvera la trace beaucoup plus tard. Et la mère, qui est vraiment la mère de Yazid ? On ne le saura qu'à la fin du récit même si on peut le deviner plus tôt.
Quant à l'histoire de l'Algérie, on la connait un peu : mais elle est présentée ici d'une façon originale, sans fard, elle questionne, elle interpelle...

Humanité, poésie, empathie et humour, mais aussi tristesse, rage, dureté sont les sentiments qui dominent ; véritable quête d'identité d'un homme et d'un pays, un récit passionnant d'une grande richesse et d'une étonnante clairvoyance. Et dans cette puissante ode à la famille au sens large, il y a aussi des pages absolument magnifiques sur Alger !

Extrait : "Dans mon souvenir, je suis dans la maison de grand-mère, dans une vaste chambre haute de plafond contigüe à la sienne, avec d'autres enfants, des garçons, des filles, sept, huit, dix, je ne suis pas sûr du nombre, ces petits ça bouge tout le temps. Ils faisaient partie de la maisonnée, on les traitait comme les enfants du sérail, tous s'en occupaient et personne. Ils ne manquaient de rien et en même temps on avait l'air de ne pas savoir qui ils étaient et ce qu'ils fabriquaient là. C'était le bon plaisir de Djéda qu'ils fussent avec nous et qu'on les traitât comme ses enfants." (p 71)

Posté par claire jeanne à 21:45 - - Commentaires [0] - Permalien [#]