Les 2 bouquineuses ont aimé

25 septembre 2021

"Mise à feu" de Clara Ysé * * * * (Ed. Grasset ; 2021)

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Il est fort, il est efficace, et il est original le livre de la chanteuse compositrice Clara Ysé ! Avec des moments très intenses et une fin incroyable de maîtrise et de puissance !
Et... c'est une histoire dont on s'aperçoit, une fois la lecture du livre terminée, qu'elle a des accents de la vie de l'auteure...

Une écriture poétique, des souvenirs très présents d'une adolescence pas si lointaine, un récit teinté d'une impétuosité et d'une maturité de vie, mais aussi de deuil, de violence et de mort, ainsi que de féérie, d'extraordinaire.
L'histoire est racontée par Nine, et c'est la sienne et celle de son frère : après l'incendie qui a détruit leur maison, les deux enfants et leur pie apprivoisée sont allés vivre avec "le Lord", leur oncle, le frère de leur mère "l'Amazone", un homme violent, alcoolique et trouble ; au début du livre, ils ont quatorze (Nine) et seize ans (Gaspard), ils parlent pie et cela fait plusieurs années qu'ils n'ont pas vu leur mère, l'Amazone retapant une autre maison pour les accueillir. Régulièrement, des lettres d'elle arrivent, que les adolescents lisent le soir à la lumière d'un briquet ; ils attendent, de moins en moins patiemment de la rejoindre. Quelques incidents vont précipiter leur départ, avec Quentin, le fils du Lord...

La musique et le chant que l'héroïne partage avec son frère et ses amis, sont une trame du livre ; l'amour d'un frère, l'amitié, et l'espoir, une autre trame, vont aider Nine à franchir un cap qui l'emmènera vers l'âge adulte. Mais elle perd le langage oiseau, que son frère conserve ; c'est une question d'enfance que l'on quiite, ou pas...

Le récit est émaillé de scènes très visuelles et sonores, presque cinématographiques : une sorte de corrida dans un parking, des coups portés sur un mur la nuit, une distribution de café sur le trottoir d'un bar...
Un très beau livre, une sorte de conte - parfois dérangeant, qui laisse une impression d'étrangeté mais aussi d'accomplissement de l'héroïne.
À ne pas manquer !

Premières phrases du Prologue : " Avant mes six ans, c'est le soleil. Quelque chose de pur, de frais, de vivant. Gaspard, l'Amazone, Nouchka et moi. Unis. jusqu'à l'incendie. Gaspard, mon frère, mon aîné de deux ans. Il portait des lunettes rondes et vivait dans un univers parallèle, dont l'Amazone, Nouchka et moi avions la clé."

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22 septembre 2021

"Le jour avant le lendemain" de Jørn Riel * * * (Ed. Gaïa ; 2020)

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Jørn Riel nous ayant habitué à écrire des livres passionnants, instructifs et formidablement drôles, la surprise de découvrir de sa part une tout aussi belle littérature, des histoires toujours très intéressantes mais très tristes voire désespérées, est étonnante ! L'auteur sait toujours aussi bien raconter ces gens du froid, peuples soumis à des aléas climatiques dangereux, vivant de peu dans des zones quasi désertes du Groenland.
Il le dit en postface : il y a longtemps, sur un petit îlot au nord-est du Groenland, il a trouvé deux crânes, celui d'une femme adulte et celui d'un enfant accompagné d'une partie de son squelette; le romancier se pose immédiatement des questions sur ce qui a pu se passer là et élabore une histoire crédible pouvant expliquer l'isolement et la fin de ces deux êtres humains...

Une grand-mère et son petits-fils, déposés sur l'îlot pour y stocker de la nourriture après de grandes chasses et pêches, semblent y avoir été abandonnés ; pourquoi les bâteaux ne reviennent-ils pas les chercher ?

Si l'histoire qu'il imagine et écrit est plutôt triste, J. Riel raconte les moeurs passionnantes des inuits du milieu du XIXème siècle ; leurs façon de vivre au quotidien, les déplacements en fonction des saisons et les familles qui se retrouvent, les longues nuits arctiques, mais aussi leurs croyances, leurs rapports à la maladie et à la mort et les rares contacts avec les bâteaux des hommes venus d'ailleurs... 

Une histoire qui ne se laisse pas oublier.

Premières phrases : " Une inquiétude, souvent, envahissait Ninioq. Un sentiment étrange, un peu nauséeux, dont il lui était difficile de se débarrasser. Cela lui arrivait en général le matin où elle avait coutume de se réveiller avant tout le monde. Elle restait alors allongée sur sa couche et sentait l'inquiétude se nouer dans sa poitrine et se propager en ondes presque douloureuses jusque dans son ventre... Tout avait changé et continuait à changer. Si la mer, le ciel et les montagnes étaient tels qu'ils avaient toujours été, si les hommes continuaient à naître et à mourir, elle ressentait pourtant intensément que tout était en décomposition, qu'elle et sa tribu étaient en train d'abandonner la vie qui avait toujours été celle des hommes."

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"Allô, le véto ? 2-Du poil de la bête " de Stéphane Girodon * * * (Ed. Locus Sols ; 2021)

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Il est plein d'esprit ce véto-là ! Après avoir publié avec beaucoup de succès "Allô, le véto ? tome 1 Brèves de tous poils", voilà le tome 2, qui plaira tout autant à ceux qui aiment les bêtes.

Des histoires attendrissantes, d'autres qui font frémir, certaines qui intriguent, celles-là qui font réfléchir, celles-ci qui font bien rire, toutes sont très bien racontées : bon rythme, écriture tout à fait agréable, des chapitres courts qui se lisent facilement.

C'est que la vie de vétérinaire n'est pas de tout repos : gardes régulières de week-end et de nuit, maîtres de stages et passeur de la "substantifique moelle" du médecin des bêtes, soigneur d'animaux mais aussi parfois de leur maître... Le véto, surtout celui qui exerce en milieu rural est un personnage multitâches !
Et les animaux dont il s'occupe ne sont pas toujours des vaches et des chiens ; il peut y avoir un alpaga parfois dans un coffre de Twingo, un chat qu'il faut "chasser" à travers toute une maison sous l'oeil amusé de sa maîtresse...

Stéphane Girodon nous emmène avec lui dans sa fourgonnette à la rencontre des habitants de fermes plus ou moins isolées, ou bien au chaud dans son cabinet, pour des soins d'urgence, une vache qui a du mal à vêler, ou un simple vaccin qui peut être le sujet d'une chronique rigolote.

Un bon petit moment avec ceux qui s'occupent de nos poilus !

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09 septembre 2021

"L'ami arménien" de Andreï Makine * * * * (Ed. Grasset ;

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C'est toujours ce qui frappe le lecteur ou la lectrice en premier dans un livre d'Andreï Makine : la très belle écriture, un français parfait !
Une façon de faire des phrases justes, au vocabulaire très précis ; chaque phrase est bien construite, a un sens déterminé, les mots sont agencés de façon la plus correcte et la plus élégante. L'ensemble est un récit assez court, d'autant plus touchant.

Dans cette histoire qui relate un souvenir de son enfance passée en Sibérie, l'auteur a besoin de tout son talent pour - sans doute -  contrôler son émotion ; le narrateur a treize ans, il vit dans un orphelinat une amitié assez intense avec Vardan, un jeune arménien étrange et mystérieux, plus vieux d'un an mais fragile, souvent maltraité par les autres adolescents, et dont il va découvrir l'histoire.
L'Arménie, petite république du Caucase, est loin de la Sibérie ; mais une dizaine d'arméniens vivent au "bout de diable", un quartier périphérique proche de la prison où sont enfermés leurs proches en attente d'un procès.
Extrait p 32 : ...quelques arméniens, coupables de dissension, avaient donc été arrêtés et transférés à cinq mille kilomètres du Caucase, ce qui permettait de prévenir l'indulgence qu'aurait pu manifester la justice de leur terre d'origine."

En rendant visite à son ami souvent malade, le narrateur rencontre un autre monde, inconnu : la mère de Vardan, Chamiram, une belle femme âgée vêtue de noir, intelligente et accueillante, sa soeur aînée Gulizar dont le mari est incarcéré, le vieux Sarven, Ronine un prof de maths de leur école, handicapé à cause d'une blessure de guerre, et que la vie a malmené, toutes sortes de personnages qu'Andreï Makine fait ressortir du passé...

Grâce à deux photos anciennes, abimées et brunies, le jeune visiteur comprendra l'histoire du peuple arménien évoquée de façon courte mais intense par Chamiram, un peuple très ancien, une histoire de génocide dont Vardan et sa famille portent sans doute le fardeau.

Un très beau livre, que l'on porte longtemps en soi...

Première phrases : " Il m'a appris à être celui que je n'étais pas. Dans ma jeunesse, j'exprimais ainsi ce que la rencontre avec Vardan m'avait découvrir de mystérieux et de paradoxal derrière le manège du monde.
À présent, j'y vois non pas d'obscures énigmes et d'étonnants paradoxes, mais cette vérité simple que, grâce à lui, j'avais fini par comprendre : nous nous résignons à ne pas chercher cet autre que nous sommes, et cela nous tue bien avant la mort - dans un jeu d'ombres, agité et verbeux, considéré comme unique vie possible. Notre vie.

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28 août 2021

"Double vitrage" de Halldóra Thoroddsen * * * * (Ed. Bleu et jaune ; 2015)

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Prix de la Littérature de l'Union Européenne 2017 ; prix de la Littérature féminine islandais Fjöruverðlaunin 2016.

Un livre où chaque page, presque chaque phrase semble importante ; un livre qui aborde, à partir d'une courte tranche de vie, quelques saisons, de nombreux thèmes principaux comme l'amour, le respect de soi, l'attention aux autres ; un livre qui nous plonge dans les pensées d'une vieille dame de 78 ans qui a envie de vivre encore un peu...

Elle habite un petit appartement à Reykjavik, elle n'est ni pauvre ni malheureuse, sa famille vient la voir et elle a un ancien groupe d'amis ; elle pense beaucoup, à son mari décédé, au temps qui passe..., " Souvent , elle a l'impression d'être plus spectatrice qu'actrice de ses pensées. Témoin réfléchi. Elle dispose soigneusement les nouvelles avec les anciennes..." (p 17)

Elle observe la vie autour d'elle, depuis sa fenêtre, le jour, la nuit quand elle ne dort pas : le beau chat tigré parmi le feuillage d'automne, le grand vieillard qui boîte un peu, les jeunes femmes et leur marmaille, les hommes...
Elle tricote, écoute de la musique, s'intéresse à la marche du monde, trouve que tout se répète, va au café.

Et puis, c'est la rencontre avec Sverrir, l'homme qui la regarde sans cesse quand elle sort ; un homme sympathique de soixante-quinze ans, qui sent bon, un ancien chirurgien.
Que peut-il se passer entre eux ? Est-il encore temps pour une forme d'amour ? Comment réagiront leurs proches ?

Un très beau texte, plein d'élégance et de charme, de poésie mais aussi d'humour ; un petit livre qui marque, un concentré d'existence.

Extrait p 12 : " Au fond, elle a toujours été à la lisière. Au seuil. Elle voudrait vivre dehors et dedans, la porte ouverte, être là où les gens passent. Une et multiple à la fois. Mais elle reste la plupart du temps seule derrière la fenêtre sud. Elle peut aller sur le balcon, regarder l'école maternelle en face, et il ne lui faut que quelques minutes pour rejoindre la rue commerçante de Laugavegur, où il y a toujours du monde. Ce soir, elle ira au pub boire sontraditionnel verre de gin. Un plaisir qu'elle s'accorde parfois."

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25 août 2021

"Sauvage" de Jamey Bradbury * * * * * (Ed. Gallmeister ; 2019)

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Prix Littérature Monde du festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo (2019) 

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Magnifique et très étonnant roman ! Son auteur a une belle imagination et sait raconter une histoire... Attention cependant à certains faits qui pourraient choquer...

Tracy Sue Petrikoff est une jeune fille plutôt rebelle de dix-sept, dix-huit ans, qui vit en Alaska avec son père et son frère ; sa mère, morte il y a peu de temps, laisse un vide difficile à combler. Elle possédait un don, qu'elle a transmis à sa fille, celui de pouvoir, dans certaines circonstances, être en contact très proche avec les animaux ou même les êtres humains, ressentir ce qu'ils ressentent, avoir accès à leur existence et à leurs souvenirs...
Le grand-père de Tracy ayant trouvé un coin d'Alaska qu'il aimait bien, avait déboisé quatre hectares de forêt et y avait construit d'un côté une maison, de l'autre un long chenil ; il y avait quarante niches entre la maison et le chenil, puis des arbres et une belle piste d'une cinquantaine de kilomètres.
Dans cette famille, tout tourne autour des chiens et des préparations aux courses à traineau comme l'Iditarod de 1750 km entre Anchorage et Nome en Alaska qui dure deux semaines ; une famille unie, aimante, avec une mère un peu... originale, élevée dans la nature, très douée pour dresser les chiens de courses en traineaux et lire la forêt.

Petite, Tracy veut passer sa vie dehors, sa récompense quand elle a bien travaillé c'est le droit d'aller passer du temps en forêt :  "Tout ce que je voulais, c'était être sur mon traîneau, dehors, aussi longtemps que je pouvais." En grandissant, soutenue par ses parents, elle participe à de nombreuses courses, travaille pour devenir un bon muscher, rêve de survie et lit toutes sortes de témoignage sur le sujet, et surtout, surtout, elle a la chasse dans le sang ; petit à petit, le lecteur comprend que si elle est coléreuse et peut se montrer assez violente - elle s'est faite exclure de l'école pour avoir attaqué gravement une de ses camarades - elle a aussi des trésors de patience pour observer et comprendre les animaux sauvages, les pister, les attraper...

La famille a besoin d'argent et un cabanon est aménagé pour être loué, qui va accueillir un jeune aide, Jesse ; Tracy comprend vite que Jesse n'est pas celui-ci qu'il prétend être, mais elle a du mal à le cerner, même si elle se doute qu'il observe sa famille depuis quelques temps. Qu'est-il venu faire chez eux ?
Un jour en forêt, un homme grand, massif, s'approche d'elle, dont elle croît qu'il veut l'attaquer ; un coup de couteau va déclencher une cascade d'événements et d'interprétations, parfois erronées, qui conduiront au drame final ; tous les événements s'ajoutent, le suspens est intense, la lecture devient addictive et les pages se tournent toutes seules...

Ce livre, enthousiasmant, est un superbe voyage dans les immensités enneigées du Nord américain au pays des muschers, une recherche d'identité originale, un hymne à l'amour des chiens et à leurs qualités, une approche de l'instinct sauvage ; c'est passionnant, parfois un peu horrible mais tellement bien écrit et intelligemment construit !

Premières phrases : " J'ai toujours su lire dans les pensées des chiens. Mon père dit que c'est dû à la manière dont je suis venue au monde, née sur le seuil de la porte ouverte du chenil, avec vingt-deux paires d'yeux canins qui me regardaient et les aboiements et hurlements de nos chiens qui furent les premiers sons que j'aie entendus.

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24 juillet 2021

"Le bal des folles" de Victoria Mas * * * * (Ed. Albin Michel ; 2019)

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Écriture remarquable pour ce premier roman ; Victoria Mas sait raconter une histoire, enchaîner les chapitres de façon à captiver le lecteur ou la lectrice qui ne peut que tourner les pages, impatient(e) de savoir la suite, c'est à dire ce qu'il arrive à quelques unes de ces folles, ces femmes enfermées à l'hôpital de La Salepêtrière, à Paris, tout en prenant beaucoup de plaisir à un style fluide et un vocabulaire riche et précis.
Nous sommes dans la seconde moitié du XIXème siècle (années 1880 environ) et dans le service des hystériques, il y a de nombreuses femmes, de tous âges et de toutes origines, qui luttent chaque jour en espérant une vie normale. L'auteure a choisi de parler de quelques destins particuliers : celui de Louise, l'adolescente abusée par son oncle, celui de Thérèse une ancienne prostituée qui a balancé son souteneur dans la Seine, de la jeune Eugénie qui, trahie par sa grand-mère à qui elle a confié sa possibilité de voir et de converser avec les morts est amenée par son père pour être enfermée à vie.
Et puis il y a Madame Geneviève surnommée l'Ancienne - plus de vingt ans qu'elle est intendante ici, qui assiste les médecins et les internes, et qui écrit des lettres qui ne partent jamais à sa jeune soeur décédée. Son changement de point de vue sera décisif pour sauver Eugénie...

Dans le service du professeur Charcot, le célèbre neurologue français connu pour ses travaux sur l'hystérie et l'hypnose, et qui instaura des cours public où des pauvres aliénées étaient désignées pour participer à des séances au cours desquelles la mise sous hypnose recréait des "belles" crises d'hystérie, l'idée était d'en étudier les symptômes et les processus physiologiques.
Tout était bien quand le public était satisfait de ce qu'il avait vu et "le bal des folles" n'était rien d'autre qu'une soirée de la mi-carème où s'encanaillait le Tout-Paris et où les plus fous n'étaient pas ceux que l'on croit...

Dans ce monde d'hommes, ce sont les pères, les maris et les frères qui décident des internements des filles, épouses, soeurs, et des médecins hommes qui étudient et sont censés soigner ces corps de femmes ; des femmes, mais aussi de jeunes hommes, enfermés dans une société patriarcale que dénonce l'auteure ; chacun, chacune devrait pouvoir choisir sa vie, même s'il ou elle dérange...

Un livre très humain, au contenu subtile, qui fait réfléchir...

Extrait p 37 : " Une femme s'emportant contre les infidélités de son mari, internée au même titre qu'une va-nu-pieds exposant son pubis aux passants ; une quarantenaire s'affichant au bras d'un jeune homme de vingt ans son cadet, internée pour débauche, en même temps qu'une jeune veuve, internée par sa belle-mère, car trop mélancolique depuis la mort de son époux. Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l'ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. Une prison pour toutes celles coupables d'avoir une opinion."

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22 juillet 2021

"Les gens dans l'enveloppe" de Isabelle Monnin avec Alex Beaupain * * * * (Ed. JCLattès ; 2015)

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" Depuis près de trois ans, je vis avec eux. Ils furent d'abord mes amis imaginaires, figures projetées, canaux de pensées dérivées, messagers clandestins. Puis des personnes un peu surprises à qui j'expliquais mon idée. Ils sont maintenant des êtres qui m'ont confié le récit de leur vie..." (p 355)

Isabelle Monnin aime les gens, tous les gens : plus ils sont ordinaires, inconnus, modestes, plus elle les aime. Au point qu'un jour elle reçoit une enveloppe dans laquelle se trouvent environ deux cent cinquante photos d'une même famille, lot qu'elle a commandé chez un brocanteur ; avouons que la démarche n'est pas banale et montre que l'auteure est une personne intéressée par les "gens, à la banalité familière, bouleversante".
Curieuse des autres et de leur histoire, elle décide d'abord de laisser faire son imagination d'écrivaine et d'écrire le roman que lui inspirent les photographies ; ensuite, sans jamais s'autoriser à revenir sur son premier écrit, elle partira à la recherche de ces "gens" dans une quête de leur véritable existence et écrira cette fois un récit.

Ces deux parties constituent le livre ; le roman (cent cinquante pages environ avec les photos) est très réussi. l'auteure, sur la seule base de leur aspect sur les photographies imagine toute une histoire qui se tient et qui est assez bouleversante. Elle leur donne des prénoms et invente les relations qui les unissent.
Ensuite vient l'enquête, parfois un petit peu longue mais intéressante, qui va conduire Isabelle Monnin dans un petit village pas très loin de chez ses parents, là où elle a grandi.
Elle les retrouve les gens, presque tous sauf ceux qui sont morts, et c'est là que l'on découvre leur véritable histoire et que la romancière, si elle n'a pas pu capter tout ce qui a pu arriver à cette famille, en est cependant assez près... L'auteure cherche "la vraie vie, unique, dépouillée des anecdotes, des postures, des généralisations et des raccourcis..." (p 274)
Il y a une enfant en particulier, qu'elle a appelée Laurence et l'auteure la retrouve ; une histoire pas très éloignée de celle qui a été inventée et un prénom qui est le même...

Extrait p 282 : " Jamais je n'aurais pensé que ma vie intéresserait quelqu'un. Quel intérêt de raconter ça ? Je crois que toute vie vaut la peine d'être racontée, chaque vie est un témoignage de toutes les autres. On racontera une époque, une terre, un petit monde. On racontera la vie des gens dont on ne parle jamais. Elle vaut autant que celles dont on parle - autant et aussi peu."

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18 juillet 2021

"Écoute-moi" de Margaret Mazzantini * * * * * (Ed. R. Laffont "Pavillons" ; 2004)

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Prix Strega (Goncourt italien) 2002

"Écoute-moi" est un livre très fort qui surprend dès les premières phrases ; il y a une liberté de ton, un vocabulaire à la fois précis, cru et poétique, une façon de présenter la relation d'un homme aux trois femmes de sa vie (sa fille, sa femme et sa maîtresse) qui ne ressemblent à aucun autre écrit.

Un homme d'une cinquantaine d'années, chirurgien, attend dans une pièce attenante à la salle d'opération pendant que ses collègues essaient de sauver Angela, sa fille unique très aimée qui risque de mourir d'un accident de scooter.
Il lui raconte alors sa vie, de quoi était constituée son existence d' homme de quarante ans quand elle est née ; et en particulier sa relation avec sa maîtresse, une femme beaucoup moins distinguée que son épouse, une personne qu'il trouve déprimante au premier contact. Et puis, et puis... que s'est-il passé exactement ce jour-là ? Est-ce la chaleur, les deux verres de vodka bus sans rien manger, était-elle vraiment consentante ? C'est le début d'une relation étonnante, que lui-même a du mal à s'expliquer.

Il y a aussi dans ce livre de très beaux passages sur les relations mère - fille, sur l'amour paternel "Je suis un père quelconque, un pauvre père effondré de douleur, la bouche sèche, la transpiration et le froid entre les cheveux. C'est quelque chose qui ne passe pas, qui reste bloqué dans de vagues limbes de stupeur. Je suis en pleine prostration, en pleine embolie de douleur..." (p 16), sur les couples aussi, et le travail du temps et du destin. 

Un livre confession, plutôt impudique, bouleversant, oppressant ; une histoire inoubliable racontée avec une sincérité peu habituelle.

Extrait p 27 : " Je l'ai rencontrée dans un café. Un de ces troquets de banlieue où le café est mauvais, comme l'odeur qui venait de la porte des toilettes entrouverte, derrière un vieux baby-foot aux bonshommes décapités par la fureur des consommateurs. On suffoquait de chaleur. Comme chaque vendredi, je devais retrouver ta mère dans la maison au bord de la mer que nous louions sur la côte, au sud de la ville. Ma voiture s'était éteinte sans un soubressaut, comme une bougie, sur la nationale déserte bordée par un champ sec et sale et par quelques hangars industriels. j'avais marché sous le soleil pour rejoindre les seuls immeubles qu'on voyait de loin dans les marges extrêmes de cette banlieue. C'était au début de juillet, il y a seize ans."

 

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14 juillet 2021

"L'ami retrouvé" de Fred Uhlman * * * * (Ed. Folio ; première parution 1971)

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C'est un livre court, un tout petit roman, certainement en partie autobiographique, que cet "ami retrouvé" ; tout le récit est sous tendu par le titre, le lecteur ou la lectrice attend que le personnage principal, Hans Schwartz, retrouve son ami d'enfance. Et c'est la fin, tout à fait extraordinaire, qui conclut l'histoire de façon inattendue et magnifique. On en reste ébloui et un peu sonné...

Quoi d'autre de frappant dans ce livre ? Peut-être les moments où, cet ami que Hans a eu du mal à se faire et qui restera le seul pendant ses études au Karl Alexander Gymnasium de Stuttgart, Conrad Graf von Hohenfels, vient chez lui et passe du temps à parler avec la mère de Hans ; et aussi les ressentis complexes de Hans face à ce que fait naître en lui son ami dont le milieu est délibérément anti-juif : honte et honte d'avoir honte, colère contre celui qui fait naître la honte.

Les autres parties de cette belle histoire racontent de façon un peu plus classique les études d'un jeune juif dans les années trente, fils d'un médecin établi depuis toujours en Allemagne et "trop confiant" envers ses compatriotes, qui finit par penser à sauver son fils en l'envoyant retrouver de la famille aux États Unis ; mais le jeune garçon aura connu avant de partir, les humiliations et trahisons dont il ne se remettra jamais vraiment.

Un très beau récit sur l'amitié, ses satisfactions et ses désillusions, qui prend fin de très belle façon ! À lire et à relire...

Extrait p 38 "... il serra ma main tremblante. " C'est toi Hans !" dit-il, et, tout à coup, je me rendis compte, à ma joie, à mon soulagement et à ma stupéfaction, qu'il était aussi timide que moi et, autant que moi, avait besoin d'un ami.
Je ne puis me rappeler ce que Conrad me dit ce jour-là ni ce que je lui dis. Tout ce que je sais est que, pendant une heure, nous marchâmes de long en large comme deux jeunes amoureux, encore nerveux, encore intimidés, mais je savais en quelque sorte que ce n'était là qu'un commencement et que, dès lors, ma vie ne serait plus morne et vide, mais pleine d'espoir et de richesse pour tous deux."

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