Les 2 bouquineuses ont aimé

11 novembre 2018

"Le poids de la neige" de Christian Guay-Poliquin * * * * (Les éditions de l'Observatoire ; 2017)

5114ykLgd2LPrix France-Québec 2017

A l'intérieur d'une grande demeure abandonnée, pendant un long hiver canadien, deux hommes se retrouvent ensemble pour un tête à tête involontaire qui sera tantôt amical, tantôt guerrier.
L'un des deux est un vieil homme qui a voulu faire une virée en voiture, sa femme très aimée perdant la tête dans un hôpital ; l'autre homme, plus jeune, revenait dans son village de naissance quand il fut victime d'un très grave accident de voiture.

Quand le récit commence, le jeune qui a eu les jambes broyées, est entièrement dépendant des soins apportés par le vieux Matthias ; il a un peu perdu la notion du temps et se retrouve prisonnier avec lui de l'épaisse couche de neige et d'une gigantesque panne d'électricité dont nous ne sauront rien, si ce n'est que dehors, en ville, c'est le chaos.
Nous ne saurons pas grand-chose non plus de ce retour au village ; pas de nouvelle pendant dix ans, un passé enterré - il était mécanicien avec son père - problèmes familiaux ?

Un huis-clos avec peu de visiteurs : l'amie d'enfance devenue vétérinaire qui en l'absence de médecin donnera les premiers soins, quelques oncles et tantes, un pharmacien, un vigile.Tous vont disparaître assez vite malgré le manque d'essence pour fuir l'isolement et retrouver le monde.
Contre la promesse de faire partie du premier convoi qui partira au printemps, de vivres et de bois de chauffage, le vieil homme a accepté de s'occuper de l'accidenté...

Le personnage principal ici, est la neige, ou plus exactement la grande maison sous la neige ; les deux êtres humains ne sont que des personnages secondaires, indispensables au récit bien sûr - c'est quand même sur eux que l'histoire repose - mais qui sont ballottés au gré de la douleur et de l'incapacité physique pour l'un, de ses sentiments, rage et peurs pour l'autre.

C'est le jeune blessé qui raconte : la douleur, la perte de repères puis la très longue convalescence au gré des discussions avec Matthias, de leurs disputes ; les souvenirs et le quotidien difficile, l'amour - haine qui lie les deux hommes, la méfiance aussi. Mais quand des dangers se profileront, seront-ils capables de s'entraider ? D'être là l'un pour l'autre ?

Un très beau livre, humain et dur à la fois, plein de paysages magnifiques et grandioses mais aussi d'une atmosphère oppressante ; une écriture puissante et précise qui révèle la poésie du réel.
Véritable "traversée de l'hiver" d'après son auteur, ce récit nous place dans un contexte de survie et de tension presque palpable, alors que dehors, dans les grands espaces nord-américains, la Nature règne en maître.

Lorsque rien ne se passe, tout peu arriver ! dit l'auteur de son petit air malicieux.

Premières phrases : " La neige règne sans partage. Elle domine le paysage, elle écrase les montagnes. Les arbres s'inclinent, ploient vers le sol, courbent l'échine. Il n'y a que les grandes épinettes qui refusent de plier. Elles encaissent, droites et noires. Elles marquent la fin du village, le début de la forêt.
Près de ma fenêtre, des oiseaux vont et viennent, se querellent et picorent. De temps à autre, l'un d'eux observe la tranquilité de la maison d'un air inquiet.
Sur le cadre extérieur, une fine branche écorcée a été fixée à l'horizontale, en guise de baromètre. Si elle pointe vers le haut, le temps sera clair et sec ; si elle pointe vers le bas, il va neiger. Pour l'instant le temps est incertain, la branche est en plein milieu de sa trajectoire."

 

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09 novembre 2018

"Taqawan" de Eric Plamondon * * * * ( Quidam éditeur ; 2017)

51lROCgmX4LAlors, déjà, qu'est-ce qu'un taqawan ? C'est un saumon qui a l'âge de remonter sa rivière d'origine pour se reproduire et c'est en langue mi'gmaq ; les Mi'gmaq (ou Micmacs) sont des amérindiens qui occupaient depuis des milliers d'années la péninsule de la Gaspésie, région est du Québec, avant l'arrivée des Blancs.

La construction du récit est intéressante : on commence par découvrir une jeune fille de quinze ans, Océane, dans un autobus, elle rentre de l'école avec ses camarades. Nous sommes en 1981 et au moment où le bus scolaire doit franchir le pont qui relie la province du Québec à celle du Nouveau-Brunswick en enjambant la rivière Ristigouche pour rejoindre la réserve indienne, la GRC ou Gendarmerie Royale du Canada en bloque l'accès. Les élèves voient que de l'autre côté du pont des hommes attaquent les Indiens de la réserve, des policiers venus saisir les filets à saumon dans l'embouchure de la rivière. Océane fait partie des jeunes qui s'échappent, rejoignent la réserve et le chef indien pour comprendre ce qu'il se passe.
Chapitre suivant, c'est la première apparition télévisée d'une Céline Dion de 13 ans ce 19 juin 1981 ; pendant ce temps-là, des amérindiens fortifient leur réserve en prévision d'une nouvelle visite.
Ensuite, quelques pages de vie d'indiens qui fuient rapidement devant l'arrivée des ennemis du Sud, ceux de la tribu du Grand Aigle. Ce sont de vieilles fables qu'on racontait autour du feu le soir, en particulier celle du grand poisson noir mangeur d'homme ; maintenant ce sont les policiers qui attaquent...
Il y a aussi l'histoire du marin vénitien qui découvrit le premier le Canada, mais dont on oublia le nom au profit de Jacques Cartier ; puis le récit retrouve les enfants qui arrivent chez eux pour voir leur père emmené en prison et les femmes expliquer qu'ils n'ont plus le droit de pêcher.

Extrait (p 29) : " Les forces de l'ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agissements de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les discipliner, leur apprendre. On est dans la province du Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s'y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Le ministre a dit, la police exécute. Elle répand la parole de l'ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison".

Petit à petit le puzzle s'organise et le sujet principal s'impose, à savoir l'injustice odieuse que subissent encore les autochtones ; à partir de la révolte des Mi'gmaq de Restigouche, l'auteur construit un livre intelligent et très instructif...

Un homme de trente-cinq ans apparaît alors dans l'histoire, Yves Leclerc, un garde-chasse démissionnaire qui trouve une jeune fille roulée en boule dans les fougères au bord de la rivière, le corps meurtri ; c'est Océane, dont il va s'occuper et qu'il va venger avec l'aide d'un ami indien qui vit dans les bois et d'une jeune enseignante française. Des évènements qui vont tous les emmener bien loin de leur quotidien, pour lutter contre la soi-disant supériorité de l'Homme Blanc qui trop souvent encore s'arroge beaucoup de droits et en laisse peu aux autres.

Un livre très bien écrit, puissant, riche d'observations et de réflexions passionnantes aussi bien éthnographiques, philosophiques, historiques, écologiques que simplement humaines ; c'est aussi un polar, un roman d'aventures et un manifeste...
Un peuple qui revendique une certaine liberté de langue et de moeurs peut-il s'imposer face aux traditions ancestrales d'un autre peuple, qui plus est arrivé le premier sur ces terres ? Ceux que l'on nomme au Québec "les premières nations" ont des droits et Eric Plamondon s'en est fait le chantre magnifique.

Extrait (p 27) : Depuis des millénaires, la sagesse de l'évidence suffit à ce peuple : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l'année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n'y en aura plus."

 

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07 novembre 2018

"Titre de transport" de Alice Michaud-Lapointe * * * (Ed. Héliotrope ; première parution 2014)

511opB1EOVLNous sommes dans le métro de Montréal : lignes bleue, verte, jaune et orange, soixante-huit stations centrales ou périphériques et bien sûr de très nombreux voyageurs aux heures d'affluence avec chacun son petit bout de vie...
Alice Michaud-Lapointe a trouvé là son inspiration et nous donne à lire les observations et réflexions qui lui sont venues lors de ses parcours souterrains. Certaines nouvelles, très courtes, nous montrent la capacité de l'auteur de saisir une situation sur le vif ; d'autres établissent clairement ses dons d'imagination, quand elle démarre une histoire à partir d'une simple constatation.
Selon les lecteurs.trices, ce ne sont sûrement les mêmes petits récits qui seront retenus ; tous sont intéressants et transforment l'ensemble en véritable "page-turner".
Il y a les filles qui se font draguer, l'asiatique qui transporte trop d'oranges, les désillusions du petit matin quand on attend le premier métro et qu'on repense à sa nuit, les pauvres gens qui sentent mauvais et qui dégoutent les autres passagers,etc.

C'est vivant, plutôt bien écrit, en parler de tous les jours, du québecois sympathique et pittoresque ; les titres sont les couleurs de lignes et les noms des stations, le reste, c'est le don pour l'écriture et l'humanité tendre de l'auteure.

Premières phrases : " Eille, as-tu du change sur toi ? J'ai encore oublié d'acheter des billets pis ça me tente pas d'aller retirer du cash. Crisse de Réseau de transport de Longueuil ! J'en reviens pas qu'ils nous obligent à payer trois piasses en plus de notre carte OPUS chaque fois qu'on veut retourner à Montréal ! Genre... c'est quoi ce deal de crosseurs ? On peut entrer gratos à Longueuil mais pas en ressortir ? God... Comme si c'tait pas déjà assez décourageant de faire un cours d'été de soir, fallait vraiment qu'il se donne seulement sur la Rive-Sud c't'année ! On est pas chanceuses."

 

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29 octobre 2018

"Buvard Une biographie de Caroline N. Spacek" de Julia Kerninon * * * * (Ed. Babel ; première parution 2014)

51p4eJNIFCLPrix Françoise-Sagan 2014, prix René-Fallet 2015.

Premières phrases : " J'ai rencontré Caroline N. Spacek cet été torride, il y a un an. Après avoir lu tous ses livres d'une traite, j'avais fini par lui envoyer une lettre via sa maison d'édition lui demandant si elle accepterait de m'accorder une interview. L'interview s'est avérée tellement longue que ce livre en a découlé - puisque je suis arrivé chez elle un après-midi de juillet et reparti seulement en septembre, au terme de neuf semaines passées avec elle sous sa véranda à boire et parler et boire et parler et remettre inlassablement des piles dans le dictaphone.
L'été dernier, j'avais vingt-quatre ans et Caroline en avait trente-neuf..."

Lou, qui vient de terminer sa première année de thèse et a été boulversé par les livres de Caroline N. Spacek, a décidé d'essayer de rencontrer cette auteure inoubliable et mystérieuse ; à partir du moment où elle accepte de le recevoir dans sa maison de la campagne anglaise du Devon et de lui parler de ses oeuvres et de sa vie, Lou est littéralement embarqué dans l'existence de Caroline. Son enfance de sauvageonne malheureuse, puis sa rencontre improbable avec un écrivain célèbre mais qu'elle ne connait pas, venu boire un jus de tomate dans le café où elle est serveuse, son départ avec lui pour être sa secrétaire, la vie d'adulte enfin...

Jour après jour, l'écrivaine qui travaille à son douzième livre, se raconte au jeune homme : Le célèbre Jude Amos l'a installée à Paris, l'appelant "petite" alors qu'elle est grande, lui dictant de la poésie, et finalement faisant d'elle un véritable écrivain. 
Caroline explore son passé, des évènements et sensations qui rencontrent souvent un écho en Lou : ses parents pour qui les "bouquins, c'était pour les tafioles", elle qui ne savait pas de quel Dosto (Dostoïevski) lui parlait Jude, puis qui s' est mise à lire, à corriger parfois les textes de Jude, puis est allée jusqu'à oser écrire elle-même. ils partagent cette destinée d'avoir été sauvés par quelqu'un qui est intervenu, un jour, dans leur vie.
Le récit parle beaucoup des sources de l'écrivain et des mécanismes de la création, de l'écriture, et du partage possible d'une existence consacrée à la littérature avec les autres ; la vie de Caroline a été mouvementée même si elle n'a pas quarante ans et Lou écoute, pour comprendre et parce qu'il devine qu'il y a une chute...

C'est un huis-clos dans une maison, avec deux personnages principaux, peut-être trois mais cela Lou ne le sait pas encore ; l'histoire de Caroline et de Jude est de celles qui envahissent le présent, les itinéraires de Caroline et de Lou, deux êtres sortis du sordide grâce aux mots, sont admirablement rendus.

Un très beau premier livre. Ecrire et Lire, quoi de plus important semble dire l'auteure...

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25 octobre 2018

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" de Celeste Ng * * * (Ed. Pocket ; première parution 2014)

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Lauréat du prix Relay 2016. Amazon book of the year 2014. Bestseller New York Times.

" Lydia est morte. Mais ils ne le savent pas encore. 3 mai 1977, six heures trente du matin, personne ne sait rien hormis ce détail inoffensif : Lydia est en retard pour le petit déjeuner." (premières phrases)

Ainsi commence un roman noir, assez glaçant il faut le dire, sur ce qui peut se passer dans une famille d'apparence tout à fait normale.
Une mère de trois enfants, mais qui a les yeux braqués sur l'ainée de ses filles, Lydia ; Marilyn ne laissera pas sa fille préférée faire la même bêtise qu'elle, laisser tomber son rêve de faire médecine pour devenir femme au foyer.
Un père, très doué intellectuellement, professeur d'université - enfin, une petite université, alors qu'il aurait dû avoir un poste à Harvard  - d'origine chinoise ; James Lee, lui aussi, est tourné vers Lydia, si belle, si intelligente, qui réussira sa vie...
Ils aiment leurs enfants, c'est sûr, en tout cas ils aiment ce qu'ils pourraient devenir : des gens à l'aise dans la vie, avec un travail, des amis, réussissant là où leurs parents ont sans doute échoué...

Très habilement, l'auteure fait monter le suspens ; plein de petites choses, de détails qui concourrent à ce que certains évènements se produisent. Lydia a disparu, mais un policier se souvient que Marilyn aussi avait disparu il y a quelques années... que s'était-il passé alors ? Comment les enfants avaient-ils supporté la longue absence de leur mère ?

" Comment est-ce que ça a commencé ? Comme toujours : avec les mères et les pères. A cause de la mère et du père de Lydia, à cause de la mère et du père de sa mère et de son père. Parce qu'il y a longtemps sa mère avait disparu, et son père l'avait ramenée à la maison. Parce que, plus que tout, sa mère avait voulu se distinguer ; parce que, plus que tout, son père avait voulu se fondre dans la masse. Parce que tout ça avait été impossible". (p 37)

La mère de Marilyn, professeur d'éducation ménagère, n'avait jamais pu comprendre que sa fille tombe amoureuse d'un homme d'origine orientale (en 1958, dans la moitié des Etats-Unis, leur mariage enfreindrait la loi...) et l'avait prévenue, tu le regretteras plus tard. 
James, lui, avait honte de ses parents, petits employés dans l'école huppée où il étudiait, redoutant plus que tout que des élèves fassent le rapport entre lui et l'homme à tout faire...

Difficultés de communications entre membres d'une même famille, impossibilité de vivre le destin que l'on croit être le sien, sentiment de ne jamais être à sa place, solitude, mensonge parce qu'il n'y a pas d'autre possibilité, Celeste Ng explore impitoyablement pensées et sentiments de ses personnages ; cette auteure, particulièrement douée pour parler de l'adolescence, révèle beaucoup de finesse et de subtilité. Une lecture addictive et satisfaisante.

 

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19 octobre 2018

"Penser comme un arbre" de Jacques Tassin * * * * (Ed. Odile Jacob ; 2018)

51WQFqJW4CLEn exergue, pour bien commencer son récit, Jacques Tassin cite Antoine de Saint-Exupéry : " Planté dans la terre par ses racines, planté dans les astres par ses branchages, il est le chemin de l'échange entre les étoiles et nous."

Voilà un livre profondément satisfaisant ! Il vous laisse dans une aussi bonne forme que si vous veniez de prendre "un bain de forêt" !

L'auteur, spécialiste des liens entre les Hommes et les Plantes, rappelle la très longue histoire (65 millions d'années) des primates que nous avons été, vivant dans les arbres et faisant leurs premiers pas sur des branches : " Evoluer dans les arbres laisse des traces". Et "Ce qui vaut pour le corps vaut aussi pour l'esprit. Nous avons été intimement forgés par cette longue fréquentation des arbres." (p 17)
Grâce à plusieurs exemples bien choisis, nous re-découvrons tous les effets bénéfiques des arbres sur l'Environnement (production d'oxygène, fixation du carbone atmosphérique...) ainsi que sur notre santé : par exemple la comparaison des durées de séjours postopératoires de patients qui voyaient soit des arbres par leur fenêtre soit un mur, indique que la contemplation des arbres permet de se remettre plus rapidement avec une consommation moindre d'antalgiques... Pendant les shinrin-yoku (bains de forêt japonais) tous les paramètres mesurés montrent un effet relaxant, une atténuation du stress et une stimulation de l'immunité par activation des lymphocytes.

Avec brio et une grande sincérité, l'auteur fait le tour de la question ARBRE : leur omniprésence en spiritualité, leur "art du vivre ensemble", leur capacité de composer avec l'adversité, leur sensibilité : " Les arbres ont une manière désindividuée de percevoir le monde que nous ne pouvons même pas nous représenter". (p 51)

Toujours en train de croître, jamais vraiment terminé, l'arbre ne fonctionne pas comme un humain et J. Tassin se moque un peu de ceux qui surinterprètent des communications de matière et d'informations ; laissons aux plantes la possibilité d'être elles-mêmes, merveilleuses sans nous ressembler pour autant !
Arborescences de la pensée, des bronches et bronchioles du système respiratoire, d'un réseau hydrographique de la montagne à la mer, l'arbre "est l'une des images fondamentales de notre monde sensible".
Arbre généalogique, arbre de l'Origine des espèces de Charles Darwin, symbole de la connaissance depuis des temps immémoriaux et plus récemment du développement durable, l'arbre " représente une merveilleuse figure vivante susceptible d'inspirer notre propre existence".

Et, ce qui ne gâche rien, c'est bien écrit ! Visiblement très cultivé, Jaques Tassin a un don littéraire indéniable, un vocabulaire évocateur et des formules heureuses. (par ex. Les arbres moissonnent les nuages".)

Un très bon bouquin vous dis-je !

Extrait p 104 : " L'arbre occupe à cet égard une position proéminente. Elaborant par lui-même la matière organique qui le constitue, entièrement biodégradable, indéfiniment renouvelable, autonome au plan énergétique, fixateur de carbone et producteur d'oxygène, épurant l'atmosphère et l'eau, adoucissant les excès climatiques et leurs manifestations, souple et résilient, sobre et consommant peu au regard de ce qu'il produit, durable sous toutes ses coutures, l'arbre présente une source d'inspiration considérable. Il propose aux sociétés humaines une manière d'être."

 

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10 octobre 2018

"Khalil" de Yasmina Khadra * * * (Ed. Julliard ; 2018)

31pQSryQTbL" Nous étions quatre kamikazes ; notre mission consistait à transformer la fête au Stade de France en un deuil planétaire. Serrés dans la voiture qui nous transportait à vive allure sur l'autoroute, nous ne disions rien. Il y avait deux frères que je ne connaissais pas, un devant avec Ali le chauffeur, l'autre sur la banquette arrière à côté de Driss, et moi." (premières phrases)

Dès le début on peut saisir ce qui fera l'essentiel de ce livre : l'auteur se met à la place d'un terroriste, et nous sommes le 13 novembre 2015. Le suspens démarre, même si on sait déjà qu'il ne se passera rien à l'intérieur du stade...
Tout est vu, ressenti, pensé depuis la tête d'un jeune homme issu de Molenbeek, dont Y. Khadra explique l'enfance triste et plutôt violente, l'adolescence désoeuvrée et ennuyeuse, puis la radicalisation progressive, ses parents lui apparaissant comme des "parasites résistants, rendant le monde de moins en moins attrayant". (p 19)

"Qu'as-tu fait de ta chienne de vie ?" a demandé Lyès, l'émir, celui qui l'a "éveillé aux indicibles beautés intérieures et ... fait de moi un être éclairé". Est-ce vraiment la désillusion totale face à un monde si peu accueillant pour eux, puis la rencontre avec de beaux parleurs hypnotisants qui transforment des jeunes gens en terroristes capables du pire ?

Sur les trois garçons qui ont grandi ensemble en Belgique, deux se sont radicalisés ; le troisième, plus à l'aise dans le quotidien sans doute parce que bien suivi et accompagné par sa mère, mène une existence normale, a fait des études, travaille et va se marier. Les discussions entre ce Rayan qui peine à croire à ce que sont devenus ses amis et Khalil montrent à la fois la solidité de leur amitié et l'incompréhension sur le sens de la vie qui les sépare.

Quand la ceinture d'explosifs que porte Khalil ne fonctionne pas, c'est l'angoisse, la perte totale de repères, la peur d'être pris pour un déserteur et la fuite...
Plusieurs évènements vont ensuite frapper brutalement Khalil et un jour, une autre opération se profilera au Maroc...

L'auteur a choisi de dire "je" pour mieux nous convaincre sans doute ; chercher une autre famille, tenir le bonheur d'être un frère, se sentir enfin important alors qu'il a l'impression que la société n'a pas voulu de lui, être pris dans un réseau dont il ne pourrait se défaire même s'il le souhaitait puis devenir un mort-vivant, c'est le destin de Khalil, à moins d'un sursaut radical...

 

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04 octobre 2018

"La case de l'oncle Tom" de Harriet Beecher-Stowe * * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution 1852)

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Nous avons tous une petite idée de ce qu'est ce livre : c'est une histoire d'esclavage qui se déroule aux Etats-Unis, et qui a été écrite par une femme au XIXème siècle. On se souvient aussi que le récit de la vie de cet homme, Tom, se termine mal, il finit par mourir ; mais c'était un homme bien, bon et juste, qui ne s'est jamais rebellé, peut-être un peu trop servile.

Par contre, nous n'avions pas le souvenir d'un livre aussi riche, aussi engagé (extraordinaire pour l'époque !), et autant à l'origine - entre autres causes -  de la guerre de sécession. Publié au départ en feuilleton dans un journal anti-esclavagiste, ce premier roman américain à avoir comme thème central cet asservissement des noirs, dont l'auteure a dit que tous les faits relatés étaient authentiques, est celui d'une femme éprise de justice et pleine de compassion pour ceux qui subissaient des lois iniques. Elle insiste à travers ses écrits, sur la nécessité de l'instruction de tous, celle de ne jamais séparer les membres d'une famille, et celle de supprimer la loi de 1850 permettant de condamner les esclaves en fuite.

On suit les aventures des héros que sont Tom, sa femme et ses jeunes enfants (tous très noirs), mais aussi  Elisa, Georges et leur fils qui sont eux presque blancs ; il y a également les différentes sortes de maîtres... Et l'auteure, au fil de ces différentes intrigues, montre à son lecteur les divers modes de vie dans cette Amérique de 1850, dans l'Ohio, à La Nouvelle Orléans, dans le Kentucky...

Bien sûr il y a quelques "sermons moralisateurs" et pas mal de "religion", citations de la Bible etc. ; mais n'oublions pas que Harriet Beecher-Stowe était fille, femme, soeur et mère de pasteurs !
C'est beau de voir cette femme s'engager autant, dire tout haut ce qu'elle pense et dénoncer avec force l'oppression et toutes les marques de servitude qui s'exerce sur les noirs.

Un vrai grand plaisir de (re)lecture !

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02 octobre 2018

"Lumikko" de Pasi Ilmari Jääskeläinen * * * (Ed. 10/18 ; première parution 2006)

51wyxwIM0fLPrix Kuvastaja (prix littéraire de littérature fantastique le plus prestigieux de Finlande) 2007.

Nous, nous lui aurions bien donné le prix du roman le plus excentrique, voire le plus "foutraque" de l'année ! Car voyons, au début  (et même par la suite...) on se demande un peu où on est tombé ! Et comment les choses vont évoluer...
Une jeune femme, Ella Milana, grande amatrice de littérature, s'aperçoit, un jour, que la fin de certains livres empruntés à la bibliothèque, est modifiée par rapport à la fin originale (par exemple Crimes et Châtiments se terminerait par l'assassinat de Raskolnikov...) ; Ella est présentée au lecteur comme ayant "vingt-six ans et entre autres, des lèvres bien dessinées et des ovaires déficients".
Ella est professeure suppléante de finnois, elle a fait un mémoire sur les aspects mythologiques des livres pour enfants de Laura Lumikko, la grande Laura Lumikko, une femme extraordinaire à la renommée internationnale, qui a fondé à Jäniksenselkä (Finlande) une société littéraire, formée de jeunes gens doués pour l'écriture et devenus des écrivains connus et reconnus sous son patronage. Il y a eu neuf enfants découverts par Laura comme très prometteurs et Ella, qui vient d'écrire une nouvelle très remarquée " Le squelette était assis dans la grotte et fumait en silence ", est nommée dixième membre, trois décennies après les autres.
Le jour de son intronisation, alors qu'une Laura très majestueuse descend noblement son escalier pour rejoindre tous les invités au rez-de-chaussée, une grande bourrasque de neige et un vent fou entrent dans sa maison ; quand tout se calme, Laura a disparu...

Laura Lumikko a écrit toute une série de livres qui concernent Le Bourg-aux-Monstres, des livres qui en fait font un peu peur aux enfants ; elle a également initié un Jeu qui n'est joué - et pris très au sérieux - que par les membres de la société littéraire. Dans "le Jeu", l'un pose un défi, l'autre doit "déverser", c'est à dire livrer à son questionneur toute la vérité sur le sujet évoqué. C'est ainsi qu'Ella essaiera d'en savoir le plus possible sur Laura Lumikko et sa disparition, un éventuel dixième membre disparu enfant, et les autres membres de la société.

"Lumikko", ce n'est pas de littérature fantastique complètement en dehors de la réalité ; il y a le réel, et... un petit décalage avec quelques évènements étranges, des apparitions, des rêves souvent. Et ça fait peur, mais pas trop, suffisamment pour qu'on ne lache pas le bouquin devenu très vite addictif pour son lecteur.

L'ensemble, non sans humour, soulève plusieurs problèmes comme l'inspiration des écrivains et la provenance des "matériaux" utilisables par ceux-ci ainsi que le rôle de la littérature dans la société.

Et que deviendraient nos livres chéris si la "peste" s'emparait d'eux et chamboulait toutes les histoires ? On n'ose l'imaginer...

Extrait (p 94) : " Soudain la maison fut pleine de neige et de vent. D'après les témoins, la tempête de neige vint de derrière Laura Lumikko, jaillit des pièces du premier étage, avança en hurlant dans l'escalier et, en un clin d'oeil, ensevelit tout pendant plusieurs minutes. On peut supposer que les fenêtres du premier étage se sont brutalement ouvertes et qu'une tempête de neige qui venait d'éclater a ainsi pu s'engouffrer dans la maison."

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26 septembre 2018

"Le prince à la petite tasse" de Emilie de Turckheim * * * * (Ed. Calmann Levy ; 2018)

41f2_vA9lsLOh ! Quel chouette bouquin ! Pour le moment, c'est notre coup de coeur de la rentrée !
❤️
Nous avions déjà beaucoup aimé l'écriture et l'originalité de "Popcorn Melody" et le.a lecteur.trice retrouve dans le récit "Le prince à la petite tasse" l'écriture vive, le sens de l'humour et la profondeur des propos.

L'histoire de ce jeune afghan arrivé à Paris après moultes aventures et dix années d'errance dans plusieurs pays est de celles que l'on lit le sourire aux lèvres - parfois même on éclate de rire - mais les larmes aux yeux et le coeur un peu serré, parce que c'est émouvant, drôle et très bien écrit.
Le récit met en scène Emilie de T., son mari Fabrice, et ses deux garçons Marius et Noé d'une part, et Reza, un migrant d'origine afghane, parti à onze ans de son pays après l'assassinat de son père et sans aucune nouvelle de ses proches, de l'autre.

Avant son arrivée, Emilie a planqué toutes les "femmes nues" photos, tableaux, statuettes, qui pourraient peut-être choquer un musulman (mais il ne l'est pas...); Marius lui dit "T'as trop de chance" quand il apprend que Reza a beaucoup "voyagé" ; Reza dit "Norvège, je douche" pour parler de son baptème...
Truffé de mots d'enfants face à cette situation particulière d'un étranger vivant avec eux, de pensées d'adultes sur la vie de ce jeune homme un peu déconcertant et de phrases qui nous semblent naïves et drôles de Reza qui s'est rebaptisé Daniel, ce livre, construit par chapitres courts, couvre une petite année de vie commune ; si on apprend des choses sur le quotidien souvent trop difficile des réfugiés, on en sait pas mal également sur la vie de l'auteure et sa famille, leur choix d'accueillir un étranger pour qu'il ne dorme pas dans la rue, leur sincérité et la gentillesse naturelle des enfants...

Et il y a les poèmes d'Emilie, qui émaillent le texte et chantent la confiance, l'ouverture et l'amour de l'Autre, le mal du pays, une nouvelle langue...

Extrait : " Reza a une façon douce, très particulière, de prononcer le mot migrant. Quand il dit "migrant", on entend "miracle". Dans sa bouche, migrant n'est plus ce mot-poubelle anonyme, employé à tout bout de champ, ce mot à oeillères qui refuse de dire la guerre, la survie et l'exil. Dans la bouche de Reza, migrant, c'est lui. Ce sont ceux qui partagent dans leurs corps le secret de la fuite et la force de se sauver. Migrant est la plus haute branche de sa vie." (p26)

Comment vous y prendriez-vous pour expliquer à Reza-Daniel ce que veut dire "Et Hop" ?

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