Les 2 bouquineuses ont aimé

07 décembre 2016

"L'innocence" de Tracy Chevalier * * * (Ed. Quai Voltaire ; 2007)

001323040Connaissez-vous William Blake ? C'est un peintre, graveur et poète assez original et plutôt énigmatique de la fin du XVIIIème siècle, début XIXème (1757-1827) ; c'est lui que ressuscite dans ce livre Tracy Chevalier, ainsi que l'Angleterre de cette époque.
Prenant prétexte de l'arrivée de la famille Kellaway à Londres, l'auteure nous fait vivre un peu plus d'une année dans le quartier animé de Lambeth, où les Kellaway auront le sympathisant révolutionnaire comme voisin.

En 1792, provenant de Piddletrenthide dans le Dorset, Thomas Kellaway et les siens se sont rapprochés de Philip Astley, directeur de cirque, qui les avait invités à le rejoindre ; Thomas était artisan ébéniste fabriquant de chaises (Windsor), il devient menuisier pour les décors des spectacles du cirque. Les enfants, adolescents plutôt, Jem et Maisie accompagnés de leur voisine, la jeune et débrouillarde Maggie, découvrent la vie dans ce quartier de Londres et rencontrent régulièrement Mr Blake ; celui-ci apparaît comme un homme assez farfelu, proche de ce qui se vit en France à cette époque. Inspirant respect et affection aux jeunes gens, celui-ci les guide et les protège tout en écrivant, dessinant et imprimant lui-même ses livres de poèmes.

Des pubs à bières et à chansons égrillardes, des filles qui tombent enceintes sans que les "pères" ne se sentent responsables, la saleté des rues et l'omniprésence de prostituées mais aussi la magnifique Abbaye de Westminster, les extraordinaires numéros de cirque et les discussions philosophiques entre W. Blake et les adolescents, tout semble étonnant et déroutant à Jem et à Maisie ; la ville et ses habitants recèlent bien des pièges pour les innocents...

Emaillé de chansons et de poèmes de l'époque, le texte, agréable et facile à lire, offre un voyage dans l'Angleterre de la fin du 18ème /début du 19ème, et dans le monde intérieur de William Blake que le lecteur a envie de mieux connaître ; c'était bien le but du livre, non ?

 

"Tigre, tigre, brûlant éclair / Dans les forêts de la nuit ; / Quel oeil, quelle main immortelle / a pu ordonner ta terrifiante symétrie ?

Dans quelles profondeurs lointaines, dans quels cieux / Brûlait le feu de tes yeux ? / Sur quelles ailes ose-t-il se dresser ? / Quelle main osa saisir ce feu ?

Et quelle épaule et quel art / Put tordre les muscles de ton coeur ? / Et quand ton coeur commença à battre, / Quelle terrible main, quels terribles pieds ?
(p 346)

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04 décembre 2016

"Hérétiques" de Leonardo Padura * * * * (Ed. Métailié ; 2015)

41PZzfja_wLTrès beau livre de l'écrivain cubain Leonardo Padura, déjà connu comme journaliste et auteur de romans, policiers (mais pas que... les livres de L. Padura sont bien plus que ça !), mettant en scène, en particulier, les enquêtes de Mario Conde, un flic désabusé aux intuitions fulgurantes, un homme qui fréquente le "Bar des désespérés", un ami et un amant très fidèle.
Ici, Mario Conde qui a démissionné depuis un certain temps de la police et exerce le métier plus qu'aléatoire de revendeur de livres anciens, traîne une terrible galère (la misère à Cuba, c'est quelque chose !) quand un homme vient lui proposer de faire des recherches pour lui ; cet homme s'appelle Elias Kaminsky, il est juif, peintre, et cherche à comprendre l'histoire d'un tableau dont lui avait parlé son père, Daniel Kaminsky, tableau qui était dans la famille depuis longtemps, avait disparu quelques dizaines d'années et vient de réapparaître lors d'une vente aux enchères à Londres. Cette toile signée Rembrandt, qui vaut une fortune, représente un jeune juif ou le Christ, sans doute une étude effectuée par le grand peintre pour sa toile "Les pélerins d'Emmaüs".

La famille Kaminsky était originaire de Cracovie, et un oncle de Daniel s'étant installé à Cuba dans les années 1930, le père du petit garçon l'a envoyé en avant garde ; les parents et la petite soeur de Daniel devaient le rejoindre rapidement mais en 1939 leur bateau - cet épisode de l'Histoire est incroyable et extrêmement bien raconté ! - chargé de plus de neuf cent juifs fuyant le nazisme fut refusé à Cuba, puis aux USA et au Canada... Daniel ne revit jamais sa famille, sauf l'oncle Joseph qui l'éleva du mieux qu'il put. Le tableau lui, resta à Cuba, il avait sans doute été donné - mais à qui ? - pour monnayer le débarquement des Kaminsky...

Il y a trois grandes parties dans ce livre dense, humainement et historiquement passionnant : le "Livre de Daniel", les juifs à Cuba avant la révolution castriste donc avant 1959, le "Livre d'Elias", l'histoire d'un jeune juif séfarade initié à la peinture par Rembrandt dans les années 1640-1650, et enfin le "Livre de Judith" la recherche par Mario Conde d'une jeune fille "emo" à La Havane de nos jours ; avec comme fil rouge, le tableau de Rembrandt représentant sans doute le Christ.

Leonardo Padura a voulu, dans ces trois parties, mettre en valeur les "hérétiques", ceux "qui pourraient avoir la témérité de penser d'une façon différente de celle qu'avaient décrétée les puissants chefs de la communauté, détenteurs selon la tradition, des uniques interprétations admises de la Loi" (p 278) et d'une façon générale ceux qui s'éloignent des opinions communément admises ; comme Rembrandt : "Quand je me suis cru libre et que j'ai voulu peindre comme un artiste libre, j'ai rompu avec tout ce qui est considéré comme élégant et harmonieux, j'ai tué Rubens et j'ai lâché mes démons pour peindre "La compagnie du capitaine Cocq" ("La ronde de nuit") pour les murs du Kloveniers. Et j'ai reçu le juste châtiment pour mon hérésie : plus de commande de portraits collectifs, car le mien était un cri, une éructation, un crachat..." (p 310)

Beaucoup de très beaux passages dans ce récit, de ceux qui transportent et émeuvent pour longtemps le lecteur ; l'un des plus réussi : quand le jeune séfarade Elias Ambrosius veut devenir peintre, qu'il guette les portes et fenêtres du Maître (Rembrandt) et fait intervenir un de ses anciens professeurs pour l'approcher ; le jeune juif de dix-sept ans réussit à émouvoir le Maître qui l'engage comme serviteur pour qu'il puisse observer et se faire sa propre idée. Or les juifs n'avaient pas le droit de représenter des humains et des animaux mais le jeune Elias est prêt à encourir les foudres des rabins : "Je crois que je veux peindre uniquement parce que j'aime ça. Je ne sais pas si j'ai un don, mais si Dieu me l'a donné, c'est sûrement pour quelque chose. Le reste dépend de ma volonté, qui est aussi un don de Dieu..." (p 271)

Leonardo Padura est un écrivain très doué pour reconstituer les atmosphères, que ce soit l'atelier de Rembrandt en 1640, un café cubain dans les années 80, ou la rue G de La Havanne de nos jours où traînent les jeunes gothiques, emo et rockeurs...

Par petites touches, il nous parle de la chaleur, humide, étouffante, difficile à supporter de l'îe de Cuba, et de la situation politique et sociale plus que catastrophique ; mais aussi de la judéité et de la liberté bien sûr !

Un gros bouquin passionnant, une érudition remarquable, de la très belle littérature !

 

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17 novembre 2016

"Bondrée" de Andrée A. Michaud * * * * (Ed. Québec Amérique ; 2014)

bondreePrix littéraires du Gouverneur Général 2014

Première impression : très belle écriture, soignée, évocatrice, poétique souvent, avec cette petite distance que crée le québecois ; une auteure qui aime les mots.

Bondrée, à la limite du Québec et du Maine, est un lieu de vacances, de détente et de repos, avec un grand lac, une végétation abondante, une belle forêt ; c'est un endroit idyllique ou se retrouvent l'été familles canadiennes et américaines.
Dans le temps, un trappeur s'était réfugié là, avait construit sa cabane et posé des pièges puis s'était pendu à la suite d'une histoire d'amour malheureuse.
Et pourtant, cet été-là, l'été de "Lucy in the sky with diamonds" (1967), un été particulièrement chaud, une jeune fille Zaza Mulligan, un peu olé-olé, meurt prise dans un piège à ours ; Stan Michaud enquête, il sent quelque chose mais n'a aucune preuve que ce ne soit pas qu'un accident. Quand il arrive malheur à la grande amie de Zaza, Sissy Morgan, alors tous savent qu'un tueur rôde...

Ce qui est particulièrement bien décrit dans ce récit où environ un chapitre sur deux donne la parole à la jeune Andrée 12 ans,  l'autre racontant la progression de l'enquête, c'est le ressenti, et le comportement qui s'en suit, des différents protagonistes : la souffrance des proches, la colère des pères, des frères, de tous les hommes qui voient ces belles filles, presqu'encore des enfants, mortes et abimées ; le témoignage de la petite Andrée qui voit tout avec ses yeux d'enfant mais qui grandit en une saison ; la fatigue et la colère de l'enquêteur Stanley Michaud dont ce sera la dernière investigation...

Roman d'atmosphère, thriller atypique, un livre prenant, agréable à lire, qui nous plonge dans une histoire originale, dépaysante ; à lire pour connaître un autre exemple du foisonnement de talents québecois !

Extrait : "Il se trouvait seul au milieu d'un champ, près d'un pommier aux branches lourdes, entouré de foin doré, et cette image constituait ce qu'il connaissait de plus vrai et de plus parfait. Rien ne pouvait être retranché ni ajouté à ce moment. Tout était là : la solitude, le silence, l'odeur du foin et des pommes, la teinte voilée du jour, se conjugant au sentiment d'une liberté ne tenant pas à la faculté de mouvement dont il jouissait ni à l'infini s'ouvrant au-delà du champ, mais à cette fusion parfaite avec le temps, à cette apaisante compréhension du lieu, à cette intelligence du moment que rien, aucun malheur ni aucune entrave, ne pourrait lui enlever. Si on lui avait demandé qui il était ou en quoi consistait son idéal, il lui aurait fallu décrire cette scène dont la brièveté exprimait la possible beauté du monde." (p 105)

 

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13 novembre 2016

"Les chats des écrivains" de B. Bienfait, B. Bulard-Cordeau, V. Parent * * * * (Ed. Folio entre guillemets ; 2015)

chats_e_crivainsC'est, déjà, une très jolie édition folio : papier crème et pages orange, illustration en relief et tout à fait appropriée (Cocteau et Karoun sur la couverture), police d'écriture originale et variée.
C'est ensuite un merveilleux petit livre qui nous présente ou nous rappelle, tant certains sont connus, des couples auteur(e)s - félins.
On connaissait le "Bébert" de Céline, les chats de Remo Forlani ("Pour l'amour de Finette"), ceux que Paul Léautaud promenait dans un landau, la "Kiki-la-doucette" de Colette ("Dialogues de bêtes"), l'"Essuie-Plume" d'André Malraux...

On en découvre d'autres, moins connus, comme Taki, le chat de Raymond Chandler qui lisait toujours à haute voix ses productions ; si le chat n'avait pas l'air satisfait, l'écrivain n'hésitait pas à jeter sa prose, sinon champagne et mets raffinés !
On retrouve aussi Sir Winston Churchill qui avait grondé son "cat" ; celui-ci avait pris la poudre d'escampette. Le grand homme, bien embêté, avait mis une pancarte derrière la fenêtre : "Cat, reviens, tout est pardonné !"

"L'homme, en un sens, s'est vraiment civilisé quand il a accepté le chat à ses côtés" c'est Frédéric Vitoux qui le dit, l'auteur du "Dictionnaire amoureux des chats".

Un délicieux petit bouquin, promesse d'un grand moment de plaisir, pour tous les amoureux des chats !

Extrait p 112 : "Lolotte faisait partie du groupe de mes plus anciens chats : Mme Minne, Riquet, Bibi, Laurent, Pitou, Perrinette, êtres délicieux et charmants, pour qui je suis tout au monde, qui m'attendent chaque soir, quand j'arrive, qui me couvrent de caresses, me prodigueraient leur conversation, et qu'il fasse dehors le plus beau temps du monde, ne quittent pas la pièce dans laquelle je me trouve, posés, l'un sur ma table de travail, l'autre sur mes genoux, l'autre sur un fauteuil voisin, l'autre encore sur une pile de livres, l'autre encore dans la corbeille à papier, pendant que quelques-uns de leurs nombreux camarades vont et viennent, font un tour, s'amusent, jettent un coup d'oeil et redescendent au rez-de-chaussée tenir compagnie à leur bonne ou flâner dans le jardin." (Paul Léautaud, Passe-temps)

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12 novembre 2016

"Diderot Le génie débraillé" de Sophie Chauveau * * * * (Ed. folio ; 2011)

DgdQuand on a envie de (re)lire Diderot, de se (re)plonger dans les écrits du philosophe, de l'encyclopédiste du Siècle des Lumières (Diderot, 1713-1784), le livre de Sophie Chauveau est très intéressant :
Une première grande partie (1728-1749) nous raconte l'amoureux de la vie que fut Denis Diderot, son amour des femmes, sa soif peu commune de connaissances, ses études de théologie à La Sorbonne puis de droit, ainsi que son admiration pour Voltaire et pour Montesquieu. Intitulé "Les années bohème", ce premier tome suit le jeune homme de sa première fugue, il ne veut pas rester à Langres mais quitter un avenir tout tracé pour "réussir" à Paris, jusqu'à son emprisonnement à Vincennes.
Quand il veut quitter, en douce, la maison paternelle, il a à peine quinze ans ; son père, auquel il s'affrontera toute sa vie, essaie alors de le comprendre et le conduit lui-même au lycée Louis-le-Grand. S'ensuivent alors des années d'études, d'une certaine liberté et de pauvreté, d'opposition à son père : il ne veut pas devenir chanoine comme son oncle, il veut être libre, voir ses amis, profiter de Paris, aimer... Il rencontre J. J. Rousseau, c'est un "coup de foudre d'amitié" comme il en connaît un certain nombre mais cette amitié-là sera par la suite une grande déception.
Après avoir été écrivain public, il commence à rédiger des articles, à se faire un peu connaître ; et quand il est emprisonné, il met un certain temps à comprendre que c'est à cause de ses écrits sulfureux ; il a déjà commencé à réunir son équipe pour l'Encyclopédie, et a publié quelques textes, dont les "Pensées philosophiques" (1746) et "La lettre sur les aveugles" (1749) où se font sentir son irrespect pour les puissants, le roi (Louis XV) et l'Eglise.
Voltaire qui a le sens de la formule : " Quel barbare persécute le pauvre Diderot", "Je hais bien un pays où les cagots font coffrer un philosophe" et enfin "C'est Socrate qu'on martyrise".

Deuxième partie du livre de S. Chauveau : Les Encyclopédistes (1749-1784). L'Encyclopédie, cet extraordinaire projet titanesque auquel il oeuvre avec d'Alembert surtout, mais aussi des dizaines de collaborateurs, tout ceux qui pensent et qui savent faire la synthèse des connaissances - et des idées - de l'époque. C'est un travail énorme que cette Encyclopédie, la première en France dont le premier volume sort en 1751, le deuxième en 1752 ; la suite de la publication est interdite, elle le sera de nombreuses fois. Il faudra vingt ans de labeur acharné pour en venir à bout.
Diderot travaille à d'autres oeuvres : "La religieuse" qui lui permet de dénoncer l'enfermement arbitraire de jeunes filles dans les couvents, "Jacques le fataliste" où l'écrivain philosophe fait dialoguer Jacques, fataliste et philosophe, avec son maître, en profitant pour continuer sa critique sociale et afficher son anticléricalisme, et le "Neveu de Rameau" dialogue de Moi (le philosophe) avec Lui (le neveu du musicien Jean-Philippe Rameau), réponse aux antiphilosophes dont Diderot se venge.

Dans le livre de Sophie Chauveau, on le voit tour à tour, rencontrer Jacques, un soldat triste connu dans une diligence ("Jacques le fataliste") ; Sophie Volland, le plus grand amour de sa vie, son âme soeur "Lettres à Sophie Volland" ; F. M. Grimm dans la revue duquel (la Correspondance Littéraire) il publie nombre de ses oeuvres en feuilletons, Voltaire bien sûr et Catherine II de Russie qu'il ira visiter sur le tard en 1773.
Révolutionnaire avant l'heure puisqu'il meurt en 1784, haïssant le despotisme et l'hypocrisie religieuse, il a souvent écrit sous condition d'anonymat car il y avait sa fille, sa réputation, le risque de retourner en prison... Très marqué par la mort, ses soeurs d'abord, puis plusieurs de ses enfants, sa mère, son père, ses amis, et souvent déçu par l'amitié vers laquelle il est naturellement porté, il meurt au travail, s'occupant de son oeuvre posthume. Mais il n'occupe pas, pour l'auteure, la place primordiale qui devrait être la sienne dans le "Siècle des Lumières".

 

lettres

neveuPremières phrases du Neveu de Rameau : "Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi qu'on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage... Mes pensées, ce sont mes catins."

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02 novembre 2016

"Lila" de Marilynne Robinson * * * * (Ed. Actes Sud ; 2015)

lilaQuel livre étonnant, quelle originalité dans l'écriture et dans le déroulé de l'histoire !

Etats-Unis, Iowa, les années de la "Grande Dépression" (de 1929 à la seconde guerre mondiale) ; beaucoup de gens n'ont plus de logement, ils partent sur les routes, survivant avec peine de petits boulots. Parmi eux, Doll, une femme enlaidie par une balafre sur le visage, et la petite Lila, la fillette que Doll a enlevée à l'âge de quatre ou cinq ans ; c'est une terrible vie d'errance.
Le plus souvent, elles font partie d'un groupe dirigé par un homme, Doane ; il y a aussi sa femme Marcelle, la jeune Mellie amie de Lila, un autre homme, Arthur, et ses deux fils ; cette période très difficile dure une dizaine d'années au cours desquelles ils cherchent des travaux à faire pour gagner de quoi juste survivre. L'hiver, ils marchent vers le sud pour échapper au froid, l'été ils remontent vers le nord pour les récoltes.
Doll est ce qui a le plus ressemblé à une mère dans la vie de Lila, la sauvant, lui donnant à manger, la maintenant le plus possible au chaud et surtout s'arrêtant un an dans une petite ville pour qu'elle apprenne à lire et à écrire.
Très longtemps après, Lila est mariée avec un homme bon, généreux, aimant, un pasteur qui avait de nombreuses années plus tôt, perdu femme et enfant ; et cet homme et cette femme malmenés par la vie vont former un couple et bientôt une famille, fragiles au début mais qui se renforcent peu à peu.

Lila se souvient : ses souvenirs affleurent naturellement ou bien, elle fait un effort pour se remémorer ce passé qui l'obsède. Ce sont leurs discussions et l'amour bienveillant du vieil homme qui petit à petit vont amadouer Lila ; elle vit au début du récit dans une simple cabane à la périphérie de la petite ville de Gilead. Au fur et à mesure, l'histoire d'hier et celle d'aujourd'hui se dévoilent...

Entre Lila et le vieux révérend Ames, des discussions se sont engagées, après que Lila lui ait demandé : "Pourquoi les choses se passent-elles comme elles se passent ?" et lui ait posé les questions existentielles qui la taraudent encore ; il essaiera d'y répondre honnêtement de son mieux, amenant une certaine paix dans l'esprit de sa femme.

Extrait : "En ce temps-là il semblait à Lila qu'elles n'étaient rien du tout, toutes les deux, mais pourtant c'était bien d'elles dont parlait ici la Bible. Peu importe que ce soit triste. Au moins Ezéchiel sait ce que certaines personnes peuvent ressentir. Cette voix qui tombe du firmament, il en connaît le son. Ce n'est pas un langage, ce ne sont pas des paroles. Mais cette voix semblait néanmoins poser une question difficile : d'où leur venait la force de garder la tête droite quoi qu'il arrive ?" (p 173)

"Le vieil homme répétait toujours qu'il faut se pencher sur les choses que nous pouvons espérer comprendre, et que l'éternité n'en fait pas partie. Ce monde non plus à vrai dire. La plupart du temps, il semblait à Lila qu'elle comprenait mieux quand elle n'essayait pas. Les choses se passent comme elles se passent. Pourquoi était une question idiote." (p 354)

Ce livre est le dernier de la trilogie : avant "Lila", il y a eu "Gilead" prix Pulitzer 2005 et "Chez nous" Orange Prize for fiction 2009.

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15 octobre 2016

"L'invention de nos vies" de Karine Tuil * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution 2013)

l_inventionPeut-on réussir sa vie quand on s'appelle Samir Tahar, qu'on est fils d'immigrés nord-africains, arabe, musulman ?
Bien qu'il ait été l'un des meilleurs dans ses études de droit, Samir n'a pas réussi à être embauché ; alors, lui faut-il s'inventer une autre vie ? D'autres origines ? Donc une autre identité ? Samir s'y résoudra, un peu par hasard, un peu par lâcheté, et traînera toute une partie de sa vie un secret qui lui gâchera l'existence : il est parti aux USA, s'est marié avec une riche héritière juive et a eu deux enfants ; il n'a pas arrêté pour autant de séduire toutes les femmes qui lui plaisent - c'est un libertin, il le dit lui-même - et mène une vie agréable et qui serait le paradis sur terre s'il n'y avait ce fond de remords...
Et puis, il y a Nina, la seule femme qu'il ait vraiment aimée ; mais, il y a vingt ans de cela, partagée entre deux hommes, Samuel qui pensait être écrivain et Samir, elle est restée en France avec Samuel qui avait fait une tentative de suicide pour ne pas la perdre.
Vingt ans plus tard donc, quand Samuel et Nina qui végètent quelque peu, voient Samir - entre temps devenu Sam - et sa réussite flamboyante à la télévision, ils n'en reviennent pas. Jouant un jeu dangereux, Samuel demande à Nina de le recontacter et c'est le début d'une série d'événements difficiles à maîtriser...

Problèmes identitaires, terrorisme, mal des banlieues françaises, difficultés de couple, choix de vie et destin... Karine Tuil excelle à nous présenter nos vies dans les sociétés actuelles violentes et brutales ; ce roman que l'auteure a voulu lucide sur la réalité, pose aussi la question de la place sociale des minorités et/ou des personnes issues de familles défavorisées.
L'écriture est vive, originale, "punchy" avec des phrases entrecoupées par moment de barres obliques pour créer un rythme, du dynamisme dans la lecture.

C'est très intéressant, moderne et... addictif !

Premières phrases : "Commencer par sa blessure, commencer par ça - dernier stigmate d'un caporalisme auquel Samir Tahar avait passé sa vie à se soustraire -, une entaille de trois centimètres au niveau du cou dont il avait tenté sans succès de faire décaper la surface à la meule abrasive chez un chirurgien esthétique de Times Square, trop tard, il la garderait en souvenir, la regarderait chaque matin pour se rappeler d'où il vient, de quelle zone / de quelle violence. Regarde ! Touche ! Ils regardaient, ils touchaient, ça choquait la première fois, la vue, le contact de cette cicatrice blanchâtre qui trahissait le disputeur enragé, disait le goût pour le rapport de force, la contradiction - une forme de brutalité sociale qui, portée à l'incandescence, présageait l'érotisme -, une blessure qu'il pouvait planquer sous une écharpe, un foulard, un col roulé, on n'y voyait rien !..."

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10 octobre 2016

"Nujeen l'incroyable périple" de Nujeen Mustafa et Christina Lamb * * * * (Ed. HarperCollins, 2016)

nujeenMerci à Babelio (opération Masse Critique) et aux éditions HarperCollins pour ce livre formidable !

C'est sûr qu'elle a fait un "incroyable périple" cette jeune Nujeen Mustafa ! Une jeune fille extrêmement attachante qui nous raconte sa vie et la replace de façon très intelligente dans son contexte.
Né petite dernière d'une grande fratrie, elle a souffert d'une naissance prématurée et malgré plusieurs opérations, ne parvient pas à marcher... pour le moment ; car gageons que cette persévérante y arrivera un jour !

Le livre s'ouvre sur l'arrivée - Nujeen est dans son fauteuil roulant tiré par sa soeur - à une plage d'embarquement ; un passeur a été très chèrement payé (1500 $ par passager) pour lui faire traverser, ainsi qu'à quelques membres de sa famille et à une trentaine d'autres personnes, le détroit qui permet de passer de Turquie en Grèce. Nous sommes en septembre 2015 et grâce à la force d'évocation du récit, on croit voir Nujeen ballottée dans un canot gonflable bien trop chargé...

Puis la jeune fille nous propose un retour un arrière : elle nous raconte sa famille, kurde, musulmane, des gens simples originaires d'un village voisin de Kobané ; une vendetta les a obligés à fuir et à venir vivre dans une petite ville du désert au nord de la Syrie, tout près de la frontière avec la Turquie. Les parents de Nujeen sont analphabètes mais ses frères et soeurs sont allés à l'école, certains ont même fait quelques années d'études supérieures, interrompues par la guerre. Elle, étant handicapée, n'a jamais quitté la maison ni sa mère avant de partir pour l'Europe ; tout ce qu'elle connaît et son savoir est très étendu, c'est grâce aux documentaires et aux feuilletons télévisés.


Le livre dénonce l'état policier créé par la famille Assad, la terrible dictature de Bashar el-Assad, expliquant bien que cette famille était arrivée au pouvoir grâce à un coup d'état ; les Assad font aussi (comme les Kurdes) partie d'une minorité, les Alaouites, chiites, la plupart des syriens étant sunnites.
A partir de Janvier 2011, c'est sur la chaîne Al Jazeera que la famille suit les actualités : "Printemps arabe" au Caire, puis en Tunisie ; soulèvements en Syrie également, mais très durement réprimés. Se crée alors la résistance, et l'Armée Syrienne Libre se met à combattre le régime. C'est la destruction de Homs et bientôt tout le pays entre en guerre.
Les Mustafa ont  longtemps vécu à Alep, au départ pour les soins à apporter à Nujeen, mais en sont repartis quand les bombardements ont commencé sur la ville, en 2012. La guerre s'étant généralisée, les Syriens fuient ; puis c'est l'arrivée des hommes en noir, ceux qu'on appellera plus tard Daesh. La population est alors prise en tenailles entre le régime d'Assad, les rebelles et les fanatiques. Bombardés, affamés, les gens n'ont guère d'autre choix que celui de s'exiler.

Shiar, le fils aîné avait quitté la Syrie pour l'Allemagne en 1990 à l'âge de dix-sept ans, bien avant la naissance de Nujeen, pour éviter d'être enrôlé et envoyé au combat, c'était alors la guerre du Golfe ; il est réalisateur de cinéma et veut faire venir sa famille dans son nouveau pays.
La dernière partie du livre rejoint la première, la longue marche vers l'Allemagne, vers la liberté, qui dure plus d'un mois : la traversée en bateau, les bus, les taxis, les allers retours, les frontières qui se ferment, les trains qui ne partent plus, les arrestations à chaque entrée dans un nouveau pays, les départs ensuite pour des destinations inconnues... On découvre l'émigration de l'intérieur, comme on ne peut l'imaginer : tout quitter et se rendre compte qu'on est généralement indésirable ailleurs ; l'importance du téléphone portable, elle et sa soeur ont suivi leur trajet sur googlemaps pour ne pas se faire envoyer n'importe où ; les discussions interminables avec les passeurs qu'il faut toujours payer plus tout en sachant qu'on ne peut pas leur faire confiance...

C'est un témoignage haletant, poignant et absolument magnifique !

Premières phrases : "Depuis la plage, on pouvait voir l'île de Lesbos, et l'Europe. La mer s'étendait de chaque côté à perte de vue, elle n'était pas agitée, mais calme, tachetée ça et là de minuscules moutons qui donnaient l'impression de danser sur les vagues. L'île sortait des eaux comme un pain de cailloux, et ne semblait pas trop éloignée. Mais les petits canots pneumatiques de couleur grise avançaient au ras de l'eau, alourdis par le maximum de passagers que les passeurs parvenaient à y entasser."

 

 

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06 octobre 2016

"Le lecteur de cadavres" de Antonio Garrido * * * (Ed. Le livre de Poche ; 2015)

le_lecteurLa Chine, au XIIIème siècle : un monde de dureté, de souffrances, d'odeurs nauséabondes, de saleté... Mais aussi un monde où la famille - le respect dû au père - compte plus que tout, où l'honnêteté est primordiale et engage considérablement les descendants, où un "moins que rien" peut se faire une place s'il a un talent et du courage.

Ci est un tout jeune homme quand l'histoire commence ; il a un père qu'il respecte et une mère qu'il adore, un grand frère assez violent, Lu, et une petite soeur, Troisième (Première et Deuxième sont mortes d'un mal héréditaire dont souffre aussi la petite dernière). Ci lui-même est atteint d'une particularité congénitale rare, il ne ressent pas la douleur. Il est extrêmement doué pour les études et après quelques années d'enseignement supérieur, il est nommé à dix-sept ans assistant du juge Feng ; très vite il devient indispensable, secondant son maître dans l'investigation des crimes, progressant rapidement dans les connaissances juridiques et anatomiques. Mais de nombreuses embûches vont compliquer son cheminement et s'il devient un jour "lecteur de cadavres", il le doit à son opiniâtreté et à sa grande intelligence. Il finira par être appelé par l'empereur pour résoudre une série de meurtres et pour trouver la solution , il lui faudra non seulement "lire" les corps des assassinés mais aussi déjouer les attaques perverses de ses ennemis. Car cruauté et raffinement se mêlent au palais de l'empereur Ningzong : en haut, des salles magnifiques, des tableaux et des tissus précieux, les mets les plus sophistiqués, en sous-sol, des salles sordides de tortures et de mises à mort.

L'histoire romancée du vrai premier médecin légiste est intéressante, le suspens bien mené et le lecteur tantôt charmé tantôt épouvanté - ou même franchement écoeuré - découvre un moyen-âge chinois passionnant et assez surprenant.

Extrait : " ...Il y avait les cadavres. En premier lieu, celui de l'eunuque : un homme laborieux et minutieux, aimant sa famille et apparemment honnête, dont le travail d'assistant de l'administrateur justifiait difficilement une collection d'antiquités d'une aussi grande valeur. Puis venait celui d'un homme d'une cinquantaine d'années, au visage défiguré et aux mains extrêmement rongées par un acide quelconque ou une maladie ; peut-être le seul indice par lequel il pourrait l'identifier, mais dont il ne savait pas grand-chose de plus. Enfin restait le corps du plus jeune, au visage piqueté de minuscules cicatrices apparemment anciennes, à l'exception de deux étranges cercles situés sur les yeux." (p 472)

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30 septembre 2016

"L'insouciance" de Karine Tuil * * * * (Ed. Gallimard ; 2016)

l_insoucianceMerci aux éditions Gallimard et à Babelio.

On a lu et entendu toutes sortes d'avis sur ce livre, du plus admiratif au plus méchant... Le lecteur se demande donc forcément ce qu'il  va en penser ! Eh bien, plutôt du bien, même si...

C'est indéniablement un livre intéressant : il y a quatre personnages principaux, le lieutenant Romain Roller de retour de la guerre d'Afghanistan, la journaliste Marion Decker avec laquelle il a une liaison, François Vély, le mari chef d'entreprise et multimillionnaire de Marion, et enfin Osman Diboula un fils d'immigrés ivoiriens, ancien animateur social devenu conseiller du président de la république (sans doute N. Sarkosy).
Osman, qui a mal pris une remarque raciste de la part du nouveau conseiller très à droite du président, perd son poste et s'enfonce dans la déprime ; un des soldats de Romain a sauté sur une mine en Afghanistan, il ne peut oublier qu'il n'a pas su le protéger comme dit sa mère. Mais Romain vit une grande passion avec Marion qu'il revoit à Paris et puis...  l'"affaire" explose, François Vély a de très sérieux soucis. Après s'être assis pour une photo sur la sculpture érotique d'une femme noire, il est accusé de racisme, se retrouve en grandes difficultés alors que son groupe de téléphonie négocie une fusion avec des américains ; puis un journaliste découvre ses ascendances juives (son père avait changé son nom de Lévy en Vély) et il est désormais traité de "sale juif" ! C'est alors qu'une ancienne collègue d'Osman lui demande de prendre officiellement la défense du chef d'entreprise...

Alors bien sûr, l'histoire est construite pour parler des grands sujets actuels : les quatre protagonistes ont été choisis pour que l'auteur parle des émeutes dans les banlieues, du judaîsme, du racisme et de la quête d'identité ; mais aussi des difficultés terribles des soldats revenant de la guerre, du couple, des enlèvements et autres éxécutions publiques de l'état islamique...
Les médias, avec leur façon de se précipiter sur tout ce qui peut être un "scoop" ne sont pas épargnés, non plus que les milieux du pouvoir et de l'addiction que celui-ci entraîne.

L'écriture est étonnante, à la fois nuancée, originale et forte ; les phrases sont longues avec des motifs répétés, insistants, qui essoufflent la lecture.

L'ensemble n'est pas caricaturé, ça tient bien debout ; c'est un livre qu'on a envie de retrouver dès qu'on a un peu de temps pour avancer dans l'histoire. Et ça, c'est bon signe !

Extrait : " Le scandale survient au moment où la vie de François Vély a atteint un tel chaos qu'il lui paraît impossible qu'elle sombre davantage : que pourrait-il lui arriver de pire que ce qu'il a traversé ces derniers mois ? Son ex-femme s'est défenestrée et celle qu'il vient d'épouser se détache de lui, ses enfants vont mal, par sa faute. Tout glisse, à présent. L'épreuve - la mort de Katherine, ce suicide si spectaculaire - lui a appris non pas à relativiser - il n'a jamais cru qu'une douleur morale pouvait fondamentalement transformer votre approche des événements, elle vous fissure, rien d'autre - mais à trouver en lui les ressources nécessaires à sa propre survie, une forme de distance cynique : je ne serai plus jamais heureux." (p 191)

Dernières lignes : " ... ils ont traversé l'épreuve, immobiles et figés, statufiés par la peur, puis alertes, réactifs, fuyant l'horreur, visages hallucinés face à l'irrémissible, coeur percuté, corps terrassé, surpris par la violence de l'attaque - la défection du bonheur n'est précédée d'aucune annonce. Une part d'eux-mêmes est définitivement perdue. Une forme de légèreté. Ce qui restait d'enfance. L'insouciance.

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