Les 2 bouquineuses ont aimé

19 février 2017

"Nord et Sud" de Elizabeth Gaskell * * * * (Ed. Grands romans Points ; 2010, première parution 1855)

N_et_SEh bien ! C'est un très beau "roman victorien" que celui d'Elisabeth Gaskell, aujourd'hui injustement oubliée ! On n'a gardé souvent en mémoire que les écrits des soeurs Brontë ou éventuellement de George Eliott, dont elle fut l'amie, - pour ne parler que des femmes - mais Elisabeth Gaskell fut au XIXème siècle une grande dame de la littérature anglaise. Fille et femme de pasteur, elle écrivit comme on le faisait à l'époque, en faisant paraître des feuilletons dans un journal, dans son cas le magazine hebdomadaire publié par Charles Dickens, Household Words ; elle connut en quelque sorte le travail à "l'usine Dickens".

Margaret est la fille d'un pasteur qui a trop de doutes dans sa foi pour continuer à éxercer honnêtement son ministère ; elle habitait jusque là avec ses parents le presbytère de Helstone (Cornouailles) dans un Sud rural et calme vivant d'agriculture et d'élevage, et allait très souvent chez sa tante à Londres ; elle doit alors suivre sa famille vers le Nord où son père les entraîne car personne ne les y connaît et il pourra y donner des cours de latin et de grec.
A Milton, tout est différent : le Nord de l'Angleterre au XIXème siècle est celui de la révolution industrielle et Margaret découvre le monde ouvrier qui s'oppose à celui des patrons, ce qu'elle n'avait jamais connu ; elle aide des familles pauvres et dans la détresse car elle a vraiment bon coeur et s'intéresse aux autres, quels qu'ils soient, voit apparaître les premiers syndicats, assiste aux premières grèves, mais aussi s'intéresse à un homme, un patron, John Thornton, devenu un élève de son père.
Après divers événements dramatiques, Margaret va prendre sa vie en main avec énergie, alors que pour une femme, les contraintes de cette société victorienne pouvaient être très pesantes.

Si d'aucuns ont dit qu'Elizabeth Gaskell était la romancière victorienne des problèmes sociaux, d'autres qu'elle savait à merveille raconter une histoire d'amour à la Jane Austen, il semble qu'elle soit les deux : une très bonne narratrice, capable d'écrire ce récit passionnant qui allie le portrait d'une jeune femme de caractère au tableau d'une époque difficile pour les ouvriers des filatures et leurs patrons.
Une lecture instructive et très agréable !

Extrait : "A mesure qu'ils s'approchaient de la ville, l'air prenait un léger goût et une légère odeur de fumée ; peut-être après tout était-ce davantage l'absence du parfum d'herbe et de pâturages qu'une odeur ou un goût précis. Bientôt, à grande allure, ils longèrent de longues rues droites et désolées, bordées de petites maisons identiques, toutes en brique. Ca et là se dressait, telle une poule au milieu de ses poussins, la masse rectangulaire d'une grande usine aux multiples fenêtres, qui crachait des bouffées noires de fumée  non parlementaire. ceci suffisait à expliquer la présence du nuage que Margaret avait pris pour un signe avant-coureur de pluie. " (p 98)

Posté par claire jeanne à 12:38 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

16 février 2017

"Les vies de papier" de Rabih Alameddine * * * * (Ed. Les Escales ; 2016)

vies_papierPrix Femina étranger 2016

Ayant fait très attention à la couverture représentant un amoncellement de livres, et pas suffisamment au nom de l'auteur, je retourne voir qui a écrit ce que je suis en train de lire : c'est un homme ! incroyable ! Un écrivain qui se glisse si bien dans la peau d'une femme, ce n'est pas fréquent. Cette femme est une beyrouthine âgée de soixante-douze ans ; depuis cinquante ans, elle traduit en arabe, pendant une année, un livre qu'elle a choisi avec beaucoup de soin le premier janvier. Ah oui, et aussi elle a les cheveux bleus (dernier rinçage raté), a été libraire et vit assez solitaire, par choix.
Cette femme donc, Aaliya Saleh, nous raconte sa vie - en partie - avec Beyrouth en arrière plan ; c'est une femme libre autant que possible, dans sa vie et dans ses pensées. Le lecteur fait connaissance avec ses voisines, les trois sorcières, découvre son enfance et son adolescence auprès d'une mère qui l'aimait mal et son mariage raté "Je fus mariée à seize ans, retirée prématurément de l'école, la seule maison que j'avais, et offerte au premier soupirant mal inspiré apparu à notre porte, un homme petit de stature et d'esprit." Divorcée, elle s'installe dans un appartement que ses demi-frères et son ex-famille veulent lui prendre ; elle lutte et se bat, femme seule dans une société et une époque où ce n'était guère admis.
Evoquant des souvenirs, la narratrice nous parle de sa seule grande amie, Hannah ; elle l'évoque par petites touches, comme un endroit douloureux qu'elle ose à peine toucher. Aaliya est une adoratrice de la littérature comme on peut être une adoratrice du soleil ; insomniaque, elle repense souvent à son passé, évoquant ses traductions, son travail de libraire, les auteurs et les livres qu'elle a aimés, mais aussi la guerre fratricide qui a déchiré le Liban et le conflit avec Israël.

Une fois la traduction de l'année terminée, celle-ci est placée dans un carton pendant qu'Aaliya boit deux verres de vin rouge - un vrai rituel - et remisée dans la chambre de bonne ; mais cette année, il va se produire un incident dans cette pièce et la fin du livre est jolie et inatendue.

Un beau destin de femme, une vie racontée dans une langue incisive et pleine d'humour ; entre rires et peines, cette insoumise magnifique est un personnage qu'on n'oubliera pas !

 Premières phrases : " On pourrait dire que je pensais à autre chose quand je me suis retrouvée avec les cheveux bleus après mon shampooing, et les deux verres de vin n'ont pas aidé à ma concentration. Que je vous explique. D'abord, il faut que vous sachiez ceci à mon sujet : je n'ai qu'une seule glace chez moi, et encore, elle est sale. Je suis quelqu'un qui nettoie consciencieusement, on pourrait même dire compulsivement - l'évier est d'un blanc immaculé, ses robinets en bronze étincellent - mais il est rare que je songe à nettoyer la glace. Je ne pense pas qu'il nous faille consulter Freud ni l'un de ses nombreux sous-fifres pour savoir qu'il y a là un problème."

Posté par claire jeanne à 18:51 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
29 janvier 2017

"La vie rêvée de Virginia Fly" de Angela Huth * * * * (Ed. Quai Voltaire ; 2017, écrit en 1972)

51ZiCHR17PLMerci à Babelio (Masse critique) et aux éditons Quai Voltaire

Ecrit en 1972, mais ne paraissant en France que maintenant, "La vie rêvée de Virginia Fly" est une belle réussite d'Angela Huth ; comme à son habitude, l'auteure dissèque avec soin les sentiments de ses personnages et particulièrement de son héroïne, ici Virginia, mais avec un humour plus intense que dans ses livres plus récents. Cette pauvre Virginia, professeure d'arts plastiques habitant toujours chez papa-maman pourrait être vraiment pathétique, avec sa trentaine intacte ; elle est toujours vierge, n'a pas vraiment de petit ami, et le clame haut et fort dans une émission de télévision.
Et alors, qu'est-ce qui est drôle là-dedans ? Eh bien tout ! La jeune fille entretient une relation épistolaire depuis douze ans avec Charlie, un américain qui débarque enfin à Londres ; évidemment les choses ne sont pas du tout ce qu'elle a cru et la perte de sa virginité avec Charlie ce soir-là est un morceau d'anthologie ! " Virginia ferma les yeux. Mon Dieu, faites qu'il enlève ses chaussettes, supplia-t-elle. Les yeux toujours fermés, elle ôta son collant et sa culotte. Elle entendit le rire de Charlie. Qu'est-ce qu'il y a ? Tu fais comme les enfants : tu fermes les yeux et tu t'imagines que les autres ne peuvent pas te voir... Virginia ouvrit les yeux. Charlie se léchait les lèvres et reniflait. Des soubresauts agitaient son slip... Bon, allez, on s'y met." (p 82)
Les parents ne sont pas mal non plus : le père un homme "moyen", gentil, chronomètre le temps qu'il met à toute heure et en toute saison pour revenir de la gare et la mère s'habille comme pour une soirée quand elle reçoit "nos amis de la télévision" et son décolleté se couvre de plaques rouges...

Suite à son passage télévisé, Virginia reçoit deux lettres ; la première d'une femme, Mrs Robinson, qui veut lui faire rencontrer quelqu'un, Ulick ; l'autre lettre provient du "professeur", avec lequel elle va au concert depuis quelques années. Veuf et nettement plus agée qu'elle, le professeur a l'air d'hésiter à faire sa demande...
C'est sa lucidité qui est émouvante et drôle en même temps ; Virginia est sans illusion sur elle-même et s'accepte telle qu'elle est. Mais la pression sociale est forte, alors pourra-t-elle conserver sa façon de concevoir la vie ?
La fin du livre montre que ce qui est drôle peut devenir cruel... En tout cas, Angela Huth a parfaitement réussi son coup : nous entraîner dans une histoire qu'on ne lâche pas, nous divertir, tout en nous montrant nos multiples travers. Un très bon moment de lecture !

Posté par claire jeanne à 13:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
27 janvier 2017

"Va et poste une sentinelle" de Harper Lee * * * * * (Ed. Le livre de Poche ; 2015)

vaCette histoire est la suite de celle racontée dans le grand classique des écrivains du Sud des Etats-Unis qu'est "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur". On retrouve immédiatement le style d'écriture, l'ambiance qui nous avait tant plu et on se coule dans le bouquin comme si on ne l'avait jamais quitté... Jean Louise dite "Scout" a grandi, elle a maintenant vingt-six ans et vit à New-York, elle revenue pour les vacances à Maycomb, Alabama, où elle a grandi et où elle détonne par son franc-parler et son originalité ; on est dans les années cinquante, la grande époque de la lutte des noirs américains pour leurs droits civiques.

L'auteur nous parle de l'adolescence de la jeune fille, de tous ses bons souvenirs de Maycomb, de ses rapports avec les gens qu'elle aime et qui l'aiment : son père, Atticus Finch, avocat juste et compétent, l'employée noire Calpurnia qui l'a élevée, Jem son frère, tombé mort brusquement d'un arrêt cardiaque comme leur mère de nombreuses années plus tôt, Tatie Alexandra et  Oncle Jack, frère et soeur d'Atticus, ainsi que les amis de toujours Dill et Hank surtout ; Jean Louise se remémore leurs jeux et la grande liberté dont ils bénéficiaient.
Et puis, un jour, à peu près au milieu de ses vacances, elle suit secrètement son père et son "presque" fiancé Hank, à une réunion : un conseil des citoyens de Maycomb ; là, elle tombe des nues et sa déconvenue est immense, elle qui avait fait de son père un dieu... Elle n'avait pas fait suffisamment attention à New York, mais la cour suprême a déclaré la fin des inégalités dans les écoles ; est-ce acceptable dans les Etats du Sud que le Nord - le gouvernement fédéral - leur disent ce qu'ils doivent faire au sujet des Noirs, dans les écoles ?

Extrait (p 228) : "Jamais je n'ai appris à penser "les Nègres". J'ai grandi entourée de Noirs, mais c'étaient Calpurnia, Zeebo l'éboueur, Tom le jardinier, et tous les autres. Il y avait des centaines de Noirs autour de moi, c'étaient eux qui travaillaient dans les champs, qui ramassaient le coton, qui réparaient les routes, qui sciaient le bois avec lequel nous construisions nos maisons. Ils étaient pauvres, ils étaient sales et ils avaient des maladies, certains étaient fainéants, indolents, mais jamais, pas une seule fois, on ne m'a donné à croire que je devais les mépriser, les craindre, leur manquer de respect, ou que je pouvais me permettre en toute impunité de les maltraiter."

Heureusement, Harper Lee n'a pas oublié de regarder les choses de la vie avec un certain humour : ses angoisses quand elle était toute jeune et qu'elle croyait qu'elle allait avoir un bébé parce qu'un garçon l'avait embrassée sur la bouche, le bain de minuit avec Hank dont toutes les commères de Maycomb parlent le lendemain, ses anciennes camarades de classe qui ne vivent maintenant qu'à travers leur mari...


L'ensemble fait un livre fort, passionnant, très réussi !

 

Posté par claire jeanne à 17:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
21 janvier 2017

"Luz ou le temps sauvage" de Elsa Osorio * * * * (Ed. Métailié ; 2002)

41B505XW3WLDepuis qu'elle a mis au monde son fils Juan, Luz se pose des questions et a des doutes sur ses propres origines ; argentine, elle suit une piste jusqu'à Madrid où elle retrouve un dénommé Carlos Squirru.
Après ce chapitre introductif, le lecteur se retrouve en 1976 : c'est Luz qui raconte à Carlos tout ce qu'elle a pu apprendre. Une jeune femme Mariana Dufau, fille d'un militaire haut gradé, avait accouché d'un petit garçon mort-né ; la jeune mère était dans le coma. Ses parents ont alors eu l'idée de prendre le bébé d'une prisonnière pour remplacer le bébé mort, et l'ont imposé à Eduardo, le mari de Mariana. 
Liliana, emprisonnée à cause de ses idées révolutionnaires, a été protégée pendant sa grossesse par son gardien, surnommé La Bête à cause de sa force, qui pensait offrir le bébé à sa compagne, Miriam ; mais les évènements tournent autrement et Miriam se retrouve avec Liliana et sa petite chez elle, en attendant que le père de Mariana, qui va mieux, vienne chercher le bébé. Les deux femmes, si différentes soient-elles, une ancienne prostituée au grand coeur et une fille de bonne famille devenue communiste, vont se lier et décider de fuir, avant que la petite ne soit enlevée et sa mère torturée ou tuée. Bien sûr, des gens aguerris comme ces hommes extrêmements violents et impitoyables, vont aller jusqu'au bout de leur logique...

 Revenant sur un moment très triste et peu glorieux de l'histoire de l'Argentine, l'auteure nous immerge dans un récit prenant : vols de bébés, privation d'identité des enfants et de leur histoire de famille ; des souffrances qui dureront des années. Le plus insupportable, les responsables n'ont quasiment pas été punis !
C'est un beau livre, une histoire dont le récit progressif est bien maîtrisé ; mais c'est un livre terrible, qui nous met face au mal que certains hommes peuvent faire à leurs semblables. Comparables à ce qui a été fait par les nazis, la cruauté en Argentine a atteint des sommets, malheureusement.
Mais c'est aussi un livre d'espoir, tant de personnes ont essayé de prendre soin de Luz, de la protéger ; et avec les "Grands-mères de la place de mai" on veut dire "plus jamais, plus jamais ça !"

Extrait (p 135) : " ... Et à la Banque nationale des données génétiques, il n'y avait rien non plus... - Comment ? - Rien, dit-elle en relevant les yeux. Cette banque a été créée en 1987, bien que depuis des années on ait fait ce type de démarche. En 1987, Carlos - la répétition avait un net accent de reproche. Il y a là le sang de centaines de parents de disparus pendant la dictature, afin d'aider à les identifier. J'ai fait une analyse d'histocompatibilité, puis la banque a cherché, mais cela n'a rien donné... il n'y avait aucun échantillon de sang correspondant au mien. Moi, personne ne m'avait recherchée."

Posté par claire jeanne à 18:22 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

19 janvier 2017

"Fraternels" de Vincent Borel * * * (Ed. Sabine Wespieser ; 2016)

41HbjtY7NULVincent Borel a photographié le monde actuel puis choisi de zoomer sur un certain nombre de faits et de personnages qu'il trouve représentatifs pour raconter son histoire. Son propos nous place dans une dizaine ou une vingtaine d'années : comment les choses et les Hommes ont-ils évolué ? Avec un parti pris lucide mais plutôt optimiste, et pas mal d'humour, l'auteur nous a concocté une fable surréaliste, un roman d'anticipation en quelque sorte.

Le livre débute avec un certain François-Joseph de La Fistinière s'apprêtant à pisser sur la flamme de la Résistance du Mont Valérien à Suresnes (92) ; pas de quoi en faire toute une histoire - même si sa famille revendique nombre de militaires haut gradés - sauf que l'exploit du jeune homme va faire le tour du monde parce que filmé par son "ifon" 11, le souple, qu'il a "ventousé" sur la croix de Lorraine.
Au pérou, à Cuzco, on instaure un nouveau temps pour en finir avec l'impérialisme occidental (de l'hémisphère nord) ; les horloges dites du sud vont tourner en sens inverse. Dans les hauts plateaux andins voisins, les mines de lithium ont défiguré les paysages et rendu malades ou débiles les habitants, lithium qui permet à des millions de véhicules électriques de rouler et de smartphones de fonctionner.
A La Défense, la plus haute tour - hélicoïdale - abrite l'entreprise "Opié", numéro un européen de l'énergie et firme conceptrice de l'ifon ; Samia y est hôtesse d'accueil au rez-de-chaussée, Kevin technocadre au trente-sixième étage, et Alexis Dataz PDG de la firme a un appartement au cinquante-cinquième ; Alexis est le fils illégitime de Gontran de La Fistinière. Opié prépare en grand secret une nouvelle source d'énergie, un "tokamak", pour pallier aux problèmes mondiaux d'électrcité.
Le chemin de kevin croisera celui d'un certain Dragomir Kadyrov propriétaire de mines en Sibérie et d'une forteresse pleine de hackers située à Tchernobyl ; celui de Samia croisera Yaqut (né Colin Pacôme) avec lequel elle partagera les valeurs d'un Islam bon et tolérant, à l'opposé du Califat de l'obscurantisme.
En Lamalie (au nord de l'Oural) un peuple presque disparu, les Kètes, à peine cinq mille âmes, souffre du réchauffement climatique et subit un gigantesque glissement de terrain ; Tyapsa initiée par Uim-émè le chamane, sera la dernière Kète, une femme-magie aux dons exceptionnels. La température montant, le trafic maritime pourrait être permanent même au nord du cercle polaire et les terres rares : tantale, iridium et autres métaux aux propriétés exceptionnelles seront alors accessibles...
Du côté de Manosque, un groupe de villageois amoureux des livres a créé une association pour prendre soin du savoir qu'ils contiennent et résister à la dématerialisation.
On croise aussi dans ce gros bouquin (550 pages) le tsar Vladimir, une nanotode ( = "machin superintelligent"), un smartphone directement connecté aux neurones du cerveau, le Sultan des Ténèbres, quatre huskis bleus, etc.

Face à la civilisation de l'omniprésence des objets connectés et du pouvoir de quelques hommes cyniques, certains vont se dresser courageusement pour leur opposer une certaine humanité ; utopie romanesque d'après son auteur, qui dit s'être amusé de bien des travers de notre société, le livre se termine par une apocalypse que Vincent Borel a voulu joyeuse et pleine d'espoir.

Premières phrases : " En cette nuit du 18 juin embaumée de tilleuls, François-Joseph de La Fistinière s'apprête à pisser, d'un jet dru, sur la flamme éternelle de la Résistance. L'esplanade du mont Valérien, encore toute bruissante ce matin des solennités républicaines, est désormais vide. Seules quelques phalènes vrombissent autour des lampadaires. François-Joseph, prénommé de la sorte pour complaire à un oncle épris de la Première Guerre Mondiale - et surtout particulièrement fortuné - vise en titubant la flamme bleuâtre. Ce rebelle s'est toujours fait un point d'honneur d'atteindre le centre des gogues sans provoquer d'éclaboussures. Mais le gros joint de ganja qu'il a planté entre les lèvres rend ses gestes incertains."

 

Posté par claire jeanne à 10:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
14 janvier 2017

"Le marchand de passés" de José Eduardo Agualusa * * * * (Ed. Métailié ; 2010)

51ZJjpeVJPLQue faire quand on a un présent et un avenir plutôt assurés mais un passé peu glorieux ? Eh bien, pourquoi ne pas s'inventer de nouveaux ancêtres, un arbre généalogique et une nouvelle histoire de famille...
C'est ce que fait à Luanda (Angola) un certain Félix Ventura, angolais "pure race" dit-il mais albinos ; il vit dans une maison entourée de hauts murs, pleine des milliers de bouquins héritées de son père adoptif vendeur de livres anciens ; ce trafiquant de souvenirs, vend des passés à la nouvelle bourgeoisie angolaise à la recherche de grands-parents et d'arrière-grands-parents illustres ou au moins cultivés, avec parchemins, photographies, etc.
On est après la guerre civile (donc après 2002) et un soir un homme, à la recherche d'un autre passé que le sien, lui rend visite : on dirait le diable en personne mais il paye très très bien ! C'est un homme blanc, qui refuse de dire son nom mais veut bien avouer qu'il est reporter-photographe, et il lui faut très vite une nouvelle identité. Dans le même temps, Félix fait la connaissance de la jeune Angela Lùcia qui est là, un soir où l'étranger vient dîner...
Qui nous raconte cette histoire ? Un de ses amis sur lequel le lecteur se pose bien des questions ! Et élabore bien des hypothèses !

Ce livre étonnant et séduisant, profondément original, est constitué de chapitres assez courts aux titres souvent enchanteurs : "un petit dieu nocturne", "un bateau rempli de voix", "une boîte à splendeur"... entrecoupés de rêves numérotés, où se retrouvent souvent Félix et le narrateur.
Il y est question de littérature, d'amour, d'identité et de mémoire, le tout écrit dans une belle langue poétique ; laissez-vous emporter entre rêve et réalité et prenez un grand plaisir de lecture !

Premières phrases : " Je suis né dans cette maison et j'y ai grandi. Je n'en suis jamais sorti. Lorsque vient le soir j'appuie mon corps contre le cristal des fenêtres et je contemple le ciel. J'aime voir les flammes hautes, les nuages au galop et, au-dessus, les anges, des légions d'anges, qui secouent les étincelles de leur chevelure, en agitant leurs grandes ailes en flammes. C'est toujours le même spectacle. Tous les soirs, pourtant, je viens jusqu'ici, et je m'amuse et je m'émeus comme si je le voyais pour la première fois. La semaine dernière Félix Ventura est arrivé plus tôt et m'a surpris à rire pendant que là, dehors, dans l'azur agité, un énorme nuage courait en rond, comme un chien, tentant d'éteindre le feu qui lui embrasait la queue. Ah, c'est incroyable ! Tu ris ?"

Posté par claire jeanne à 17:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
08 janvier 2017

"Alice au pays des merveilles" de Lewis Carroll * * * * (Ed. Poche Jeunesse ; première parution 1865)

9782253025726_frDans la série Relucture des Classiques, en voici une très agréable et très drôle ! Comment ne pas sourire, rire, être ému(e) au récit des aventures de la petite fille, des rencontres insolites qu'elle fait : un lapin blanc qui tire une montre de son gilet en disant qu'il est en retard, une souris qui nage, un petit lézard qui s'appelle Bill, une chenille qui fume un calumet et plein d'autres animaux qui parlent et vivent des histoires plutôt étonnantes...

Extrait : "... Alice n'avait vu plus étrange terrain de croquet... Des hérissons servaient de boules, des flamants roses de maillets et les soldats qui tenaient lieu d'arceaux devaient faire le pont en se tenant sur les mains et les pieds. La première difficulté pour Alice fut de maintenir son flamant. Elle y réussit en tenant le corps sous son bras, pattes pendantes, mais le plus souvent, au moment où elle avait obtenu que le cou soit bien raide pour taper sur le hérisson avec la tête, le flamant se retournait et la regardait dans les yeux avec une expression si ahurie qu'elle ne pouvait s'empêcher d'éclater de rire ; et quand la tête était de nouveau en bas, Alice sur le point de recommencer s'apercevait que le hérisson en avait profité pour se dérouler et s'enfuir." (p 117)

Alice est une petite exploratrice : en tombant aux "Antipattes" à la suite du lapin blanc, elle découvre un monde à l'envers du sien où on peut grandir mais aussi rapetisser, où on peut se demander qui on est, où des animaux bizarres donnent d'étonnantes leçons de morale et où des cartes à jouer parodient la justice.

Chef d'oeuvre de l'absurde et du merveilleux, ce récit continue de nous enchanter !

Posté par claire jeanne à 21:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
05 janvier 2017

"Confiteor" de Jaume Cabré * * * * * (Ed. Babel ; première parution 2013)

51f_5eEqpiL"Ce n'est qu'hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j'ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. Tout à coup, j'ai vu clairement que j'avais toujours été seul, que je n'avais jamais pu compter sur mes parents ni sur un Dieu à qui confier la recherche de solutions, même si, au fur et à mesure que je grandissais, j'avais pris l'habitude de faire assumer par des croyances imprécises et des lectures très variées le poids de ma pensée et la responsabilité de mes actes."
Cette première phrase du livre introduit à merveille l'histoire d'Adrià ; "Confiteor" est le récit d'une existence, celle de ce barcelonais, né au début des années cinquante. Adrià Ardèvol I Bosch habite toujours l'appartement qui fut celui de ses parents, dans lequel il a aménagé de magnifiques bibliothèques, et il y écrit des sortes de Mémoires à destination de la femme de sa vie, Sara, avant de perdre complètement ses facultés intellectuelles : il a une soixantaine d'années et est atteint de la maladie d'Alzheimer.
Enfant prodige, extrêmement doué pour les langues et le violon, il rendait ses parents très fiers de leur fils ; mais l'aimaient-ils ? C'est une question récurrente dans la vie d'Adrià ; ils essayaient plutôt de l'attirer chacun dans son camp, études de langues pour le père, violon pour la mère.
On comprend vite que le père d'Adrià, Fèlix Ardèvol I Guitteres, qui possède un magasin d'antiquités, est passionné par les documents originaux, manuscrits anciens, vieilles cartes ; son fils sera comme lui, et également épris de langues anciennes, de philosophie, et de littérature.
Pourtant, pour Adria, qui comprendra bien plus tard la provenance illégale et immorale de nombreuses antiquités et objets de valeur, cet homme aura été un père exigeant et froid ; Fèlix Adèvol avait des accointances avec le Mal Absolu...

Bernat, qui avait la même professeure de violon qu'Adrià, sera son ami toute sa vie ; une amitié fidèle bien qu'entachée d'envie du côté de Bernat. Très bon violoniste puisqu'il en fait sa profession, il envie cependant à son ami d'enfance son talent d'écrivain. Et puis il y a Sara, la femme tant aimée, et un violon ancien exceptionnel, un Storioni de 1764, qui va être une pièce maîtresse dans la vie d'Adrià.
Bien d'autres personnages - tous des personnalités assez complexes -  construisent ce récit tragique qui emmène le lecteur à travers le temps et plusieurs pays ; en particulier deux figurines-jouets un cowboy et un indien, qu'Adrià fait parler pour comprendre la vie, lui qui est si souvent décalé...

A quoi est due la fascination qu'exerce ce roman ? Sans nul doute à la construction et à l'écriture très originales du récit : les révélations progressives ne suivent pas la chronologie de l'Histoire mais arrivent régulièrement au gré de ce dont se souvient Adrià, la maladie emmêlant de plus en plus ses souvenirs et les identités des personnages ; Jaume Cabré se révèle un véritable virtuose parce que le récit se lit sans difficulté à condition d'être attentif. L'écriture aussi est belle et les phrases étonnantes dès le début, passant du "je" au "il", parlant d'une personne puis se mettant dans la peau d'une autre ; les points de vue et les époques changent sans cesse.

Il y a dans ce roman foisonnant de personnages dont les destins se croisent, une belle histoire d'amour, une belle histoire d'amitié, le destin d'un homme et celui d'un violon. Il est assez difficile de parler de ce livre, de lui rendre justice ; il faut absolument le lire !


Un livre puissant, érudit, dense, superbe !

 

Extraits :

"Pendant très longtemps, malgré son caractère ombrageux, mon père me fascina et je voulais lui faire plaisir. Et surtout, je voulais qu'il m'admire. Brusque, oui ; mauvais caractère, aussi ; et il ne m'aimait pas du tout. Mais je l'admirais. C'est sûrement la raison pour laquelle j'ai tant de mal à parler de lui. Pour ne pas le justifier. Pour ne pas le condamner." (p 68)

"J'avais toujours eu du mal à être un enfant comme les autres. Bon, je n'étais pas comme les autres. Mon problème qui était très grave et qui, à en croire Pujol, était sans remède, c'était que j'aimais apprendre : j'aimais apprendre l'histoire et le latin et le français et j'aimais aller au conservatoire..." (p 155)

"Les oeuvres d'art sont d'une infinie solitude, disait Rilke. Les trente-sept étudiants le regardèrent en silence. Le professeur Adrià Ardèvol se leva, descendit de l'estrade et commença à monter quelques marches de l'amphithéâtre. Aucun commentaire ? demanda-t-il. Non. Personne n'avait rien à dire. Mes étudiants n'ont rien à dire quand je les titille avec des phrases comme les oeuvres d'art sont d'une infinie solitude. Et si je leur dis que l'oeuvre d'art est l'énigme qu'aucune raison ne peut dominer ?" (p588)

"Quand il entra dans l'atelier avec la tasse fumante, il contempla sa nuque. Elle avait ramassé ses cheveux en queue de cheval, comme elle le faisait toujours quand elle dessinait. J'adore ta tresse, ta queue de cheval, tes cheveux, quelque soit la façon dont tu les portes. Sara était en train de dessiner, sur une feuille au format paysage, des maisons qui pouvaient appartenir à un village à moitié abandonné. Elle esquissait maintenant une ferme, au fond. Adrià but une gorgée de thé et demeura bouche bée, voyant la ferme prendre forme, peu à peu..." (p 654)

Posté par claire jeanne à 19:33 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
14 décembre 2016

"Les fils de la Médina" de Naguib Mahfouz * * * * (Ed. Babel ; première édition 1959)

fils_de_la_me_dina

Naguib Mahfouz, prix Nobel de Littérature 1988

Enfant d'un quartier populaire de la capitale égyptienne, Naguib Mahfouz nous raconte ce quartier du Caire, El Gamaliya, peuplé d'une multitude de gens très pauvres, menant des vies misérables. Dominés par les "futuwwas", hommes de main brutaux des intendants, les habitants du quartier organisé en waqf (institution islamique, c'est un leg pieux : l'ensemble des bâtiments et terrains appartiennent à Dieu, et les revenus sont - normalement - redistribués à la population) vivent sous le joug des "Dix Conditions".
Roman allégorique, "Les fils de la Médina" nous raconte l'émergence d'hommes forts et charitables, cherchant à sortir leur peuple de l'oppression et à combattre l'injustice, apparus successivement et dont l'histoire fait penser à celle d'Adam, de Moïse, de Jésus et de Mahomet.
La première histoire est celle d'Adham qui avec sa femme se fait chasser de "la Grande Maison" de son père, Gabalawi, pour avoir voulu accéder à une connaissance interdite ; la deuxième, celle de Gabal, qui après avoir traversé un désert et vécu en exil, rencontre son ancêtre Gabalawi le Patriarche, qui lui dit de renverser l'oppresseur par la force ; puis c'est Rifaa, né en exil, fils de menuisier qui revient essayer de "guérir" ceux de son quartier, puis Qasim celui qui veut mettre la force au service du bien et enfin Arafa, l'alchimiste qui va tuer Dieu. Et toujours, au bout d'un certain temps, les hommes oublient, retombent dans les mêmes travers et se remettent à se battre...

Livre très original, une saga cairote passionnante et bien écrite, un récit très intelligent, qui critique l'organisation sociale des waqfs et les caractères des hommes ; l'ensemble présente une vision désabusée et plutôt pessimiste de la société humaine car quelle est la solution ? Y-en-t'il une, ou même plusieurs ? L'auteur ne le dit pas qui met en cause une religion mal comprise mais aussi une société matérialiste, sans Dieu.

Premières phrases : " Au commencement, là où se trouve actuellement notre quartier, il n'y avait que le désert du Muqattam qui s'étendait à perte de vue. Au milieu du désert se dressait la Grande Maison construite par Gabalawi, comme un défi à la solitude, aux fauves et aux bandits de grands chemins. Son mur d'enceinte enfermait une vaste étendue de terrain, dont la moitié ouest constituait un verger et la moitié est était occupée par une imposante demeure, composée de trois corps de bâtiment. Or, un jour, le Fondateur fit venir ses fils dans la grande salle du rez-de-chaussée..."

Posté par claire jeanne à 10:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]