Les 2 bouquineuses ont aimé

21 janvier 2018

"La leçon d'allemand" de Siegfried Lenz * * * * * (Ed 10/18 ; première parution 1968)

51WB58QP8ZLMais quel grand bonheur de lire un livre comme celui-là ! Un bonheur bien trop rare de rencontrer cette littérature qui sort complètement de l'ordinaire, qui  comble le lecteur d'une joie sans pareille.

Une île sur l'Elbe, tout au nord de l'Allemagne, dans un établissement pour "jeunes délinquants" : le jeune Siggi Jepsen, dont on ne comprend que bien plus tard ce qu'il fait là, est puni parce qu'il a rendu feuille blanche à son devoir d'allemand. Le sujet : "Les joies du devoir" ; pourtant il sait ce qu'il peut écrire, l'histoire de son père correspond exactement. Mais comment mettre de l'ordre dans toutes ses pensées, par où commencer ? Pris par le temps de la réflexion, Siggi n'a pas celui de rédiger. Alors il est enfermé dans une chambre-cellule pour faire ce travail-punition.
1943 sans doute, son père est le représentant local de la police ; de Berlin, un jour, est arrivé un ordre qu'il doit transmettre. Le peintre Max Ludwig Nansen n'a plus le droit de faire des tableaux. Le policier Jens Ole Jepsen - père du narrateur - est ami d'enfance du peintre, mais son devoir est d'appliquer les ordres ; il ira jusqu'à confisquer des feuillets blancs où l'artiste Max Nansen aurait pu peindre de l'invisible...

A travers le narrateur Siggi, son frère Klaas qui s'est volontairement blessé pour ne pas faire la guerre, le père rigoriste et la figure un peu mystérieuse de la mère - en tout cas vue ainsi par l'enfant d'alors - c'est tout un monde, une époque, des gens, une façon de vivre dont nous parle l'auteur ; l'histoire dans son ensemble est indirectement liée à la guerre et dépasse de beaucoup les circonstances de ce conflit.

En parallèle, il y a ce qui se déroule dans l'institution, les responsables qui veulent arrêter la punition au bout d'un certain temps, mais Siggi a tant à dire qu'il doit terminer ce qu'il écrit ; le surveillant, Joswig, celui qui souffre autant que les punis, assure une sorte de réconfort et d'humanité ; et il y a une délégation de psychologues en visite dans l'établissement, dont un, Wolfgang Makkenroth, prend le cas de Siggi comme thème de son rapport pour son diplôme, ce qui fournit un éclairage supplémentaire et un recul intéressants sur la conduite de Siggi par rapport à l'obsession de son père, empêcher le peintre de peindre ou confisquer ses oeuvres, même après la fin de la guerre.

Il y a des pages - beaucoup - absolument magnifiques sur la peinture, sur l'enfance et la façon dont elle perçoit les adultes et sur le fait d'écrire, le travail d'écrivain ; la mer du Nord, ses digues, le vent fort sont aussi des personnages à part entière du récit.

Un superbe "classique" allemand, à lire absolument !

Extrait (p 40) "... Ces fous-là ; comme s'ils ne savaient pas que c'est impossible : interdiction de peindre. Sans doute, avec de tels moyens on peut faire beaucoup de choses et on peut en empêcher beaucoup d'autres ; mais pas toutes : on ne peut pas empêcher quelqu'un de peindre."

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10 janvier 2018

"L'habitude des bêtes" de Lise Tremblay * * * (Ed. Boréal ; 2017)

L97827646251561C'est l'histoire d'un homme, Benoît, le narrateur, devenu bon grâce à son chien, Dan ; Dan lui avait été glissé dans la poche quand ce n'était encore qu'un chiot et il l'avait gardé.
Nous sommes au Québec, de nos jours, dans des paysages magnifiques et grandioses ; et nous y sommes vraiment, par la magie de l'écriture de Lise Tremblay, qui restitue une atmosphère de neige, de froid, de grande beauté. Autrefois, celui qui raconte, était dentiste, gagnait beaucoup d'argent et partait dès que possible en hydravion chasser et pêcher dans le nord. Ne comptaient pour lui que ces virées entre hommes ; il vit actuellement dans un chalet au Saguenay, au bord d'un lac, bien loin de Montréal.
Autour de cet homme il y a eu une épouse, partie avec un autre, et une fille d'une trentaine d'années maintenant, Carole, qui souffre d'une pathologie assez particulière, elle veut être rien, ni homme ni femme ; surtout ne pas avoir de sexe apparent.

"Je ne pouvais plus grand-chose pour Carole, et lorsque j'aurais pu faire quelque chose, je ne l'avais pas fait. Il était trop tard. J'avais été un père odieux. Ma fille et mon ex-femme avaient vécu dans le luxe, mais je ne m'intéressais pas à elles." (p12)

Proches du narrateur Benoît,  il y a Rémi, un qui aime les bêtes mais pas les "touristes", c'est lui qui le premier voit le loup ; et puis Odette la vétérinaire, qui va essayer de soigner Dan, et Mina une vieille femme qui est la sagesse même, mais qui va mourir, tout comme Dan, et enfin Patrice, un neveu de Rémi, qui est garde-chasse.

Au début du livre, Dan tombe malade et Carole va se faire opérer ; c'est le début du mois de septembre, la chasse devrait commencer bientôt et certains du village deviennent alors complètement fous. Il y a des guerres de territoires de chasse, le problème des loups qui tuent ou estropient des orignaux, quelques hommes d'une même famille, les Boileau, qui entendent tout régenter et deviennent menaçants...

Ce sont donc quelques semaines que le narrateur nous décrit, un temps particulier au cours duquel auront lieu des évenements forts et lourds de sens pour lui ; quand le livre se terminera, une grande page aura été tournée et Benoît sera un peu plus apaisé.

Un livre fort agréable à lire, grâce à son atmosphère et à l'écriture pleine de tournures québecoises "c'est pas si pire", "une gang", "ça a de l'air", "en maudit", etc.

Extrait (p 56) : " Après le repas, j'ai proposé d'aller marcher un peu. C'était doux pour un soir de septembre. On s'est dirigés vers l'entrée du vieux pont. Odette m'a rappelé à quel point je trouvais le paysage extraordinaire à mon arrivée. Je lui ai dit que je le trouvais encore tout aussi majestueux et que chaque fois que je descendais la côte qui surplombe le fjord, je ne pouvais plus m'imaginer vivre ailleurs."

 

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09 janvier 2018

"Le garçon sauvage" de Paolo Cognetti * * * (Ed. 10/18 ; première parution 2013)

41wrdsDbo_LIl est parti à la fin de l'hiver, dans la montagne, il n'en pouvait plus... A l'instar, entre autres, du jeune héros de "Into the wild" et de l'écrivain Henry David Thoreau dont il cite le manifeste, il part vivre "dans les bois, vivre de manière réflechie... et ne pas découvrir à sa mort qu'il n'avait pas vécu". "Il", c'est l'auteur, qui veut retrouver la montagne de ses vacances d'enfant, ses souvenirs les plus heureux. Alors il monte dans les Alpes où il habite une "baita" (un chalet) isolée ; il nous raconte son installation dans la maison construite par des bergers quelques siècles plus tôt. C'est l'occasion pour lui de se souvenir des étés de son enfance, d'évoquer ses lectures, ses marches dans la nature, ses explorations et ses découvertes.

Un aigle qui apprend à voler à son aiglon, une marmotte musicienne, un renard gourmand, des chevreuils l'aident à vivre une solitude qui n'est pas si difficile ; il nous parle aussi de quelques rencontres savoureuses et intéressantes, avec Remigio le propriétaire de la baita, rénovateur de maisons et grand lecteur, avec les vaches, les bergers et surtout les chiens quand tous montent pour les quatre mois d'été et avec Gabriele le boiteux avec lequel l'auteur va passer plus d'une soirée.
Beaucoup de titres et d'écrits émaillent le récit de ce jeune écrivain milanais, en particulier des poésies d'Antonia Pozzi, mais aussi des extraits de livres de Thoreau, de Primo Levi et d'Elisée Reclus.

Quand il va mieux, qu'il recommence à écrire, il redescend dans la vallée après avoir fait le plein d'images souvenirs ; il sait déjà que bientôt il reviendra.

Un beau livre, fort et délicat, à conseiller à tous les passionnés de Montagne et de Nature.

 

Premières phrases : " Il y a quelques années, j'ai eu un hiver difficile. Il me semble inutile aujourd'hui de revenir sur la cause de mon malheur. J'avais trente ans et je me sentais à bout de forces, désemparé et abattu, comme quand une entreprise en laquelle tu as cru échoue misérablement. Un travail, une histoire d'amour, un projet à plusieurs, un livre qui m'a demandé des années d'efforts. A l'époque, imaginer l'avenir me semblait une idée aussi aberrante que de prendre la route un jour où tu as de la fièvre, qu'il pleut dehors et que ta jauge d'essence est dans le rouge.

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04 janvier 2018

"La salle de bal" de Anna Hope * * * * (Ed. Gallimard ; 2017)

51kdbk9xXmLMais qu'a-t'elle donc fait, cette pauvre Ella, pour être mise en prison ?
En fait la jeune ouvrière de la filature n'est pas emprisonnée mais internée à l'asile de Sharston (Yorkshire), un grand ensemble pour aliénés indigents. Ce qu'elle a fait : briser une vitre pour voir le ciel et respirer un peu d'air frais ; les fenêtres de l'usine sont constamment fermées et Ella qui travaille depuis l'âge de huit ans a toujours les yeux rouges et gonflés par les peluches qui volent et a du mal à respirer l'odeur écoeurante de la laine.

Nous sommes en Angleterre, en 1911, une époque où Churchill est premier ministre et où la psychiatrie n'est pas très avancée ; à la moindre incartade c'est la camisole, et pour les anorexiques l'alimentation forcée au "tube". Un projet de loi est en préparation pour "le contrôle des faibles d'esprit". C'est une époque où l'on parle d' "homme supérieur" et d' "homme inférieur" et nombreux sont ceux qui pensent que la pauvreté est héréditaire et que si les pauvres ne se reproduisaient pas, il n'y en aurait plus (!). De là à penser stérilisation des "inaptes", il n'y a qu'un pas...

A Sharston, le docteur Charles Fuller suit un certain nombre de patients ; c'est un jeune médecin très musicien qui pense - au début de sa carrière - que Mozart et Bach peuvent venir en aide aux épileptiques et aux mélancoliques. Il s'apprête d'ailleurs à faire une allocution au prochain congrès, au sujet d'une amélioration possible de l'état des patients grâce à la musique. Il fait également partie de la Société d'éducation eugénique, dont le but avoué est d'empêcher "la décadence de la Nation" et d'assurer "la préservation de la race".

Un jour, Ella veut s'enfuir ; elle court très vite mais rencontre John, un autre patient, sur son chemin.

Le roman raconte trois histoires en parallèle, trois histoires qui se complètent : celles de Charles, d'Ella et de John. Sharston est un lieu immense, il y a environ mille hommes et mille femmes présents en cet endroit autosuffisant grâce aux cultures et à l'élevage réalisés sur place. Et... il y a une salle de bal, où des patients, triés et encadrés, vont se rencontrer et danser le vendredi soir. Ella et John se retrouveront pendant un certain temps dans cette immense salle qui les aide à reconquérir une vie fort abimée.
Ils vont s'apprivoiser, parler de la Nature qu'ils aiment et à laquelle ils sont très sensibles ; John enverra quelques lettres, mais il ne sait pas qu'Ella n'a pas vraiment appris à lire...

C'est une très belle histoire qui ne se déroule pas de façon attendue, un récit bien mené et bien écrit, et un témoignage passionnant sur une époque révolue. C'est un livre qui remue un peu le lecteur, mais qui n'est pas triste ; c'est au contraire un récit plein de beauté et d'espoir.

Extrait (p 51) : " Elle était là. Les bras attachés dans le dos. Avec pour seules affaires les vêtements qu'elle portait. Il y avait une chambre dans une maison d'une rue de Bradford, où un lit étroit faisait face à une fenêtre surplombant une cour ; il y avait des vêtements de rechange là-bas, dans cette chambre où elle dormait depuis son enfance et qui pourtant ne représentait rien pour elle. Elle sentit alors une puissance monter. Le même sentiment qu'elle avait eu à la filature, sauf qu'à présent il prenait racine, lui redressait l'échine. Il faisait noir, elle était seule, mais son sang circulait : elle était vivante. Elle allait l'étudier, cet endroit, cet asile. Se cacher au plus profond d'elle-même. Faire mine d'être sage. Et ensuite elle s'évaderait. Pour de bon cette fois..."

 

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26 décembre 2017

"La plaisanterie" de Milan Kundera * * * * * (Ed. folio ; première parution 1967)

510tXvjFkWLLa plaisanterie, c'est celle que fait Ludvik Jahn un jour, sur une carte pour son amie Marketa. Mais les "autorités" ne comprennent pas la plaisanterie, ce sont des gens sérieux, pas de pardon pour ceux qui s'amusent avec les mots même si ce sont des clins d'oeil.
Dans ce premier roman de Milan Kundera, situé dans la Tchécoslovaquie des années 40 - 50 entre l'après-guerre et le Printemps de Prague, Ludvik étudiant d'une vingtaine d'années, est condamné suite à ce qu'il voulait être de l'humour, par ses propres camarades, Pavel Zemanek en particulier, exclu et relégué pour des années dans une caserne d'où il ne sort que pour travailler au fond d'une mine.

Plusieurs points de vue s'expriment, le principal étant celui de Ludvik : des années plus tard, il revient chez lui, dans sa ville natale, afin d'accomplir une tâche dont on ne sait rien, si ce n'est qu'il va effectuer "une belle destruction" et dont on suppose donc qu'il s'agit d'une vengeance. Il retrouve Kosta un ami de vieille date, qui lui prête son studio, et croit reconnaître Lucie, un ancien amour,  en la coiffeuse qui le rase... Et c'est tout un monde passé qui renaît, évoqué tour à tour par Ludvik et Helena la femme de Pavel, ainsi que par Jaroslav, le musicien attaché aux traditions et au folklore moraves.
Il est question d'un Ensemble de chants et de danses auquel ont appartenu les protagonistes ; il est question aussi de dévastation et de rêves perdus, de justice et d'absurdité, de Jésus et de la difficile compréhension réelle de l'autre, de la complexité de l'existence donc.

Véritable oeuvre littéraire qui - entre autres - dénonce le régime politique de la Tchécoslovaquie dans les années 40 à 60 à travers des destins personnels,  ce récit est peuplé de personnages très humains, d'une belle épaisseur.

Est-ce avant tout un "roman d'amour" comme le disait Kundera ? Peut-on le qualifier de roman philosophique ? Ce livre qui se termine par la question "Et si l'Histoire plaisantait ?" est à la fois passionnant et très plaisant à lire !

Premières phrases : " Ainsi, après bien des années, je me retrouvais chez moi. Debout sur la grande place (qu'enfant, puis gamin, puis jeune homme, j'avais mille fois traversée), je ne ressentais nulle émotion ; au contraire, je pensais que cette place dont le beffroi (semblable à un reître sous son heaume) surplombe les toits rappelait le vaste terrain d'exercice d'une caserne, et que le passé militaire de cette ville de Moravie, jadis rempart contre les raids des Magyars et des Turcs, avait imprimé sur sa face la marque d'une irrévocable hideur."

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07 décembre 2017

Cérémonie" de Yasmine Chami * * * * (Ed. Babel ; première édition 2002)

41vzOfmAlkLC'est un livre d'atmosphère, une grande maison au Maroc, des femmes qui préparent un mariage, qui racontent et se racontent des histoires et des légendes pleines de sens cachés ; il y a des étoffes dans de grandes armoires, des senteurs,  et des chambres fraiches à l'abri des persiennes.

Khadija, architecte, est revenue dans la maison de ses parents, avec ses trois fillettes, lorsqu'elle s'est séparée de son mari ; pour elle, qui construit de belles demeures aux terrasses ombragées, c'était "la seule maison possible".
Que devient une femme sans homme dans le Maroc encore très contraint par le poids des traditions ? Il y a bien eu Aïcha, une tante adorée de ses nièces mais sans le statut de l'épouse et de la mère, la fille adorée de son père, une beauté solitaire partie trop tôt.
Khadija retrouve sa cousine Malika, sa complice, sa meilleure amie, venue de Paris pour la cérémonie ; mariée depuis cinq ans déjà et dont le ventre ne se remplit pas...

C'est une famille où toutes et tous n'ont pas "réussi" de la même façon et donc, où des écarts blessants se sont creusés ; omniprésence de la mère, toute puissante reine de la famille, qui compare, exige mais aussi aime et protège ; l'ancien Maroc n'est plus, regrette-t-elle.

Très belle écriture, fine et évocatrice - les belles djellaba de flanelle ou de laine fine, les doigts chargés de bagues, les chevelures magnifiques - font de ce récit un véritable joyau ; un petit livre, mais en quelques phrases tout est dit, un long poème : c'est très beau !

Premières phrases : " C'est pour elle la seule maison possible. Pas seulement à cause de l'allée d'orangers dont les branches alourdies de fruits exhalent en hiver une odeur si suave qu'elle enveloppe comme une haleine le visiteur happé dès le portail massif ouvert à grand bruit par le gardien alerté depuis la cour intérieure, où il vaque nonchalamment à d'improbables réparations. Comme tous les habitants de la maison, Khadija guette le premier envol de la course folle de Boujemàa. Puis elle identifie le vrombissement de la voiture paternelle chargée de victuailles, la farine et l'huile en quantité, le sucre et la menthe, la viande et les poulets vivants qu'il faudra égorger et plumer dès le lendemain."

 

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01 décembre 2017

"Dans les forêts de Sibérie" de Sylvain Tesson * * * * (Ed. Gallimard ; 2012)

41U3hiI6mMLPourquoi fuir ? Et que fuit-on quand on part loin ? Longtemps ?
Pour Sylvain Tesson, il s'agit de tenir une promesse qu'il s'était faite ; tout au long du livre, il égrène ses raisons de faire l'ermite : se retirer et disparaître, ne pas nuire aux autres êtres vivants, vivre la solitude (Qu'est-ce que la solitude ?... Elle impose une responsabilité : je suis l'ambassadeur du genre humain dans la forêt vide d'hommes. Je dois jouir de ce spectacle pour ceux qui en sont privés. Elle génère des pensées puisque la seule conversation possible se tient avec soi-même. Elle lave de tous les bavardages, permet le coup de sonde en soi. Elle convoque à la mémoire le souvenir des gens aimés. Elle lie l'ermite d'amitié avec les plantes et les bêtes et parfois un petit dieu qui passerait par là.").

 Derrière la fenêtre de sa cabane au bord du lac Baïkal, l'auteur contemple : le paysage, la vie ? Comment ne pas penser alors à Christian Bobin qui écrit dans "Les Ruines du ciel" : "Je suis vivant, assis devant une table en bois, je regarde la lumière pleuvoir sur le jardin - que puis-je demander d'autre ?" Alors une question se pose : est-on obligé de partir pour voyager ?

S. Tesson lit, observe, va voir ses "voisins" à plusieurs jours de marche ; s'il ne porte pas toujours les Russes dans son coeur - il les trouve plutôt grossiers  - il a une vraie passion pour les paysages et les arbres ; il boit aussi, beaucoup de vodka semble-t-il, et il fume le cigare. Ce qui ne l'empêche pas de faire de grandes marches et d'escalader des mètres de pistes.

Le philosophe voyageur écrivain nous fait part dans son journal de ses pensées et réflexions quotidiennes ; loin du monde qui s'agite, il prend forcément du recul. Humour, sarcasmes et formules à l'emporte-pièce : "le tabasco permet d'avaler n'importe quoi avec l'impression de manger quelque chose", " on pourrait passer là une idyllique nuit d'amour. J'ai l'endroit, c'est déjà quelque chose."

Au bout de trois mois, deux jeunes chiens le rejoignent, Aïka la chienne noire, et Bêk le chien blanc ; et après un hiver où il fait souvent - 30°c, le printemps arrive en mai. Ce sont alors des paysages très différents qui apparaissent, l'eau l'emporte sur la glace et les arbres se "rhabillent".

L'écriture est concise, ici pas de délayage ! Observations de la nature, des animaux ou idées et opinions variées venues soudainnement à son esprit, tout est précis, net, le mot juste, l'image évocatrice.
L'auteur parle agréablement et intelligemment des animaux : " Des milliers d'années de pensée aristotélicienne, chrétienne et cartésienne nous cadenassent dans la certitude qu'une marche infranchissable nous sépare de la bête..." Un de ses amis russes lui fera "le plus beau compliment de toute son existence" : "Ta présence ici dissuade les braconniers. Tu auras sauvé quatre ou cinq ours". Et quand il reçoit une mauvaise nouvelle, il se rend compte que les fourrures des bêtes absorbent bien les larmes...

Il fut heureux dans son isba. Une expérience hors du commun et il sait déjà qu'il reviendra.

Premières phrases : " Je m'étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois. Je me suis installé pendant six mois dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du Nord. Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, pas de routes d'accès, parfois, une visite. L'hiver, des températures de -30°c, l'été des ours sur les berges. Bref, le paradis. J'y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste - l'espace, le silence et la solitude - étaient déjà là."

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30 novembre 2017

"La femme qui fuit" de Anaïs Barbeau-Lavalette * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution 2015)

51e841vxlCLPrix des libraires du Québec 2016 ; Prix France-Québec 2016 ; Grand prix du livre de Montréal 2015

Mais qu'est-ce que c'est que cette grand-mère en pointillés ?
Comment une femme a-t-elle pu abandonner ses enfants de trois ans et un an pour aller vivre sa propre vie ?
Peut-on comprendre une attitude aussi choquante ?

C'est tout l'objet du livre magnifique d'Anaïs Barbeau-Lavalette, dont Suzanne Meloche était la grand-mère ; une grand-mère qu'elle ne vit que trois fois dans sa vie et dont elle essaie de retracer le parcours, une grand-mère qui a blessé profondément sa mère en l'abandonnant à l'âge de trois ans.

L'auteure remonte jusqu'en 1930, à Ottawa ; Suzanne "subit" une jeunesse difficile dans une famille Franco-Ontarienne pauvre, au moment de la Grande Crise, de l'omniprésence des prêtres qui imposent des familles trop nombreuses et de la domination des anglophones. Suzanne, au caractère fort et révolté, n'a qu'une envie, fuir.
Puis c'est la fin de la seconde guerre mondiale, Suzanne a dix-huit ans et quitte son Ontario natal pour le Québec ; brillante élève, elle a gagné un concours d'éloquence et est acceptée dans un établissement de Montréal pour compléter ses études. Elle a rencontré une bande d'amis, des jeunes créateurs, ébenistes, peintres, qui l'encouragent à publier sa poésie ; ce sont des contestataires, les "Automatistes". Parmi eux, Marcel, qui devient son mari et le père de ses deux enfants. Jusqu'au jour où,  sans doute trop éprise de sa liberté et de l'importance de sa créativité, Suzanne s'en va...

Le livre est une lettre adressée à Suzanne, à cette femme qu'il serait facile de haïr puisqu'elle a fait tant de mal ; sa petit-fille a préféré aller à sa rencontre, l'interpeller, mais pas la juger. C'est émouvant, instructif et très bien écrit ! Un très bon et beau livre, à ne pas manquer.

Extrait (p 21) : "Il fallait que tu meures pour que je commence à m'intéresser à toi. Pour que de fantôme, tu deviennes femme. Je ne t'aime pas encore.
 Mais attends-moi. J'arrive."

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27 novembre 2017

"Le petit caillou de la mémoire" de Monique Durand * * * * (Ed. de l'aube ; 2017)

51TiNlRrZkLMerci Monique Durand d'avoir si bien parlé de la littérature québecoise et surtout de la place de la littérature innue, ce soir-là (10 novembre 2017) à la Librairie Québecoise de Paris.

Du coup, est née une belle envie de découvrir cette auteure francophone au parler si enthousiasmant et à la faconde superbe ! Son récent roman, qui se situe dans plusieurs époques et plusieurs lieux est très représentatif de cette écriture venue de la Belle Province.
C'est une histoire familiale pleine de Poésie, de Nature, d'Humanité mais avec parfois aussi un peu de désespérance devant la dureté de la vie...

Le récit s'ouvre sur l'histoire de William, un jeune garçon chargé d'apporter un courrier urgent à son père, Etienne, qui travaille pour l'entreprise Sullivan au Sault-au-Castor ; à huit ans ce soir-là, il tue son premier orignal et en est terriblement bouleversé. Mais son père le sera plus encore en apprenant la mauvaise nouvelle envoyée par sa femme : la Sullivan ferme, c'est la crise qui sévit partout et entraîne trop de familles dans la misère.

William est un amoureux de la Nature :

Extrait (p 20) : "Ce que William aime par-dessus tout, c'est faire un feu au bord de la grève. Dans les soirs sans vent, quand la fumée monte droit vers les galaxies, cylindre d'abord compact puis s'évasant doucement jusqu'à se dissoudre dans l'air. Ces feux-là le consolent de tout. Des feux bien ronds et bien nourris, pas trop gros, juste faits pour lui et quelques étoiles, où le menu brasier est réparti avec un certain équilibre."

Et William a envie d'aller plus tard travailler loin, dans le Nord "Là, dans ce bout du monde, les aurores boréales embrasent le ciel tantôt en vert, tantôt en rose. Chaque fois, racontait Geoffroy, c'est comme si la moitié du ciel se déménageait dans l'autre, le début de la fin du monde ne serait pas différent. Et sous cette grande transhumance de laits pastel, il fallait s'accrocher pour que le sol ne se dérobe pas sous nos pieds."

Geoffroy, le frère aîné d'Etienne, a été très longtemps trappeur dans le Nord ; il y a des pages magnifiques sur cette vie de "trappage" et de rencontres très épisodiques avec d'autres humains, en particulier des montagnais, amérindiens du Québec, beaucoup plus fréquentes avec les animaux dont les trappeurs ne prélèvent que ce qui est nécessaire.

Aimé, le père d'Etienne et de Geoffroy, pêcheur originaire de Bretagne avait longtemps fait les campagnes de morues sur le Grand Banc de Terre-Neuve ; c'était vers la fin du XIXème siècle et un jour le jeune Aimé avait dit à sa mère que de la prochaine pêche, il ne reviendrait pas. C'est souvent ainsi que cette région s'est peuplée.

Des personnages forts, des histoires familiales entrelacées, un petit caillou qui fait le lien ; un très beau livre que l'on laisse avec regrets... Mais on va se précipiter sur les autres livres de Mme Durand !

 

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23 novembre 2017

"La servante écarlate" de Margaret Atwood * * * * (Ed. Pavillons Poche Robert Laffont ; première parution 1987)

51tC4zOyzHLQuel livre étonnant ! Première constatation : une belle écriture, soignée mais l'impression étrange de ne rien comprendre. Où sommes-nous, quand, et que se passe-t-il exactement ?

Une jeune femme, nommée maintenant Defred, raconte son histoire, mais ne la livre que très lentement, par bribes, à des lecteurs fascinés qui essaient de mettre bout à bout les informations dont ils disposent ; il y a eu le temps d'avant, lorsqu'elle était mariée à Luke et mère d'un enfant. Mais maintenant tout a changé : il y a eu une guerre de sectes, les livres ont été brûlés et personne n'a plus le droit d'écrire. Elle vit chez le Commandant et sa femme, est habillée d'un uniforme rouge avec sur la tête un bonnet à ailettes pour ne pas voir et ne pas être vue. On comprend assez vite que dans les couples chez lesquelles elles sont placées, les servantes écarlates procréent à la place des Epouses stériles.

Extrait (p 230) : "Notre fonction est la reproduction ; nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire : tout a été fait pour nous éliminer de ces catégories. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n'est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquée par des cajoleries, ni de part ni d'autre ; l'amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c'est tout : vases sacrés, calices ambulants."

C'est tout à fait glaçant comme perspective et l'auteure adapte son style à l'histoire ; elle nous montre un nouveau monde possible, qui se voudrait dénué de sentiments. Mais c'est bien sûr impossible, les êtres humains sont faits de chair, de sang, de raison et... de sentiments.
C'est le Commandant, le premier, qui réclamera un "vrai" baiser et qui l'attirera dans son bureau rempli - ô surprise - de livres, ce qui est formellement interdit ! Puis Defred est contactée par une autre servante écarlate, en effet une certaine résistance s'organise.
Mais il y a des "Yeux" qui circulent, écoutent, prêts à se saisir de ceux qui parlent, ou n'obéissent pas ; la jeune Defred se souvient d'avant, avant que le gouvernement ne disparaisse, que la Constitution ne soit suspendue, que la censure ne s'installe, que les femmes n'aient plus droit à la propriété.

Bien sûr c'est l'un des thèmes principaux du livre que cette perte d'autonomie du sexe féminin dans cette nouvelle société, cette république de Gilead ; mais c'est loin d'être le seul. L'importance des sentiments humains, des souvenirs, de l'histoire de chacun, la dictature avec son cortège d'écoutes, de censures et de confiscation d'enfants, et une certaine analogie vient à l'esprit en lisant cette histoire, analogie avec la condition d'esclave et leur fuite par le "chemin de fer clandestin".

Un livre "coup de poing" très intéressant, riche et bien écrit, mais dont on espère de tout coeur que jamais ce qu'il contient ne se réalise !

 

 

 

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