16 mai 2012
"1Q84" livre 1 Avril-Juin de Haruki Murakami * * * * *
Dans ce premier tome, deux histoires s'entrecroisent et parfois se recoupent ; il y a celle de Aomamé et celle de Tengo. Aomamé est une jeune femme sportive, assez solitaire, professeur d'arts martiaux et quelque chose comme masseuse kinésithérapeute ; Tengo est un jeune homme du même âge, la trentaine, professeur de mathématiques et écrivain, mais qui n'a pas encore été publié ; comme Aomamé, il est assez solitaire. On comprend vite que Aomamé est aussi une tueuse ; elle fait passer dans un autre monde les hommes qui ont maltraité leur femme ; elle est en rapport avec une formidable vieille dame âgée qui recueille les femmes maltraitées.
Tengo a sans doute connu, il y a longtemps, à l'école, Aomamé ; elle était alors assez malheureuse chez des parents témoins de Jéhovah ; elle devait accompagner sa mère dans son porte à porte. Tengo lui, devait accompagner son père, collecteur d'une taxe, la NHK, dans sa tournée. Dans ce premier livre, Tengo, à la demande de son éditeur, va ré-écrire le livre d'une jeune fille de dix-sept ans ; un très beau livre, mais pas très bien écrit, qui remportera ensuite un grand prix. Aomamé, elle, pense vivre dans une distortion ou une boucle du temps ; quand elle regarde le ciel, elle aperçoit deux lunes, certains faits d'actualité lui échappent... Les chapitres se succèdent, l'un consacré à la jeune femme, le suivant au jeune homme.
C'est passionnant, profond, très humain, souvent poétique et extrêmement bien écrit ; un livre comme il en existe peu !
08 mai 2012
"La fortune de Sila" de Fabrice humbert * * * *
Le point central du livre est un dîner dans un excellent restaurant parisien au cours duquel se produit un incident assez grave : un serveur noir est frappé par un des dîneurs ; les principaux personnages du roman sont présents, mais n'interviennent pas, et leur vie en sera complètement changée. L'auteur revient sur leurs passés respectifs, puis prolonge leurs histoires ; il y avait là, Simon et Matthieu, amis et colocataires, un couple russe Elena et Lev Kravchenko, un couple d'américains Shoshana et Mark Ruffle ainsi que leur jeune garçon, et Sila jeune immigré sans papiers qui les servait, celui qui fut frappé. L'histoire se passe pendant les années 90, c'est la fin de l'URSS, l'avènement de Eltsine et des oligarques en Russie ; les hypercrédits à la surconsommation aux USA, le règne du dieu argent à La City de Londres. En fin de livre, un dîner dans un restaurant newyorkais rassemble à nouveau les personnages principaux, qui ont alors changé de vie...
Livre très bien écrit, passionnant, qui nous apprend beaucoup sur le cynisme des banques et des banquiers de tous pays, les ambitieux faiseurs d'argent qui écrasent beaucoup autour d'eux et sur l'origine de la grande crise mondiale actuelle ; à l'instar de Simon, tous les êtres humains ne sont sans doute pas fait pour vivre dans ce monde vulgaire et destructeur, où les rapports de force sont devenus extrêmement durs.
Premières phrases : "L'homme mangeait. Les plats se succédaient, auréolés de noms rares scandés par les serveurs : murex, thon rouge et gambas obsiblues, ventrèche laquée, courgette serpent, main de bouddha, merinda et herbes insolites, goujonnettes de sole voilées de farine de maïs, truffes blanches d'été... Une poésie précieuse. Et les saveurs, mêlant ces ingrédients délicats dans une diversité cohérente, s'écroulaient dans le palais, en continuelles explosions du goût, libérant toujours de nouvelles nuances."
02 mai 2012
"Les revenants" de Laura Kasischke * * * *
Plusieurs histoires se croisent dans ce nouveau beau livre de L. Kasischke : il y a Craig, qui a, semble-t-il tué Nicole, sa petite amie, dans un accident de voiture et Perry son fidèle colocataire ; il y a Shelly, qui a assisté à l'accident et dont l'histoire d'amour avec une de ses étudiantes et employée, Josie, fait scandale ; il y a toutes les filles des "sororités" de l'université américaine où vivent tous les personnages du roman ; et il y a Mira Polson, mariée, deux enfants, anthropologue spécialiste de la mort et chargée de cours. Le livre débute par l'accident ; puis Craig revient à l'université à la rentrée et c'est alors que commencent les faits étonnants : plusieurs personnes pensent avoir aperçu Nicole... On suit aussi une partie de la vie de Perry: il n'a pas l'air d'accord avec Craig qui croyait que Nicole était une jeune fille sérieuse et sage ... Après un début assez lent où L. Kasischke met en place les protagonistes et les atmosphères, le rythme s'accélère et le suspens est soutenu ; c'est presque un roman policier ! Et le style, belle écriture soignée, contribue à l'attrait exercé par l'histoire.
Excellente "critique" du New York Times Book Review: "... elle (l'auteure) nous laisse entrevoir la possibilité d'un autre monde et nous y transporte..." ; c'est très exactement ça !
Première phrase : "La scène de l'accident était exempte de sang et empreinte d'une grande beauté. Telle fut la première pensée qui vint à l'esprit de Shelly au moment où elle arrêtait sa voiture. Une grande beauté."
22 avril 2012
"La ballade de Lila K." de Blandine Le Callet * * * *
Au début, on ne sait ni quand ni où on est ; une petite fille se souvient que des hommes en noir sont venus l'arracher brutalement à sa mère pour la conduire au "Centre" ; là on s'occupe plus ou moins bien d'elle et petit à petit, le lecteur comprend que sa mère a été déchue de ses droits, qu'on est à Paris et que l'histoire se passe en 2100 et quelques. Cette enfant, Lila, semble présenter tous les symptômes de l'autisme ; et elle n'a qu'une pensée : retrouver sa mère. C'est d'abord Mr Kaufman, le directeur du Centre, qui passe du temps avec elle et l'instruit, puis Fernand quand Mr K. a été renvoyé ; il n'écoutait pas ce que les "étroits du conseil" préconisaient et persistait même à lui prêter des livres... Lila va grandir, essayer de se conduire en personne raisonnable pour gagner son indépendance et retrouver sa mère ; et à la Bibliothèque où elle commence de travailler, elle va rencontrer Milo. Dans ce monde assez différent du nôtre, où il y a "la Zone" et la "ville intra muros" séparées par une frontière, où des caméras surveillent les moindres faits, gestes et paroles, où tout est programmé et organisé par des chimères et des automates, et où les livres sont remplacés par des "grammabooks", quel est la vie de l'être humain ? Un bouquin très intéressant, très prenant, qui aborde plusieurs thèmes fondamentaux : l'éducation, la peur des autres, le sens de la vie, le courage de résister...
Premières phrases : "Quand je suis arrivée dans le Centre, je n'étais ni bien grande, ni bien grosse, ni en très bon état. Ils ont tout de suite cherché à me faire manger. Me faire manger, c'était leur obsession, mais c'était trop infect. Chaque fois qu'ils essayaient, je détournais la tête en serrant les mâchoires."
18 avril 2012
"Les amandes amères" de Laurence Cossé * * *
Une belle histoire, humaine, émouvante, que celle de Fadila ; femme de ménage d'origine marocaine, vivant dans une chambre minuscule à Paris, elle est engagée par Edith, traductrice, pour faire le repassage. Edith s'aperçoit vite que Fadila est totalement illettrée : elle n'est quasiment pas allée à l'école, a été mariée à quatorze ans et a eu une vie difficile ; elle a tenté une fois de suivre des cours d'alphabétisation, car ne savoir ni lire ni écrire est une terrible honte et un grand handicap ; mais elle avait vite laissé tomber. Edith, pleine de bonne volonté va essayer de lui apprendre ; le livre relate ce très difficile apprentissage d'une personne âgée, l'amitié qui va lier les deux femmes, le découragement, les progrès ; Fadila se livre jour après jour et tout doucement, entre les cours, c'est toute la vie de cette femme et mère marocaine qui est révélée. Un livre qui finit mal mais qu'on referme en souriant car Fadila et Edith se sont rencontrées, appréciées et aidées. Et il y a la façon de parler de Fadila ! Elle parle "oralement", le français à la marocaine ; savoureux.
Premières phrases : "On sonne à la porte. Edith travaillait, sur la table de la salle à manger. Je ne bouge pas, se dit-elle, la barbe. Qui ça peut-il bien être ? Il fait presque nuit. Mais elle s'est levée, elle va ouvrir. C'est Aïcha, tout sourire, la gardienne du 31, accompagnée d'une femme plus agée."
15 avril 2012
"La vie devant soi" de Romain Gary (alias Emile Ajar) * * * * *
Quel coup de coeur ! Dès les premiers mots, Momo nous entraîne dans son univers, à Belleville, entre Madame Rosa, vieille juive qui l'a élevé depuis ses trois ans et dont la santé décline maintenant rapidement, les autres enfants qui trouvent refuge dans la pension de Madame Rosa, Monsieur Hamil et son livre de Victor Hugo, Monsieur N'Da Amédée, le maquereau proxynète, et Madame Lola, ancien boxeur reconverti en travestie au bois de Boulogne. Toute une galerie de personnages qui vont entourer et aider le jeune garçon dans sa lutte contre les absences de Madame Rosa et pour empêcher celle-ci de partir mourir à l'hôpital.
L'amour qui s'est tissé au fil des années entre ce petit garçon arabe et cette vieille dame juive traumatisée par sa déportation est très émouvant, et la façon dont Momo raconte cet amour, mots d'enfants mêlés d'expressions d'adultes entendues et reformulées, voire réinterprètées à sa sauce, est tout simplement irrésistible.
Premières phrases : "La première chose que je peux vous dire c'est qu'on habitait au sixième à pied et que Madame Rosa, avec tous ces kilos qu'elle portait sur elle et seulement deux jambes, c'était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. Elle nous le rappelait chaque fois qu'elle ne se plaignait pas d'autre part, car elle était également juive. Sa santé n'était pas bonne non plus et je peux vous dire aussi dès le début que c'était une femme qui aurait mérité un ascenseur."
11 avril 2012
"Le coeur d'une autre" de Tatiana de Rosnay * * *
Un roman facile et rapide à lire, et bien prenant ; difficile de le lâcher avant la fin... C'est une réflexion intéressante sur les changements qui pourraient s'opérer chez une personne greffée d'un organe aussi important que le coeur. De nombreux rebondissements ont lieu dans cette histoire d'un homme encore jeune, Bruce Boutard, dont le coeur est malade ; seule une greffe peut le sauver. Il attend longtemps puis un jour, l'organe de remplacement arrive. La psychologie et le comportement de notre homme va changer du tout au tout ; il s'intéresse à l'art, est heureux de vivre, refait son appartement, trouve une amie... Le greffon a-t-il un tel pouvoir ? Bruce arrivera à savoir qui est le donneur, une donneuse en l'occurence ; il veut connaître sa vie, ce qui l'entraînera en Italie et en Suisse où il mène en quelque sorte une enquête à la découverte de celle qui lui a permis de rester en vie.
Premières phrases : "J'avais les habitudes lugubres d'une vieille fille ; ces vieilles filles velues à bouillottes qui se parlent seules à voix basse, qui portent des chaussettes de laine pour dormir et leur Damart même quand il fait chaud. Rien de tragique pourrait-on dire. Cependant - hélas ! -, il s'avère que je suis un homme."
04 avril 2012
"Seins et oeufs" de Meiko Kawakami * * *
On a pas mal parlé de ce livre, à l'occasion du Salon du Livre 2012, dont l'invitée était la littérature du Japon. "Seins et oeufs" correspond à une nouvelle façon d'écrire, son auteure est une jeune femme active sur la scène culturelle japonnaise. Ce livre est l'histoire de deux femmes et d'une adolescente : Makiko est la "grande" soeur de la narratrice, et Midoriko est la fille de Makiko. Elles sont venues toutes les deux à Tokyo, car Makiko qui a à peu près quarante ans, est obsédée par l'idée de se faire faire une augmentation mammaire. Le récit de la narratrice qui retrouve ses soeur et nièce avec une certaine inquiétude est entrecoupé d'extraits du journal de la jeune fille qui, elle, au seuil de la puberté, refuse toute entrée dans le monde de la féminité. Courte histoire de femmes, écrite sans fioritures, au plus près du langage parlé et de la réalité ressentie, "Seins et oeufs" est original et résolument moderne. Une vue très intéressante de la vie de quelques femmes dans le Japon d'aujourd'hui.
Premières phrases : "On appelle ça un ovule, mais le vrai mot c'est ovocyte. Alors pourquoi est-ce qu'on dit ovule ? Pour faire la paire avec spermatozoïde. Qui dit spermatozoïde dit ovule. Avant, j'allais à la bibliothèque de l'école, mais pour emprunter des livres c'est compliqué, et puis il n'y en a pas beaucoup, c'est tout serré, c'est sombre, et dès que quelqu'un arrive il regarde pour savoir ce que tu lis, c'est répugnant."
02 avril 2012
"Les larmes de Tarzan" de Katarina Mazetti * * *
Tarzan est une jeune femme, surnommée ainsi par l'homme qu'elle a percuté lorsqu'elle arrive à toute vitesse, acrochée à une liane, sur une plage suèdoise ; cette Mariana n'a pu prendre que quelques jours de vacances avec ses deux enfants et son amie Jenny qui a aussi deux petits ; elles sont très très fauchées toutes les deux, et les pères sont absents... Rencontre très improbable - comme K. Mazetti aime les mettre en scène - entre un homme riche et gâté et une femme pauvre, courageuse et très originale ; lui, tombe amoureux assez vite, elle, reste fidèle à Mike, le père de ses enfants, dont on comprend vite qu'il est un peu félé. Comme dans ses autres livres, l'auteure profite d'une situation romanesque pleine d'humour pour aborder des thèmes plutôt graves : le couple, l'éducation, l'enseignement, l'argent, l'évolution de la société suèdoise. Intéressante aussi, la façon d'écrire : chacun exprime son opinion ou son ressenti, mais sans répétition des évènements.
Premières phrases : "Tarzan a poussé un hurlement et s'est élancée de la branche. Elle a décrit une grande courbe à travers le feuillage avant de venir s'échouer contre mon épaule gauche dans un bruit flasque et sourd. Le choc m'a propulsé à plusieurs mètres de là, bras et jambes battant comme des ailes."
28 mars 2012
"Tsubaki" de Aki Shimazaki * * * *
C'est un bon livre, assez court, le premier d'une série de cinq, intitulée "Le poids des secrets". Ce sont des secrets de famille dont il est question ici, et quels secrets ! Dans ce premier tome, la narratrice vient de perdre sa mère ; celle-ci lui a laissé tous ses biens mais aussi une lettre, où elle parle de son frère ; mais cette Yukiko n'a jamais eu de frère, du moins à la connaissance de sa fille ! Et dans la suite de la lettre, la mère livre son lourd secret... Chronique familiale en parallèle avec la fin de la guerre au Japon, la bombe tombée sur Nagasaki en particulier, ce petit livre se dévore rapidement ; bien écrit, en phrases courtes et précises, passionnant ; et, heureusement, il y a une suite...
Premières phrases : "Il pleut depuis la mort de ma mère. Je suis assise près de la fenêtre qui donne sur la rue. J'attends l'avocat de ma mère dans son bureau où travaille une seule secrétaire".
