Les 2 bouquineuses ont aimé

19 juillet 2018

"D'acier" de Sylvia Avallone * * * * (Ed. j'ai Lu ; première parution 2013)

516bNACh2ZLPrix des lecteurs de l'Express 2011

" Tous les jours, la même histoire. L'éternel va-et-vient d'Anna et Francesca entre la mer et les cabines, les cabines et la mer. Sous la douche, derrière le bar. Puis de nouveau dans l'eau. Toujours ces mêmes allées et venues, Anna et Francesca devant, les mecs derrière. Et les boudins sont là à regarder. Lisa et les autres nulles, elles dont le corps aussi, d'ailleurs, commence à se transformer. Mais elles n'étaient pas les seules à regarder. Il y avait quelqu'un, au troisième étage du bâtiment numéro sept, qui fixait Francesca sans détacher les yeux." (p 110)

Qu'est-ce qui fait l'attractivité de ce livre qu'on ne peut pas lâcher avant de l'avoir terminé ? Car après tout, une histoire d'amitié entre deux filles de treize-quatorze ans, ce n'est pas forcément une denrée rare, et la sidérurgie n'est pas vraiment un bon thème littéraire...
Mais ici il y a, omniprésente en toile de fond, la ville de Piombino, la capitale italienne de l'acier, sur le littoral toscan ; acieries, forges et hauts fourneaux, dont on se demande si ce ne sont pas eux les personnages principaux du livre.
C'est là, chez Lucchini, qu'ils travaillent tous : il y a Alessio, le frère d'Anna, qui s'occupe du pont-roulant avec les cables et les poches de coulée remplies de l'épais magma rouge et noir, Cristiano son copain d'enfance, déjà papa, qui conduit les gros Caterpilar, les bulldozers qu'il manie parfois comme d'énormes chevaux ; et puis Enrico, le père de Francesca, jusqu'à son accident.
Dans le cadre de la crise profonde du travail en Italie et de la menace de la disparition de la métallurgie, Sylvia Avallone a voulu rendre compte de ce qu'elle a vécu : des problèmes sociaux car difficile d'avoir des rêves dans ces conditions, et une précarité due à la fois aux dangers mortels du travail lui-même et à la possible disparition des emplois, mais alors, que deviendront-ils ?

Les deux filles sont Anna, la brune, la petite soeur d'Alessio, et Francesca, la blonde, fille unique ; leurs corps changent, elles asticotent les garçons et jouent au strip-tease devant la fenêtre ouverte de la salle de bain : " Cette espèce de furie qui accompagne l'éclosion du corps, quand tu as treize ans et que tu ne sais pas quoi en faire. Ta meilleure amie est là devant toi, frottant son ventre contre le tien. Elles s'enlacent et restent ainsi, à se câliner. Tombent dans une lenteur animale, un oubli." (p 37). Leur amitié, faite de sentiments tout de même assez ambigus, est la colonne vertébrale de leur vie...

L'été, pendant les vacances, c'est la plage, les jeux de ballon et les flirts ; et il fait chaud, très chaud : " A trois heures de l'après-midi, en juin, les vieux et les mômes allaient dormir. La lumière, dehors, était de feu. Assis devant la télé, les ménagères et les retraités en pantalon de polyester, les survivants des hauts-fourneaux, inclinaient la tête, asphyxiés par la chaleur." (p 20). A l'acierie, l'alliage en fusion est à mille cinq cent trente huit degrés, la chaleur est infernale, mettant les nerfs des ouvriers à très rude épreuve.
Au loin l'île d'Elbe, à quatre kilomètre seulement, mais dont les plages de sable blanc ne sont pas pour ceux travaillent aux aciéries ou vivent dans les barres d'immeubles...

Les parents des deux filles sont de véritables boulets : leurs mères encore ça pourrait aller ; mais leurs pères, elles les appellent les "babouins"... Il faut dire que celui d'Anna est un voyou, un joueur et un malhonnête qui vole et deale, celui de Francesca est un violent, il frappe la fille comme la mère, elles aimeraient le voir mort. Beaucoup d'hommes dans cette société marginale sont dominants, oppressants, comme l'usine

Et puis un jour, Anna est séduite par le jeune Mattia ; Francesca et elle ne sont plus amies, et alors, il leur manque "ce truc d'être à deux"...

On dirait que la vie de tous ces jeunes est comme suspendue... il y a forcément autre chose dans l'existence ! Et le style, fascinant, de Sylvia Avallone ; une façon de raconter souvent assez crue, les "gros mots" ne lui font pas peur, mais qui dit tellement bien les sentiments, les attentes et les peurs.
D'une écriture précise - on pourrait dire "pointue" - qui fouille l'âme des personnages, qui met des mots sur leur quotidien avec une montée en puissance jusqu'au drame final, Sylvia Avallone nous fait entrer dans la vie de ces gens, met à nu ces femmes mères de famille et ces hommes trop souvent violents et peu respectueux, ces jeunes qui grandissent en zone très industrialisée et polluée sans vraiment d'avenir.

Un livre qui couvre environ une année de vie de tous ces gens à partir de l'été 2001 ; Daniel Pennac dit de l'auteur qu'elle possède une grande énergie romanesque, elle qui raconte directement les histoires des personnages complexes et très touchants qu'elle a connus et dont elle dit qu'ils la fascinaient, en particulier les jeunes ouvriers.

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15 juillet 2018

"L'île du serment" de Peter May * * * * (Ed. Rouergue noir ; 2014)

51x_ygh7AdLEncore une fois, Peter May nous offre un livre passionnant, aussi bien grâce à l'intrigue parfaitement menée, que grâce au personnage du flic accablé et surtout à l'évocation des conséquences de la "Famine de la pomme de terre" qui a sévi en Ecosse (et pas seulement en Irlande) dans les années 1850. A cette époque, beaucoup d'écossais, de petits métayers, furent chassés de chez eux ; vivants dans des blackhouses aux "toits de chaumes courbes campés sur d'épais murs de pierre laissant échapper par leurs lézardes et leurs crevasses la fumée de tourbe qu'emportaient les bourrasques glacées de l'hiver", ils durent laisser la place aux moutons, les propriétaires terriens désirant développer leur élevage extensif. Et ils partirent vers l'ouest, vers le Québec, sur des bateaux où le long voyage devenait vite un cauchemar sans eau ni nourriture...

L'action principale se situe de nos jours et dans un lieu très particulier, une des îles de La Madeleine, petit archipel situé dans le golfe du Saint-Laurent au Québec ; Sime (Simon en gaélique écossais) parlant parfaitement anglais, la langue parlée sur l'île d'Entrée (les habitants du reste de l'archipel parlent français) il est chargé d'aller sur le lieu d'un crime, le premier depuis très longtemps en ces lieux où nul ne ferme sa porte.
Sime est un policier encore jeune, basé à Montréal à la Sureté du Québec, détruit par un manque de sommeil chronique qui le place dans un état second ; il vient de se séparer de sa femme Marie-Ange, expert médico-légal avec laquelle il faudra pourtant bien cohabiter le temps de l'enquête.
La première fois qu"il voit Kirsty Cowell, l'épouse du mort, il est persuadé de la connaître déjà ; son mari a été tué la veille au soir, en tout cas c'est ce qu'elle dit, alors qu'il tentait de la sauver d'une attaque au couteau effectuée par un homme cagoulé.
Etonnant : si elle avoue n'avoir jamais rencontré Sime et ne pas du tout le connaître, elle reconnaît par contre le motif de la chevalière qu'il porte et se souvient avoir eu un médaillon avec le même dessin gravé...

D'île en île, d'Ecosse au Canada et surtout d'une époque à l'autre, le lecteur va où l'auteur l'emmène, découvrant des histoires humaines étonnantes dans des lieux battus par les vents et la pluie ; des aventures anciennes qui se rapprochent d'histoires actuelles, des récits familiaux où des arrière-arrière-grands-parents ouvrent la voie à leur descendance.

Peter May par le biais d'une histoire policière très réussie, nous plonge de nouveau dans l'Histoire de son Ecosse natale, ce pays qu'il aime et connaît si bien et auquel il souhaite intéresser ses lecteurs ; c'est un roman très réussi, puissant et envoûtant, à ne pas manquer !

Extrait (p 370) : " Eh bien, nous avons toujours su que nous sommes écossais, n'est-ce pas ? La famille de maman venait, elle aussi, d'Ecosse. Mais cela n'a jamais paru important. C'était juste de l'histoire. Comme les récits des journaux intimes. D'une certaine façon, je n'ai jamais vraiment cru que ces gens avaient existé. Il ne m'est jamais venu à l'esprit que c'est à cause d'eux qu'aujourd'hui, nous sommes ce que nous sommes. Que nous existons grâce aux épreuves auxquelles ils ont survécu, au courage qu'il leur a fallu pour simplement rester en vie."

 

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13 juillet 2018

"Agatha Raisin enquête Sale temps pour les sorcières" de M. C. Beaton * * * (Ed. Albin Michel ; 2018)

61ufLdkUicLNous nous sommes régalées et nous avons bien ri ! C'est important de temps en temps un livre facile à lire mais bien écrit, un livre qui amuse tout en étant prenant...

Cette Agatha, quel numéro ! La cinquantaine un peu enrobée, elle a un franc parler assez osé et un sacré tempérament ! Dans cette enquête-là, elle a décidé de fuir son village de Carsely, une coiffeuse pas gentille du tout l'ayant shampouinée avec de la crème dépilatoire... Alors se montrer à moitié chauve à James, son amoureux, impossible !

Elle part donc dans une petite station de bord de mer du sud de l'Angleterre, au Garden Hotel, où elle s'apperçoit vite que quelques personnages assez improbables habitent à l'année, formant une sorte de famille ; un colonel, deux amies proches, un vieux monsieur, une "vieille peau" amoureuse du colonel, les descriptions sont désopilantes de tous ces vieux "schnoques" vus à travers les yeux d'Agatha qui va très vite semer la zizanie...
Il y aura deux meurtres, des sorcières pas très honnêtes, des philtres d'amour et des potions pour faire repousser les cheveux, des soirées dansantes, du scrabble, une amourette, et ... des rafales de vent accompagnées de pluies et d'un froid terrible.

Une lecture sans prétention, à prendre au deuxième degré et pour passer un bon moment !

"Le regard furibond et les manières hautaines d'Agatha semblaient le ravir. Vous êtes souvent comme ça ? Vous ne devez pas rigoler tous les jours ! Que pourrait-il bien vous arriver de terrible si vous venez danser avec moi ? Nous avons vraisemblablement le même âge, je ne risque donc pas de me mettre en tenue d'Adam pour essayer de vous violer. Pas besoin de ça pour violer quelqu'un. Je n'en sais rien, je n'ai jamais essayé, à vrai dire. Agatha eut soudain la vision d'une sinistre soirée de solitude au Garden. Une de plus. Oh, pourquoi pas après tout. Je me présente : Agatha Raisin, Mrs Agatha Raisin. Je loge au Garden Hotel. Et il y a un Mr Raisin ? Mort. Je suis désolé. Pas moi." (p 14)

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12 juillet 2018

"Ma mère, cette inconnue" de Philippe Labro * * * (Ed. Gallimard ; 2017)

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C'est un joli livre que Philippe Labro a écrit, une belle déclaration d'amour à sa mère ! Il faut dire que Netka était une femme charmante, qui a mis au-dessus de tout l'amour qu'elle portait à sa famille ; un mari plus âgé d'un vingtaine d'années qu'elle a beaucoup aimé, des enfants - quatre fils - qu'elle a élevés dans une tendresse et une attention peu commune, des petits-enfants qui l'adoraient...
" Lui était une colonne de marbre, solide, rassurante et imposante autorité, qui forçait le respect. Elle, un puits d'amour, de tendresse et de générosité. Ce couple avait créé une sorte de bulle, une merveille au sein de laquelle nous avons grandi sans nous poser de questions". (p 19)

Pourtant, tout avait plutôt mal commencé ; la mère biologique de Henri le frère aîné et de Henriette dite Netka la cadette, n'avait sans doute pas la fibre maternelle. Nés de père inconnu parce ce que ce père - un riche comte polonais - était déjà marié et avait d'autres enfants, tous deux ont été éduqués par Manny en Suisse puis sont confiés à Marraine à Versailles, une autre mère de substitution. Le comte, lui, est sans doute mort tué par les bolchéviks en 1920, et la mère disparaît totalement...

Netka n'aimait pas parler du passé ; il avait toujours été entendu dans la famille que ce serait Philippe, l'écrivain, qui raconterait son histoire, évoquant la femme exceptionnelle qu'était leur mère. Mais elle ne lui a pas facilité la tâche, et ses enfants ne se sont interrogés qu'assez tardivement ; très belle, intelligente, poète, bonne, elle n'aimait parler que des autres et surtout pas d'elle. Même son rôle avec son mari pendant la résistance, ils seront accueillants de fuyards juifs et furent honorés comme Justes parmi les Nations, elle le trouve banal : "... vous savez, ce n'était pas très difficile de faire ce qu'on a fait. C'était normal : on les aimait." (p 133)

L'histoire de Netka la lumineuse comme l'appelle Philippe Labro est petit à petit dévoilée au rythme de ce qu'elle veut bien dire parfois, des recherches généalogiques et dans les cimetières ; mais il reste beaucoup de zones d'ombre et Netka n'est plus là...

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09 juillet 2018

"L'Art de perdre" de Alice Zeniter * * * * * (Ed. Flammarion ; 2017)

41zujLaF6qLC'est une histoire de famille, celle de Naïma, dont le grand-père Ali, qui était kabyle, a dû venir en France avec femme et enfants après la fin de la guerre d'Algérie et y a vécu l'histoire malheureuse de tous les harkis : chassés de leur pays d'origine mais très mal accueillis en métropole, parqués dans des camps puis dans des HLM, ils ont perdu ce qui faisait d'eux des hommes forts...

Il y a eu ensuite ce qu'on appelle la deuxième génération, celle des enfants - nombreux - de Ali et Yéma, et l'auteure nous conte plus particulièrement la vie de Hamid, le fils aîné, qui sera le père de Naïma.
Ni Ali ni Hamid - qui reprochait pourtant beaucoup à son père de ne pas parler - n'ont pu ou voulu raconter ce qui leur était arrivé, tout ce qu'ils avaient resenti, ce qui les avait tant blessé...

Naïma a fait des recherches pour savoir qui était son grand-père : un homme très grand qui, après avoir participé à la seconde guerre mondiale, était devenu propriétaire à force de travail et de chance pensait-il, de terres et d'oliviers là-haut dans la montagne, en Kabylie.
Comment Ali s'est-il retrouvé dans le "mauvais camp" au moment de la guerre d'indépendance ?

"Choisir son camp n'est pas l'affaire d'un moment et d'une décision unique, précise. Peut-être, d'ailleurs, que l'on ne choisit jamais, ou bien moins que ce que l'on voudrait. Choisir son camp passe par beaucoup de petites choses, des détails. On croit n'être pas en train de s'engager et pourtant, c'est ce qui arrive." (p 60)

" Rien n'est sûr tant qu'on est vivant, tout peut encore se jouer, mais une fois qu'on est mort, le récit est figé et c'est celui qui a tué qui décide. Ceux que le FLN a tués sont des traitres à la nation algérienne et ceux que l'armée a tués des traitres à la France. Ce qu'a été leur vie ne compte pas : c'est la mort qui détermine tout." (p 110)

Adolescent, le jeune Hamid ( père de Naïma plus tard) se pose bien des questions sur le pourquoi du départ de son père d'Algérie ; qu'a-t'il fait pour qu'il doive quitter l'Algérie ? Est-ce qu'on l'a forcé à partir ?
Seule réponse d'Ali "tu ne comprends rien, tu ne comprendras jamais rien..."
Séparé de son père par un mur d'incompréhension, Hamid part à Paris où il rencontre Clarisse qui n'est pas algérienne - les rencontres avec les beaux-parents sont plutôt amusantes -  ils auront quatre filles, dont Naïma.

La troisième partie du récit est consacrée à Naïma ; la jeune femme, dans laquelle l'auteure doit se reconnaître, peu consciente qu'elle est véritablement en quête de son identité, va finir par aller en Algérie retrouver ses racines. Elle travaille dans une galerie d'art contemporain qui organise une retrospective d'un peintre algérien en délicatesse avec son pays ; c'est Naïma qui est chargée d'aller chercher ses oeuvres et qui peut, si elle le souhaite, faire le lien avec le passé.
Elle a pris de plein fouet les regards méfiants après les attentats et les remarques acerbes sur "les musulmans" ; elle prend conscience qu'elle a peur d'une sorte de guerre entre des "eux" et des "nous" parce qu'elle ne sait pas dans quel camp elle serait...

Un livre extrêmement intéressant qui semble essayer de répondre aux questions que l'on peut se poser sur la vie : à quoi tient le destin d'un homme ? Choisit-on vraiment sa vie ? Comment vivre quand on appartient à deux pays, deux cultures, deux peuples si différents qu'ils ne se comprennent pas ? Peut-on vivre l'exil ?

Tout le livre est passionnant et si chaque page a son intérêt, certaines parties sortent tout de même du lot : la discussion entre Ali et Mohand qui marchent dans Paris dix ans après la fin de la guerre d'algérie est un moment formidable, c'est la confrontation du harki exilé et de l'ancien du FLN. La rencontre de Naïma avec la famille kabyle de son père est un moment très émouvant également.

"L'Art de perdre" est un très très beau livre, un récit d'une grande humanité, plein à la fois de douceur et de force, de violence et de poésie ; un tour de force pour une jeune auteure dont on sent vibrer l'intelligence et la sensibilité. Magistral !

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06 juillet 2018

"Chasse au trésor" de Molly Keane * * * * (Ed. Quai Voltaire ; 2014, publication originale 1952)

51itPPe1JRLQuel plaisir ce bouquin ! Bien écrit, intéressant et plein d'humour, c'est pour ça qu'on aime lire ! Molly Keane est une écrivaine irlandaise, qui manie l'"humour anglais" avec dextérité !

Nous sommes en Irlande, après la seconde guerre mondiale, et dans une très ancienne vaste demeure vivent Mr Hercules Ryall un petit homme délicat de soixante huit ans, Mme Consuelo Howard sa grande et - trop - grosse soeur d'une soixantaine d'années, et leur vieille tante adorable et fragile Mlle Anna Rose ; jusqu'à il y a peu Sir Roderick vivait avec eux mais le livre s'ouvre sur son enterrement qui était "charmant charmant" et qu'ils célèbrent à leur manière en buvant force champagne.
Dans la maison, il y a aussi les jeunes gens, Sir Phillip vingt-cinq ans, le fils et donc héritier du défunt et Mlle Veronica sa cousine, la fille de Mme Howard, ainsi que trois domestiques la servante Bridgid dite "Beebee" qui s'est spécialisée dans le bien-être d'Hercules, la cuisinière Mme Guidera qui regarde les autres du haut "de ses grands airs de pudding de la reine" et enfin Willy, le chauffeur-majordome.

Et quand le notaire leur apprend qu'ils sont ruinés, ils ne le croient tout simplement pas ; seul le nouveau Sir Phillip comprend que c'en est fini des dépenses inconsidérées de ses aînés qui sont restés de véritables enfants gâtés : finis les paris aux courses de chevaux, finis le champagne et autres alcools forts et tous les amusements devenus trop onéreux. La propriété comporte bien une ferme et beaucoup de terres, mais cela suffira-t'il ? Il faut sans doute aussi accueillir des hôtes payants, mais alors là, certains n'y sont pas prêts du tout et vont jouer de vilains tours aux premiers qui se présentent...

La vieille tante Anna Rose qui s'imagine toujours en voyage, passe une bonne partie de sa vie dans une chaise à porteur ; elle se croit dans l'Orient Express où elle devait passer sa nuit de noces, nuit fortement perturbée par un "accident" dont elle ne peut ou ne veut se rappeler. Le plus important, c'est que sa tenue de mariée était accompagnée d'un véritable trésor : une parure de bijoux en rubis dont elle ne sait plus du tout ce qu'elle a bien pu faire, il y a si longtemps... Voilà pourtant qui renflouerait les caisses de ces nobles désargentés.

Le récit ressemble à la littérature anglaise de la première moitié du XXème siècle, descriptions détaillées - et amusantes - de la maison, des jardins et autres paysages environnants, subtilité du caractère des personnages, étude fine des moeurs.
Et puis c'est drôle, vraiment amusant comme tout ! On les quitte à regret tous ces hurluberlus si attachants !

Premières phrases : " Retranchée derrière son armure de pierre, la maison à face de chat ignorait complètement l'après-midi. C'était une haute maison carrée, faite de moellons irréguliers comme des écailles de poisson, mais dont toutes les ouvertures étaient entourées de pierres de taille aussi lisses que de la peau. Les fenêtres posaient sur l'après-midi leur regard vide aux sourcils rocailleux. Elles avaient contemplé environ deux cents après-midi de septembre, alors en quoi celui-là différait-il ?"

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04 juillet 2018

"Pardonnez nos vésanies" de Hélène Juillié * * * * (Ed. La lampe de chevet ; 2018)

imageVous aimez les nouvelles ? Vous aimez être surpris, voire un peu déboussolés ? Ce recueil de petits textes percutants à la limite de l'irréel, est pour vous...
Les vésanies, ce sont les folies humaines, les désordres mentaux, les égarements de l'esprit ; alors évidemment, même si tout commence assez logiquement, l'histoire peut vite devenir un peu inquiétante ; parfois, c'est dès le début que la situation dérape...

L'écriture est très belle, irréprochable, sans être trop précieuse ; on lit avec attention, avec une certaine fébrilité, pour connaître la chute et comprendre - étonné(e) - ce que l'auteure nous a raconté.

Un moment original et étrange de vraie littérature ; nous attendons impatiemment la suite...

Extrait de Apocalypse (p 25) :
Jour 1 Où suis-je ? Je n'ai ni froid, ni chaud, ni mal, ni plaisir, ni peine. Je flotte ? Peu probable, jusqu'à preuve du contraire, l'homme ne flotte pas.
Jour 2 J'aimerais bien comprendre ce qui m'arrive, d'autant que mes épisodes de conscience demeurent assez brefs. Je me souviens de celui d'hier (était-ce vraiment hier d'ailleurs ?) Je n'ai pas eu le temps d'y penser beaucoup. L'explication la plus rationnelle étant que j'ai eu un accident, je dois être dans un sale état. L'absence de sensations me perturbe, je ne ressens qu'une sorte de... curiosité.
Jour 3 Je me souviens avoir entendu des voix, lointaines, inaudibles. Cet état est très frustrant, même pour moi qui, toute ma vie, ai traité les autres de cons en me désespérant de devoir subir leurs conversations débilitantes..."

 

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30 juin 2018

"Un baiser, rien de plus" de Jean-Guy Soumy * * * (Ed. Robert Laffont ; 2018)

41pY583P2eLL'amour courtois, vous connaissez ? Sans l'avoir vécu, les anciens élèves que nous sommes ont un jour entendu parler en classe de lettres de la fin'amor, cet étonnant rapport amoureux, inventé au XIIème siècle, qui liait l'épouse du seigneur à un jeune homme non marié ; un cheminement initiatique, un art de vivre l'amour de façon différente mais codifiée, la dame détenant le pouvoir sur un amant de condition inférieure qui cherche à s'élever au niveau d'exigence de sa maîtresse.

C'est ce que Mathilde, ancienne professeure d'Université spécialiste de la poésie courtoise, reconvertie en mère de famille et épouse parfaite va demander à Raphaël, le fils méritant et ô combien charmant de sa bonne.
Elle reste la femme de Philippe Dompierre, avocat d'affaires réputé et riche, qu'elle aime toujours et dont elle ne souhaite pas se séparer ; mais elle désire vivre une expérience hors du temps avec ce jeune homme qui l'a troublée et qu'elle ne peut oublier...

En courts chapitres regroupés sous des titres montrant l'avancée de l'aventure de Mathilde et Raphaël, l'auteur nous plonge dans une belle histoire d'amour appartenant à la fois au passé et au temps actuel ; mais cette passion qui était au Moyen Age forcément vouée au malheur, peut-elle éclore de nos jours ? Mathilde tout à son rêve ne demande-t'elle pas trop à son mari et à son amant ?

Un joli roman, une parenthèse sensuelle et délicate bienvenue.

Extrait (p 13) : " Mathilde referme la chemise contenant ses notes. Le brouhaha des conversations et des rires peu à peu se dilue. Elle lève les yeux sur la salla désertée. Et voit Juliette. La plus brillante de cette année de licence. Vive, profonde, un beau regard à fleur de peau. Une de ses rares étudiantes à questionner la connaissance. La posture de Juliette, restée seule assise à sa table, traduit une réflexion intense. Et puis soudain, la jeune fille vient vers elle. Madame... Oui, Juliette. Madame, je ne comprends pas. Mathilde sourit. Elle ne pouvait espérer plus belle entrée en matière. Je ne comprends pas, madame. Ce n'est pas possible... Qu'est-ce qui n'est pas possible, Juliette ? La jeune fille cherche les mots qui pourraient traduire ses interrogations. Le corps, madame. Je ne le vois pas. Le corps des amants... où est-il ?"

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28 juin 2018

"Le chagrin des vivants" de Anna Hope * * * * (Ed. Folio ; première parution 2016)

41NlUvQRzFLTrois jeunes femmes, dont les destins vont finir par se croiser, vivent en Angleterre l'après grande guerre (14-18) ; le récit court sur cinq jours - du dimanche 7 au jeudi 11 novembre - importants et représentatifs de leur vie et de l'époque, cinq jours choisis par l'auteure pour raconter le tout début des années 1920 et les conséquences humaines d'une guerre terriblement dévastatrice.

Premières phrases : "Trois militaires émergent de leur caserne à Arras, dans le nord de la France. Un colonel, un sergent et un simple soldat. Minuit est proche, il fait un froid mordant. Les hommes se dirigent vers une ambulance de l'armée garée à côté du portail d'entrée ; le colonel s'assied à l'avant avec le sergent, le soldat monte à l'arrière. Le sergent démarre le moteur et une sentinelle ensommeillée leur signifie d'un geste de passer puis de s'engager sur la route."
Où vont-ils ? Ils partent déterrer quelques corps et en sélectionner un qui sera celui du soldat inconnu ; son enterrement est prévu jeudi à Westminster Abbey.

Les trois femmes plutôt ordinaires dont l'auteure suit la destinée vivent à Londres : Hettie, une jeune fille qui était vendeuse chez Woolworths et qui maintenent, parce qu'elle doit donner la moitié de sa paye à sa mère et à son frère Fred revenu abasourdi des combats, danse au "Hammersmith Palais" avec des hommes qui payent six pence pour valser avec elle ; il y a aussi Evelyn, presque trente ans, issue d'une riche famille de l' Oxfordshire qui lui reproche son amertume suite au décès de son fiancé Fraser mort en France en 1916, qui travaille au service des pensions des anciens combattants ; son frère Edward était aussi en France et a bien du mal à retrouver une vie normale. Et enfin Ada qui a perdu son fils Michael en 1917 mais qui croit toujours le voir ou l'entendre, et au grand mécontentement de Jack son mari elle ne vit que dans ses souvenirs ; un deuil difficile, on ne lui a jamais dit où était le corps...

Elle est très douée Anna Hope pour créer des personnages réalistes et leur environnement : beaucoup d'hommes ont été amputé d'un membre, ils crient la nuit dans leur sommeil, n'ont souvent pas de travail et doivent se battre pour toucher des allocations ; mais il semblerait que la vie continue quand même, des femmes tombent amoureuses, des vétérans renouent avec un certain bonheur grâce à leur famille.

Avec courage, Evelyn va essayer de comprendre ce qui a fait tant de mal à son frère, Ada va écouter les conseils d'une sage et Hettie emmènera son frère à l'enterrement du soldat inconnu. Des femmes qui éprouvent des doutes, souvent, mais dont la détermination à se battre et à (re)trouver une certaine joie de vivre est forte. ; que la guerre ne soit pas une malédiction, un boulet à traîner pour elles qui ne l'auront vécue qu'à travers leurs fiancé, frère ou fils...

 

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26 juin 2018

"A l'orée du verger" de Tracy Chevalier * * * (Ed. Quai Voltaire ; 2016)

41l1Pcfvd_LCe sont sans doute les arbres les véritables héros de cette belle histoire, les pommiers d'abord mais aussi les grands redwoods et autres séquoias géants de Californie... Le fil du récit, c'est le devenir d'un certain Robert Goodenough qui l'assure ; nous sommes au milieu du XIXème siécle, aux Etats-Unis et une famille nombreuse venue du Connecticut s'installe dans le Black Swamp (Ohio), une zone marécageuse peu hospitalière, véritable bourbier de terre noire détrempée, infestée par les moustiques des marais.
Pour devenir réellement propriétaires de leurs terres, les Goodenough doivent faire pousser une cinquantaine d'arbres fruitiers, signe pour l'Etat que les colons ont bien l'intention de rester ; un homme qui navigue sur les rivières de l'Ohio, une sorte de pépinièriste vend des graines et des plants aux pionniers qui arrivent.
Le travail de la terre est très dur, surtout le défrichage, il y a souvent beaucoup d'enfants et il n'est pas rare que les maris tapent  leur femme ; chaque mois d'août la fièvre des marais arrive et chaque année des enfants en meurent... Seul divertissement, aller au camp biblique écouter la parole divine à vingt kilomètres dans la petite ville de Perrysburg...

" Ils se disputaient encore à propos des pommes. Lui voulait cultiver davantage de pommes de table, pour les manger ; elle voulait des pommes à cidre, pour les boire. Cette querelle s'était répétée si souvent qu'ils jouaient désormais leurs rôles à la perfection ; leurs arguments s'écoulaient fluides et monotones autour d'eux car ils les avaient l'un comme l'autre entendus assez fréquemment pour ne plus avoir à écouter." (p 15)

Ceux qui se disputent ainsi sont les parents de Robert : James le père, passionné de pommes, en particulier de la reinette dorée au goût de miel et d'ananas, Sadie la mère, grande amatrice d'eau-de-vie de pomme surtout depuis que trop de ses enfants sont morts de la fièvre impitoyable transmise par les moustiques.
Robert le benjamin a hérité de l'amour des arbres de son père, qui lui a aussi appris la technique des greffes ; très jeune adolescent, il quitte la maison familiale en laissant derrière lui sa soeur chérie Martha. Après quelques péripéties, il arrive en Californie comme beaucoup à cette époque, d'abord pour chercher de l'or puis il devient assistant d'un botaniste anglais qui recueille graines et plants pour les envoyer en Angleterre où les gens se sont pris de passion pour les arbres géants.
Robert a donc maintenant un métier, agent arboricole, mais en a t'il fini pour autant avec les voyages et sa fuite éperdue loin de l'Ohio ? Et puis, qu'est-ce qui l'a fait courir ainsi toujours plus à l'Ouest ? Qu'a-t'il vu, vécu pour qu'il craigne également de s'installer avec Molly, la jeune femme qui porte son enfant ?

C'est l'histoire de pionniers américains souvent miséreux mais durs à cuire, des personnages authentiques très bien détaillés par Tracy Chevalier ; des hommes et des femmes dont les destins se croisent dans ce livre âpre mais humaniste.

"Tu es un brave homme, Robert Goodenough... Ne l'oublie surtout pas. Tu peux choisir d'être différent de ton passé." (p 314)

 

Posté par claire jeanne à 18:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]