Les 2 bouquineuses ont aimé

26 juin 2017

"Les métamorphoses" d'Ovide * * * * (Ed. GF-Flammarion)

51S0VHKY89LC'est un grand, grand, plaisir de (re)lire "Les métamorphoses" : un fond de culture que nous avons tous plus ou moins en tête, mais aussi un peu oublié. Le retrouver est un bonheur, une "madeleine de Proust".

Ovide, poète romain (- 43 ; + 17) a écrit, avec "Les métamorphoses", l'un des plus longs poèmes antiques qui nous soient parvenus ; dès les premiers vers, il déclare qu'il chantera les métamorphoses des corps depuis le commencement du monde jusqu'à son propre temps (l'avènement d'Auguste).

Dans cette oeuvre de grande ampleur, le poète qui affichait depuis son plus jeune âge un goût prononcé pour les lettres,  rassemble des mythes qui n'appartiennent à personne, qui font partie des traditions populaires et religieuses ; familier de la littérature grecque, il connaît assez bien la géographie du pays - qu'il a visité, tout en se renseignant sur les légendes locales et les cérémonies - et pourra donc y situer ses fables.
Son érudition lui permet de s'inspirer aussi bien de textes latins que grecs pour écrire des histoires édifiantes où le plus souvent, la vertu est récompensée et la déloyauté punie ; ces textes, qui présentent les humains comme soumis à la bienveillance ou à la colère des dieux, sont des témoignages formidables des connaissances, us et coutumes de l'époque, de la vie au temps où les maladies étaient des châtiments, de l'existence déjà de sentiments toujours déterminants comme l'amour, la jalousie, l'envie...

Si le début est très impressionnant : la création du monde, telle qu'elle était appréhendée à l'époque, le déluge et autres épisodes qui ne sont pas sans rappeler nos écrits judéo-chrétiens, beaucoup de personnages - et leurs histoires - nous sont connus et ont nourris tous les arts : Phaéton le fils du soleil (quel texte magnifique !), Io transformée en génisse, Narcisse et Echo, Persée et la méduse, la conquête de la Toison d'or par Jason, Dédale et Icare, Orphée et Eurydice, la guerre de Troie...

L'écriture est magnifique et l'envie de lire tout haut, voire de scander, très tentante !

( Seule réserve, il n'est pas toujours facile de savoir exactement de qui Ovide parle ; les notes en fin de livre sont indispensables mais hachent un peu la lecture.)

Premières phrases : LIVRE PREMIER... J'ai formé le dessein de conter les métamorphoses des êtres en des formes nouvelles. O dieux (car ces transformations furent, elles aussi, votre oeuvre), favorisez mon entreprise et guidez le déroulement ininterrompu de mon poème depuis l'origine même du monde jusqu'à ce temps qui est le mien.
LES ORIGINES DU MONDE  Avant qu'existassent la mer et la terre, et le ciel qui couvre l'univers, la nature sur toute l'étendue du monde, n'offrait qu'une apparence unique, ce qu'on avait appelé le Chaos, masse informe et confuse qui n'était encore rien que poids inerte, amas en un même tout de germes disparates des éléments des choses, sans liens entre eux."

 

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13 juin 2017

"Un bonheur si fragile" tome 4 Les amours * * * de Michel David (Ed. Kennes ; 2016, première édition 2010)

510wgMAiZDLVous cherchez un bon gros livre à lire pendant les vacances ? Vous aimez les belles histoires de famille et le parler du Québec ? La série des 4 tomes d'" Un bonheur si fragile" est particulièrement adaptée !

Dans le tome 4, on retrouve avec grand plaisir Corinne et toute sa famille (voir les billets sur les lectures des tomes 1, 2 & 3), l'organisation de la vie quotidienne à la ferme en ce début de XXème siècle - faire le "train" matin et soir, fabriquer son savon, changer régulièrement la paille des matelas, se déplacer à boghei... et celle de la vie sociale, le marguillier qui préside le conseil de fabrique de la paroisse, les veillées du soir en famille ou avec les voisins, l'obéissance totale au clergé...

Les personnages sont toujours aussi attachants, l'écriture savoureuse et l'histoire très prenante ! Un régal !

Premières phrases : " Va moins vite, Norbert ! On va arriver tout crottés à Saint-François. L'adolescent de seize ans jeta un bref coup d'oeil à sa mère, assise à l'arrière de la voiture avec Elise et Lionel avant de répondre sur un ton un peu agacé : ça me fait rien M'man, mais si on va plus lentement, on risque de rester pris au milieu du chemin. C'est pas roulable. La petite femme au chignon blond ne dit rien, se contentant de regarder d'un air distrait le paysage gris qui défilait sous ses yeux en ce début d'après-midi du mois d'avril. C'est de valeur que Pâques soit aussi de bonne heure cette année, fit remarquer sa fille Madeleine, assise près de son frère, sur la banquette avant du boghei. Si ç'avait été plus tard, on aurait peut-être pu étrenner un nouveau chapeau."

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29 mai 2017

"La neige noire" de Paul Lynch * * * * (Ed. Albin Michel ; 2015)

51U2glHq37LC'est sans nul doute l'Irlande et ses habitants qui sont au coeur de ce roman, magnifique mais éprouvant ; l'écriture est très belle qui sait proposer au lecteur des images superbes de paysages extraordinaires et des études approfondies de caractères d'individus rudes et travailleurs, très imprégnés de vieilles traditions.
L'histoire de cet homme qui avait quitté tout jeune le Donegal en 1915 pour aller construire des gratte-ciels à New-York et qui s'en revient trente ans plus tard avec épouse et enfant pour faire de l'élevage est d'une incroyable beauté mais aussi d'une grande tristesse ; Barnabas et Eskra s'aiment profondément, mais l'auteur semble dire que rien ne peut résister à cette terre difficile et à ceux qui y vivent...

Le livre s'ouvre sur l'incendie - accidentel ? - criminel ? - de l'étable de la ferme de Barnabas et Eskra Kane ; un vieil homme, ouvrier, y trouve alors la mort ainsi que tout le bétail. Le décès du vieux Matthew, on ne la pardonnera pas à Barnabas Kane, non plus que son emprunt de vieilles pierres provenant de très vieilles maisons en ruines datant du temps de la famine, pour reconstruire une étable.

Entre les chapitres racontant l'histoire de Barnabas et d'Eskra, sont insérés des pages écrites par leur fils Billy qui a des aveux à faire sur un forfait accompli avec "le cogneur", une honte qu'il traîne comme un lourd fardeau.

Un roman tragique et sombre d'une force étonnante, où les éléments, la nature et les animaux occupent une place importante et dans lequel P. Lynch grâce à son style, a créé une atmosphère où le passé, la violence et le désespoir vont éprouver terriblement les trois principaux personnages.

Extrait (p 68) : " Il disait souvent qu'il était venu à elle tel un ange descendu des cieux. La première fois que je t'ai vue, c'était de deux cents mètres de haut. A travers le vacarme de ce chantier capable de fausser la courbure du ciel. Je t'ai regardée au-dessus de cet engorgement de circulation. J'ai entendu tes pas battre le béton. A cette hauteur, la vue ne peut que s'aiguiser. Tu te détachais de la foule. Tes yeux brillants levés vers moi. L'éclat de ton cou de cygne. C'était toi que j'attendais.
L'histoire ne tenait pas debout, naturellement, mais elle n'en plaisait pas moins à Eskra. On s'accroche à de petits détails, et c'est ainsi qu'on écrit le livre de sa vie."

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19 mai 2017

"Article 353 du code pénal" de Tanguy Viel * * * * (Ed. de Minuit ; 2017)

41iwHVqViULC'est le ton du livre qui frappe le lecteur dès le début, celui d'un homme franc, honnête et un peu naïf qui cherche à comprendre ce qui lui est arrivé ; il est dans le bureau d'un juge d'instruction parce qu'il a jeté à la mer un promoteur immobilier et que celui-ci est mort.
Il faut dire que depuis une petite dizaine d'années, Antoine Lazenec, promoteur véreux de son état, asticote et provoque ceux qui habitent ce petit village breton situé sur une presqu'île en face de la rade de Brest. Il a racheté "le château" et les terrains alentours, fait fabriquer une belle maquette, creuser un grand trou et... ça s'est arrêté là. Alors que les sangs s'échauffent, ce n'est étonnant. Le juge, qui est ici presque plus psy que magistrat, le comprendra-t-il ?
Mais ce qui intéresse finalement surtout le narrateur, c'est ce qui s'est passé en lui : pourquoi a-t-il acheté un appartement sur plan alors que ce qu'il convoitait avec l'argent de son licenciement des chantiers navals, c'était un bateau ? Et pourquoi n'a-t-il jamais rien pu expliquer à Erwan, son fils adolescent dont il a la garde, alors qu'ils sont plutôt proches ?

Une histoire un peu triste bien sûr, mais une belle histoire, très bien racontée ! C'est un hymne à la beauté de la côte bretonne, à l'amour paternel et une réflexion sur les choix que nous faisons et sur l'intervention du destin.

Extrait (p 100) : " Et maintenant qu'on avait rasé le château, maintenant que je pouvais voir la mer plus directement encore depuis la fenêtre de ma cuisine, à chaque fois que l'un ou l'autre me saluait depuis son cockpit, avec déjà les casiers prêts à être descendus, j'avais l'impression qu'ils nous narguaient, Erwan et moi, debout derrière la vitre à regarder la mer. Et quelquefois Erwan me demandait : pourquoi tu n'en achètes pas un, de bateau ? Et, avec tout l'air évasif que je pouvais prendre, je lui disais : Si, bien sûr, je vais en acheter un, je vais en acheter un très bientôt."

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07 mai 2017

"Babylone" de Yasmina Reza * * * * (Ed. Flammarion ; 2016)

41FAqLhuRvLLe livre refermé, on se dit quel bon moment j'ai passé et qu'est-ce que j'ai ri ! Pourtant, l'histoire en elle-même n'est pas si drôle, la narratrice Elisabeth, raconte que son voisin et ami Jean-Lino a un soir, en rentrant d'une soirée un peu arrosée chez elle, étranglé sa femme. 
Les protagonistes ont une bonne soixantaine d'années, un peu désabusée, mais somme toute ils ne sont pas malheureux ; assez tristes de vieillir bien sûr - il y a quelques jolis moments sur des promenades en famille et qui marche devant ou traîne la patte - mais ils sont en couples, ont des amis, de la famille, un travail. Jean-Lino, issu d'une famille d'immigrés italiens, vit avec Lydie rencontrée dans le bar où elle chantait, et essaye de séduire sans succès Rémi son petit-fils par alliance, ce qui ne sera pas sans rapport avec le tragique événement.
Lydie est une amie des animaux et soutient toutes sortes de causes dans ce domaine ; le drame proviendra du souvenir raconté par Jean-Lino à la soirée, d'un repas au restaurant au cours duquel elle a interrogé le serveur sur le poulet qu'il va lui servir, ce poulet a-t-il vécu une vraie vie de poulet, pouvant courir et se percher dans une basse-cour... C'est très très drôle.
Il y a d'autres épisodes désopilants au cours desquels le corps de Lydie doit entrer dans une valise, une bataille avec une mouche, des problèmes avec un chat récalcitrant nommé Eduardo, un homme en caleçon rose évasé en jupette, etc.
Et régulièrement, Elisabeth revient sur la mort de sa mère il y a une dizaine de jours, une mère pas gentille mais dont le décès fait remonter des souvenirs...

Un beau livre, plus profond qu'il n'y paraît au départ, qui parle de relations humaines, d'exil, de photographie, de la vie tout simplement ; très réussi grâce à l'écriture malicieuse, pointue et intelligente de Yasmina Reza, vous l'avez compris, une lecture à ne pas manquer !

Extrait (p 17) : " Dehors il avait le droit de fumer, chez lui non. Je le percevais comme le plus doux des hommes, et je le vois encore de cette façon. Il n'y a jamais eu de familiarité entre nous et on s'est toujours vouvoyés. Mais on parlait, on se disait parfois des choses qu'on ne disait pas à d'autres. Surtout lui. Mais ça pouvait m'arriver aussi. On s'était découvert la même aversion pour notre propre enfance, le même désir de l'effacer d'un trait noir. Un jour, évoquant son parcours sur terre, il avait dit, de toute façon le plus dur est fait."

Extrait (p 137) : " Mais pour boucler la valise, il fallait appuyer et s'asseoir dessus... Ca ne fermait pas. Il restait une béance sur un côté. Jean-Lino s'est assis aussi. Je me suis relevée pour me laisser tomber sur les fesses le plus lourdement possible, Jean-Lino a fait pareil, on se levait et on se laissait tomber, on gagnait des petits centimètres de fermeture éclair. Pour finir je me suis couchée de tout mon long, Jean-Lino s'est couché en sens inverse, tous les deux tournoyant sur les bosses tels des rouleaux à patisserie sur une pâte."

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05 mai 2017

"L'affaire Arnolfini" de Jean-Philippe Postel * * * * (Ed. Actes Sud ; 2016)

51caqlACv8LJ'aime la peinture, c'est l'art qui entre tous m'apporte le plus de joie. Alors un livre comme celui-là est bien sûr un grand plaisir : J.P. Postel y décortique le tableau, le fait parler grâce à sa grande culture et sa très précise attention.
Car que voit-on de prime abord en regardant le célebre tableau de Jan Van Eyck (1434) ? Un homme, et une femme plus jeune que lui, richement vêtus et se tenant par la main, mais placés à une certaine distance l'un de l'autre et ne se regardant pas ; la femme est visiblement enceinte. Ils sont dans une chambre, éclairée par une fenêtre, qui contient un lit, rouge, un coffre et un chandelier, un miroir dans le fond qui réflechit toute la pièce, un petit chien roux (qui, lui, ne se reflète pas dans le miroir), des mules rouges disposées en "V" et des socques abandonnées en formant une sorte de "r".
Ces détails interrogent l'examinateur attentif : si le petit chien n'a pas de reflet, il en est de même pour les mains jointes de l'homme et de la femme ; alors où est la réalité : dans le tableau ou dans le miroir ? Et quand l'auteur tombe par hasard sur un récit très ancien dans lequel une femme enceinte reçoit la visite de son mari décédé, il pense avoir trouvé la clé de la scène peinte par Van Eyck. Un tableau étrangement lié à deux autres peintures, quelques hypothèses pour comprendre, nous sommes presque dans un roman policier...

Très bien écrit, ce récit malgré quelques longueurs, est aussi épatant qu'une belle toile !

Extrait (p 14) : " Le tableau est archiconnu... Il aimante, il attire, on pourrait presque dire qu'il appelle, mais nous avons beau regarder, nous n'y voyons rien - ou plutôt, nous voyons qu'il y a quelque chose à voir mais nous ne voyons pas quoi. Le fin mot nous échappe. Le sens se dérobe. Débrouillez-vous avec ça, nous disent cet homme et cette femme qu'on appelle depuis plus de cent cinquante ans Les Epoux Arnolfini. En y regardant de plus près, cependant, il apparaîtra que tout est là, sous nos yeux, depuis toujours."

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28 avril 2017

"La loi des Sames" de Lars Petterson * * * (Ed. Folio Policier ; 2014)

41gV8VlCQjLQuand Anna Magnusson, substitut du procureur à Stockholm est appelée par sa grand-mère pour venir défendre son cousin Nils Mattis accusé de viol, elle n'hésite pas. L'histoire de famille est lourde : la mère d'Anna était partie de Laponie pour vivre une autre vie en Suède et c'était sa soeur, Sara Marit, la mère de Nils Mattis qui était restée ; son fils s'occupe maintenant du troupeau familial.
Le troupeau de rennes, celui qu'on hérite de ses parents et qu'on transmet à ses enfants ; toute l'activité de la famille same dépend de ce troupeau et celui ou celle qui part, est accusé(e) d'abandonner l'oeuvre de plusieurs générations. "Un troupeau d'animaux vivants est l'héritage que tu lègues. Tout cela correspond à un labeur et à des privations qui s'étalent sur des générations." (p 381)

Petit à petit, Anna qui va rester bien plus longtemps que prévu dans ce territoire de froid, de neige et d'aurores boréales, comprend le sentiment de culpabilité qui n'avait jamais quitté sa mère, décédée récemment. Elle qui était venue passer quelques vacances chez ses grands-parents dans la région de Kautokeino mais n'avait jamais vécu vraiment avec sa famille, découvre des choses dont elle ne se doutait pas ; l'immersion dans la vie quotidienne des Sames, ce peuple autochtone du nord de la Scandinavie, qui vit essentiellement de l'élevage des rennes est passionnante à lire. Il y a la langue, les magnifiques costumes traditionnels ou kolts, mais aussi le travail si dur dans la montagne.
Les Sames mieux considérés maintenant, ont souffert de manque de reconnaissance et de respect : des frontières sont apparues divisant leur territoire, les gouvernements ont voulu leur imposer des lois mal conçues pour eux, et comme pour un certain nombre de peuples premiers, différentes missions ou organisations religieuses sont intervenues, retirant leurs enfants à des familles soi-disant en difficultés et les envoyant se faire adopter dans le sud, à Oslo par exemple.

Anna, qui se retrouve comme un symbole entre tradition et modernité, se pose des questions quant au rôle que peut jouer un système juridique moderne dans "une société qui présume que la loi et le droit dépendent du contexte social et des expériences accumulées au cours de l'histoire ?"

Si l'intrigue est assez bien menée, l'intérêt principal du livre est de coller à cette réalité très difficile qu'est la vie des humains dans le cercle polaire malgré la majesté des paysages. Le livre d'un homme qui, on le sent, aime la région et ses habitants et veut les faire mieux connaître.

Extrait (p 475) : " Combien de Sames du dessus du panier ne voit-on pas voyager de par le monde, pour parler de traditions et de culture dans des séminaires sur les peuples autochtones ? Ceux-là se sont octroyé le monopole de la représentationdes indigenous people dans tous les contextes possibles et imaginables. Combien, parmi tous ces experts en culture same, ont une expérience de cette vie ? Que savent-ils des vêtements mouillés, des nuits de garde à peler de froid, du café amer et de la bouillie d'avoine brûlée, des vingt-quatre heures d'affilée sur les scooters et de la surveillance du troupeau durant les nuits glaciales où il gèle ? Connaissent-ils la douleur qui envahit les doigts blanchis quand le sang s'en retire, ou les articulations raides ?"

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26 avril 2017

"Le garçon" de Marcus Malte * * * (Ed. Zulma ; 2016)

51wgfH7xhqLPrix Femina 2016

Attention, écriture superbe ! Fluide, naturelle, utilisant un vocabulaire à la fois choisi et très évocateur. C'est original et très agréable à lire.

Premières phrases : " Le jour n'est pas encore levé et ce que l'on aperçoit tout d'abord au loin sur la lande est une étrange silhouette à deux têtes et huit membres dont la moitié semble inerte. Plus dense que la nuit elle-même, et comme évoluant en transparence derrière ce voile d'obscurité. La paupière fronce à cette apparition. Doit-on s'y fier ? On se demande. On doute. A cette heure les gens dorment, dans les villes, dans les villages, ailleurs. Ici, il n'y a rien ni personne. Si la lune se montrait elle n'éclairerait qu'un paysage de maquis, brut, désolé. Une terre indéfrichée. Qui va là ? Quoi ? On l'ignore."

L'histoire est celle d'un jeune garçon élevé par une mère isolée en marge de la société ; quand elle meurt, il perd tous ses repères et va partir à la rencontre des Hommes. De celle qui lui a donné le jour, on ne saura rien de plus et le lecteur comprend assez vite que l'adolescent est intelligent mais muet. Après plusieurs rencontres atypiques, et grâce à un accident d'automobile - nous sommes au début du XXème siècle - il rencontre Emma, celle qui sera son amante, sa soeur, sa femme et une mère de substitution. L'histoire d'amour est très belle, mais c'est bientôt 1914 et la première guerre mondiale ; et le récit devient alors une terrible dénonciation de cette grande boucherie dont les responsables ne furent jamais punis...

Roman d'initiation, sans les clichés sur "l'enfant sauvage", servi par cette belle écriture, l'histoire de ce garçon sans nom est émouvante, sensuelle, épique.

Extrait p 289 : " Il faut bien se rappeler que c'est elle qui lit. A voix basse pour ne pas réveiller le père. Les mots chuchotés, murmurés, susurés. Il faut imaginer la verve du Marquis entre les lèvres de la jeune femme. Le fil de la narration parfois rompu, le souffle coupé par la crudité d'une phrase, par l'énormité d'une situation. Le regard qu'ils échangent alors..."

Extrait p 402 : " En quelques semaines ce n'est pas un nom qu'il s'est fait mais plusieurs. Au sein de la section on l'appelle l'Ombre. On l'appelle le Sioux. Ross le canadien l'appelle le Lynx. Wayne le cow boy l'appelle Wolf. Quelque soit le surnom qu'on lui donne il est prononcé avec une certaine dose de respect dans la voix. Voire d'admiration. Tels sont ces temps et telles sont ces moeurs que la valeur d'un homme est souvent jugée à l'aune du nombre de scalps qu'il rapporte. Ils ont vu le garçon à l'oeuvre, ils savent ce qu'il vaut. Il tue."

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07 avril 2017

"L'enfant qui mesurait le monde" de Metin Arditi * * * * (Ed. Grasset ; 2016)

51SukFvdfCL Une petite île en Grèce, Kalamaki ; c'est là que se passe ce très beau roman, c'est là que vit Yannis le fils autiste de Maraki et c'est là que l'architecte new yorkais Eliot Peters d'origine grecque, vient penser à sa fille, Dickie, décédée accidentellement dans l'amphithéâtre qu'elle étudiait. La mort de Dickie a eu lieu au moment de la naissance de Yannis, aussi quand les parents de l'enfant divorceront, que son père le délaissera, Eliot petit à petit s'occupera du garçon ; un enfant différent, aimé de tous les habitants de l'île, mais difficile. Sa tête est très occupée par des chiffres - il y a les gentils et les méchants nombres - et surtout, compter l'aide à maintenir "l'ordre du monde"...
Quand Eliot avait regardé dans l'ordinateur de sa fille après sa mort, il y avait trouvé des photos du théâtre antique de Kalamaki ainsi qu'un fichier nommé "Nombre d'Or ?" Il décida alors de venir vivre en Grèce et de poursuivre le travail de sa Dickie, ce qu'il fit pendant douze ans. Quand le livre commence Yannis a donc douze ans ; il parle peu, n'aime pas les contacts et hurle quand il est envahi d' angoisses. Mais c'est aussi un enfant très attachant qu'Eliot comprend et aide à communiquer puis à apprendre à lire et à écrire.
Dans cette Grèce qui connaît une situation économique plus que compliquée, l'auteur imagine que deux projets différents se présentent pour l'île : un hôtel et une école. Tout en dénonçant la responsabilité des grecs dans les graves problèmes actuels, il pense à des solutions compatibles avec un sauvetage financier et une conservation du patrimoine naturel. Les kalamakiotes devront décider ce qu'ils veulent pour eux-mêmes et Yannis aidera Eliot à trouver ce que cherchait sa fille.

Un livre très émouvant mais sans pathos inutile, d'une belle humanité, ancré dans la réalité actuelle mais également d'une grande poésie.

Dernières phrases : " Je crois que c'est ça, l'ordre du monde, tu sais, Yannis. C'est quand tu ne peux pas savoir à l'avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s'écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d'écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L'ordre du monde, c'est quand tu es heureux. Même si les choses changent. Quand elles changent petit à petit, fit Yannis.
... Il tendit la main au garçon : On rentre, maintenant. On rentre, dit Yannis. L'enfant lui prit la main et ils descendirent vers la mer."

 

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06 avril 2017

"La cache" de Christophe Boltanski * * * * (Ed. Folio ; 2016)

41WFL843PULPrix Femina 2015

C'est l'histoire d'une famille, celle de Christophe Boltanski, racontée de façon allègre et passionnante.
Séparés par des plans de l'habitation familiale, rue de Grenelle, et intitulés "voiture", "cuisine", bureau..., les chapitres s'enchaînent, nous plaçant très rapidement dans l'intimité de cette famille hors-norme, d'origine juive et russe, un peu à la façon d'un jeu de Cluedo.
Le personnage principal, la grand-mère, Marie-Elise / Myriam, encartée au parti communiste et surnommée "Mère-Grand" a eu la polio et se déplace difficilement ; elle écrit des romans inspirés de sa triste enfance, et fait le chauffeur pour son mari, médecin à l'hôpital Laennec ; elle règne sur ses enfants et son petit-fils - c'est lui qui raconte - toute la famille doit rester unie, fusionnelle, soudée... Le grand-père, Etienne, médecin donc, adoré de ses patients, est un grand émotif que la famille protège ; l'oncle Christian, le peintre, n'est sorti dehors, sans la protection de la voiture, qu'à l'âge de dix-huit ans : " Christian refusait d'aller à l'école. Sur le chemin, il s'accrochait aux réverbères en hurlant comme si on le traînait à l'abattoir. "
Et puis il y a Luc le père du narrateur, un peu plus autonome : mais quand il eut l'idée d'aller faire de la voile, toute la famille se retrouva sur le bateau... Il y a aussi le mystérieux Jean-Elie, le fils aîné et  Anne, la tante-soeur de Christophe ; ainsi que Niania, la mère du grand-père, une babouchka qui s'était sauvée de chez elle à Odessa - avec son samovar - pour rejoindre son amoureux en France... Toute une famille de gens sympathiques mais très anticonformistes !
1942-43, "monsieur" disparaît... Il a réussi, les premiers temps de la guerre, à conserver son travail ; mais la menace se précise sur les médecins juifs, alors lui et Marie-Elise divorcent et plus personne ne voit Etienne...

Une lecture réjouissante, qui fait passer un très bon moment !

Premières phrases : " Je ne les ai jamais vus sortir à pied seuls ou même de conserve. Accomplir cet acte tout simple qui consiste à déambuler le long d'un trottoir. Ils ne s'aventuraient hors de la maison que motorisés. Assis, l'un contre l'autre, à l'abri d'une carrosserie, derrière un blindage, même léger. Dans Paris, ils circulaient à bord d'une Fiat 500 Lusso, de couleur blanche... Elle au volant. Lui, à côté d'elle. Jean-Elie, Anne et moi, entassés sur la banquette arrière.
... Elle fonçait avec une joie rageuse, de préférence sur les vieillards claudicants, mais autonomes, pour les punir de leur peu de liberté de mouvement et effrayer ses passagers. Elle n'a jamais écrasé personne..."

 

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