Les 2 bouquineuses ont aimé

18 septembre 2019

"Notre-Dame de Paris 1482" de Victor Hugo * * * * * (Ed. GF-Flammarion ; première parution 1831)

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Pourquoi lire ou relire "Notre-Dame de Paris" de Victor Hugo ? Il est vrai qu'on a beaucoup parlé de la cathédrale depuis l'incendie du 15 avril 2019 ; à cette malheureuse occasion, des ouvrages qui lui sont consacrés sont réapparus, dont le chef d'oeuvre de Victor Hugo.
Déjà lu ? Jamais lu ? Profitons-en pour se (re)plonger dans de la très bonne littérature classique ; serons-nous séduits ? déçus ? accrochés ? éblouis ?

Premier choc : la beauté de la langue ; deuxième choc, malgré le temps passé depuis son écriture, presque deux siècles, la modernité de la pensée de l'auteur et l'actualité de certains thèmes développés.

Victor Hugo a des idées bien arrêtées sur ce qui a nui à la cathédrale depuis sa construction au Moyen Age et certaines résonnent étrangement aujourd'hui : " le temps d'abord, qui a insensiblement ébréché ça et là et rouillé partout sa surface ; ensuite, les évolutions politiques et religieuses, lesquelles aveugles et colères de leur nature, se sont ruées en tumulte sur lui, ont déchiré son riche habillement de sculptures et de ciselures, crevé ses rosaces, brisé ses colliers d'arabesques et de figurines, arraché ses statues, tantôt pour leur mitre, tantôt pour leur couronne ; enfin, les modes, de plus en plus grotesques et sottes, qui depuis les anarchiques et splendides déviations de la renaissance, se sont succédé dans la décadence nécessaire de l'architecture. Les modes ont fait plus de mal que les révolutions." (p 134)
Et l'auteur de poursuivre sur les méfaits des modes qui dit-il ont tué l'édifice...
Ces pages sur l'architecture de Notre-Dame de Paris sont passionnantes, même pour des non-avertis ; on comprend parfaitement cette notion d'édifice de transition " Ce n'est plus une église romane, ce n'est pas encore une église gothique". (p 135)

Alors bien sûr, "Notre-Dame de Paris" c'est aussi et surtout l'histoire du peuple parisien de cette époque de la fin du XVème siècle, cette foule qui vit autour de l'édifice religieux et en particulier la cour des miracles ; c'est Phoebus le jeune capitaine de la garde, Dom Frollo l'archidiacre, Quasimodo le sonneur des cloches sourd et contrefait et Esmeralda, la perle, au milieu de la convoitise et de la lâcheté des hommes. Nous guident également dans cette période et ce lieu Pierre Gringoire l'écrivain poète, la troupe de brigands de Clopin Trouillefou et Jehan le jeune frère de Claude Frollo. Tous les personnages sont parfaitement étudiés, décrits, analysés.

L'histoire est celle d'une erreur judiciaire, de l'incapacité des hommes à être justes, à aimer leur prochain en particulier s'il est disgrâcié, et surtout de l'impossibilité des pauvres à se défendre ; le roi (Louis XI), les riches, ceux qui ont une place dans la société peuvent faire beaucoup de mal aux plus simples et fragiles.
Il y a tout dans ce récit : une belle histoire de pierres, des histoires d'amour, des histoires d'êtres ; Victor Hugo juge sévèrement les Hommes et dénonce leurs vices et leur soumission à la fatalité ; mais il les aime...

Un livre dont le lecteur sort enchanté et enrichi. La grande beauté de ce classique ne peut décevoir.

Extrait p 199 : " Les premiers monuments furent de simples quartiers de roche... L'architecture commença comme toute écriture. Elle fut d'abord alphabet. On plantait une pierre debout, et c'était une lettre, et chaque lettre était un hiéroglyphe, et sur chaque hiéroglyphe reposait un groupe d'idées comme le chapiteau sur la colonne... Plus tard on fit des mots. On superposa la pierre à la pierre, on accoupla ces syllabes de granit, le verbe essaya quelques combinaisons..."

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10 septembre 2019

"Impasse des deux palais" de Naguib Mahfouz * * * * * Ed.le Livre de Poche ; première parution 1956 en arabe, 1985 en français

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Premier écrivain égyptien et de langue arabe à avoir été récompensé par le prix Nobel de littérature (1988), Naguib Mahfouz (1911-2006) est sans doute le plus célèbre représentant des romanciers contemporains d'Egypte ; souvent comparé à Balzac, à Zola ou à Victor Hugo, inspiré par la vie foisonnante régnant dans sa ville du Caire, il a en particulier écrit une trilogie, véritable saga familiale imprégnée d'Histoire, dont le premier tome s'intitule "Impasse des deux palais".

Alors, que se passe-t-il "Impasse des deux palais" au Caire ? Dans une maison que l'on imagine très grande, vit une famille composée du père Ahmed Abd el-Gawwad, de la mère Amina, de deux garçons Fahmi et Kamal le petit dernier, et de deux filles Khadiga l'aînée des quatre enfants et Aïsha ; il y a aussi un grand garçon, Yasine, fils du père et d'une autre femme, la première, répudiée. Et il y a les domestiques, avec à leur tête la très corpulente Oum Hanafi qui seconde efficacement sa maîtresse.

Le début du livre insiste sur la vie d'Amina, âgée d'environ quarante ans, une femme aimante, soumise et satisfaite de son existence, qui doit cependant se réveiller à minuit pour accueillir son mari - celui qu'elle appelle seigneur, maître ou monsieur - rentrant de ses soirées libertines, qui ne sort jamais de la maison et ne voit l'extérieur que grâce au moucharabieh, une femme sans instruction mais loin d'être sotte, qui croit aux djinns et aux démons de la nuit, utilise talismans, amulettes et récite force sourates protectrices, mais cherche à travers la vie de ses fils à comprendre l'évolution de son pays.

Nous sommes donc en Egypte, sous protectorat anglais, en 1919, et nous allons suivre à travers cette famille, à la fois le mode de vie égyptien de cette époque mais aussi la révolution menée par Saad Zaghloul depuis la capitale égyptienne puis l'île de Malte où il est exilé.
Le lecteur trouve donc aussi bien une intimité familiale très étudiée, la narration de la vie des hommes de la famille père et fils, et l'Histoire de leur pays traitée à travers les yeux des protagonistes. C'est passionnant !

Le maître de maison, au corps imposant, à la tenue très soignée et à l'esprit vif, bien qu'assez tyranique et autoritaire - ses enfants ont très peur de sa sévérité - a un amour immodéré pour sa famille ; il faut lui obéir en tout ! Il est extrêmement religieux et croyant comme tous les hommes de son entourage semble-t-il, il possède une belle boutique et a de nombreux amis, mais ne comprend pas grand chose à cette révolution et ne souhaite pas y participer. Un de ses fils pourtant y jouera son destin...

Le mariage des filles est affaire importante, qui occupe toute la maisonnée ; toujours cachées dans la maison, ne connaissant de la vie que ce que racontent leurs frères, elles ne doivent être vues d'aucun homme. Aïsha plus jolie que sa soeur, risque de se marier la première alors qu'elle est plus jeune que Khadiga... C'est un gros souci pour les parents et le père de famille, si rude soit-il, souffre pour sa fille...

L'écriture est très belle, très fine dans l'expression du caractère de chacun des membres de la famille ; l'ensemble est épatant, très riche, envoûtant !
Un auteur à découvrir si ce n'est déjà fait.

Extrait p 9 : " C'était l'habitude qui l'avait tirée du sommeil à cette heure, une vieille habitude, héritée de la prime jeunesse, et qui la possédait encore à l'âge adulte, qu'elle avait faite sienne au même titre qu'un certain nombre de règles de la vie conjugale, et qui voulait qu'elle fut sur pied au beau milieu de la nuit pour attendre son mari au retour de ses sorties nocturnes et le servir avant qu'il s'endorme."

Extrait p 332 : " Il jouait du tambourin avec une autre adresse qu'Ayousha, la spécialiste de l'instrument, semait les jeux de mots et faisait mourir de rire les gens autour de lui ! Mais qui diable était cet homme ? Son père ? M;Ahmed el-Gawwad ? Le sévère, l'autoritaire, le terrifiant, le pieux, le dévot, celui qui faisait mourir de terreur ceux de son entourage ?..."

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12 août 2019

"Les héros de la Frontière" de Dave Eggers * * * * (Ed. Gallimard "du monde entier" ; 2018)

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Coup de coeur ! ❤️

Josie est partie sur un coup de tête, avec ses deux enfants de huit et cinq ans, fuyant l'Ohio, Carl un mari pas du tout à la hauteur, un procès injuste (elle était dentiste et n'a soi-disant pas vu un cancer chez une patiente) et quelques remords, en particulier en ce qui concerne le jeune Jeremy qu'elle pense avoir envoyé à la mort...

Sait-elle alors ce qu'elle cherche ? Une autre vie plus voulue, moins subie, plus libre ? Ou ne fait-elle que fuir un quotidien devenu insupportable ?

Elle achète un grand camping-car, le "château", met ses enfants, des provisions et de l'argent à l'intérieur, et part en Alaska, première étape Anchorage ; elle a un point de chute, une sorte de demi-soeur dit-elle à ses enfants, qui vont se découvrir une "autre mère" que celle qu'ils connaissaient.
Puis ils iront toujours plus loin, poussés par des feux de forêt et la peur de Josie d'être poursuivie par Carl ; et son passé, assez douloureux, peut-il la rattrapper ?

Ce livre a tout pour séduire son lecteur, sa lectrice : l'intéressant chemin progressif réalisé par chacun des trois individus, et leur évolution au contact de la nature ; l'amour éclatant que Josie porte à ses enfants avec un soin attentif porté à leur proposer une autre vie, plus libre et moins déterminée à l'avance. C'est à la fois de l'imprévu qu'elle cherche pour sa famille - l'essentiel pour elle est que ses enfants grandissent sans entraves, qu'ils apprennent à faire des choix et surtout qu'ils soient courageux - et une existence différente, originale, épanouissante.
Ce n'est pas une famille "sécurité à tout prix", c'est un groupe qui prend des risques mais cadrés et formateurs.

Réussira-t'elle malgré les difficultés rencontrées ?

Un livre passionnant et enrichissant, un texte bien écrit et original, des idées nouvelles et intéressantes ; une très belle lecture !

Extrait p 167 : "Était-on fou de rester n'importe où ? Les sédentaires étaient soit le sel de la terre, la raison pour laquelle il y a des familles, des communautés, et la continuité de la culture et du pays, soit ils étaient tout bonnement des imbéciles. Nous changeons ! Nous changeons ! Et la vertu n'est pas l'apanage de l'immuable. On peut changer d'avis ou de cadre et garder son intégrité. On peut partir sans devenir un déserteur, un fantôme."

p 322 : "Ils grandissaient de façon merveilleuse, devenaient indépendants et, oubliant toutes les préoccupations matérielles, s'éveillaient à la lumière et à la terre, se souciant plus du mouvement de la rivière, que de tout objet achetable ou d'un ragot d'école. Elle était fière d'eux..."

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07 août 2019

"Assez de bleu dans le ciel" de Maggie O'Farrell * * * * (Ed. 10/18 ; première parution 2016)

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Oh, nous le savions bien que Maggie O'Farrell était une conteuse hors pair ! Et que c'était une récidiviste ! Dans son avant-dernier - très bon - roman, sa narration rebondit sur des personnages et des dates différents ; elle joue avec le temps et les individus pour tisser, par petits chapitres, l'histoire d'un homme en particulier et celle de ses proches ; c'est du sérieux le travail de cette auteure ! Quand Maggie O'Farrell s'empare d'un sujet, elle ne reste pas en surface, elle creuse, elle développe, elle étudie... Si bien que la lecture de ce qu'elle écrit est particulièrement satisfaisante.

Elle nous raconte ici l'histoire de Daniel, un linguiste d'origine américaine, qui vit en Irlande dans le comté de Donegal, avec sa femme la fantasque Claudette, leur fille et leur bébé " Ma femme - je dois vous le dire -, ma femme est folle. Pas folle à faire enfermer avec des médicaments et des hommes en blouse blanche (bien que je me demande, parfois, si elle ne l'a pas déjà été), mais folle dans un sens plus subtil, plus acceptable socialement, moins voyant. Elle ne pense pas de la même manière que les autres. Sortir un flingue devant un type qui traîne autour de votre maison, très probablement en toute innocence, est pour elle une réponse non seulement admise, mais encore appropriée." (p 14)

Le lecteur, ferré, se demande bien sûr qui est cette femme, dont on comprend assez vite que c'est une actrice qui a fui une vie qui ne lui convenait pas et comment ce mariage assez improbable peut évoluer...

Rattrapé par le passé - il doit retourner aux États-Unis pour les 90 ans de son père, et il vient d'entendre à la radio la voix d'une femme qu'il a aimée il y a longtemps et dont le devenir a été mystérieux pour lui - Daniel va replonger dans son existence au risque de ne plus bien savoir ni qui il est ni quelle vie il veut... Ce qui est sûr, c'est qu'il aime ses enfants, d'un amour presque "animal", qu'il est prêt à tout pour eux ; c'est une admirable partie de sa personnalité qui n'est pas toujours facile à apprécier par ailleurs.

Vous l'avez compris, la magie de cette écrivaine irlandaise réside dans son écriture, sa façon d'aller profondément dans l'étude des personnalités ; elle aime suivre une famille sur quelques générations et montrer la complexité des relations entre êtres humains fussent-ils liés par des sentiments amoureux ou amicaux.
Elle a, à la fois beaucoup d'imagination - et d'humour ! - et à la fois, la capacité et la clairvoyance de ne raconter que du "vrai".

Beau livre, belle lecture, ne les manquez pas !

Extrait : " ... le souvenir d'une expression anglaise qu'utilisait son père la distrait tout à coup. Une expression sur le ciel. Les sourcils froncés, Claudette s'immobilise, la main suspendue en l'air. Quelle était cette phrase ? Claudette l'a sur le bout de la langue. Enough blue sky to make... Assez de bleu dans le ciel pour faire... quelque chose. Un pantalon ? Un pantalon de marin ?" (p 150)

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29 juillet 2019

"Unité 8200" de Dov Alfon * * * (Ed. Liana Levi ; 2019)

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Vous aimez lire un policier de temps en temps, mais les romans d'espionnage, bof, ce n'est pas trop votre truc ? Par contre, tout ce qui est suspense vous plaît, surtout si les personnages sont bien étudiés ? Ce bouquin-là est sans doute fait pour vous... Classé dans les romans policiers mais racontant l'histoire d'une unité très spéciale de services secrets israéliens, la 8200 (prononcez huit-deux cents), ce livre est attachant dès le début ; l'héroïne, Oriana Talmor, une très jeune espionne - très jeune mais très intelligente et très compétente - basée à Tel-Aviv, remplace son chef de section qui vient d'être démissionné puis travaille avec un nouvel arrivant à résoudre, avec beaucoup d'efficacité, des mystères et des pièges.

Le point de départ des aventures est l'enlèvement et le meurtre d'un jeune israélien à l'aéroport Charles-de-Gaulle de Paris ; très vite, on se doute qu'il y a eu erreur sur la personne et que ce n'était pas lui qui était visé... Mais alors qui ? Et pourquoi ?
Un comissaire de la police judiciaire française Jules Léger, le représentant de la police israélienne et un certain colonel Abadi qui serait à Paris par hasard, de "drôles" de chinois et une grande blonde vont se courir après dans les rues de Paris ; il y aura aussi un généreux donateur au premier ministre (Netanyaou ?) et un officier israélien qui parle couramment le russe... sans parler du général Rotelman, un homme particulièrement coriace.

Ce qui frappe c'est l'extrême jeunesse de presque tous les protagonistes israéliens, la façon dont les informations secrètes circulent et la quantité astronomique de données qui doivent être prises en compte par les services secrets à l'heure actuelle.
En guère plus de vingt-quatre heures l'énigme sera résolue, le lecteur aura vécu à cent à l'heure et aura appris plein de choses sur les services secrets et la marche du monde ; tout cela en se distrayant, une vraie réussite ! Il faut dire que l'auteur est un ancien des services secrets israéliens et que donc il connaît bien son sujet...

Premières phrases : " Neuf personnes furent témoins de l'enlèvement de Yaniv Meidan à l'aéroport Charles-de-Gaulle, sans compter les centaines de milliers d'internautes qui regardèrent les images de la caméra de surveillance une fois qu'elles eurent été mises en ligne. Le rapport initial de la police française le décrivait comme un passager israélien âgé d'une vingtaine d'années, bien qu'il eût fêté son vingt-cinquième anniversaire une semaine plus tôt. Ses collègues le décrivaient comme malicieux, voire infantile. Tous s'accordaient à dire qu'il aimait s'amuser. Il débarqua d'humeur visiblement joyeuse du vol 319 d'El Al. En sortant de l'avion, il tenta une dernière blague auprès du personnel de bord et, au passage de la douane, il fit le pitre au bénéfice des policiers français..."

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12 juillet 2019

"Les évaporés" de Thomas B. Reverdy * * * (Ed. J'ai lu ; première parution 2013)

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Prix Joseph Kessel 2014

Sur fond de tsunami et de catastrophe nucléaire à Fukushima, le livre de T. Reverdy raconte l'enquête d'un poète, accessoirement détective privé, Richard B. et de son amie/amoureuse Yukiko, à la recherche d'un évaporé ; un évaporé ou "johatsu" en japonais, c'est quelqu'un qui a décidé de disparaître, de ne plus jamais donner de nouvelles ni à sa famille ni à ses collègues de travail pour des raisons souvent très graves, une disparition normalement respectée par tous, famille, amis et police.

Kazehiro, le père de Yukiko, a été heureux avec sa femme ; il travaillait dans une société d'investissement, mais un soir, il est parti de chez lui, emportant trois cartons et une valise, sans espoir de retour.
Son épouse précise : " J'ai vécu trente-cinq ans avec mon mari. Dans le fond, je crois que je ne le connaissais pas. Quel que soit ce qui lui est arrivé, je ne m'en suis pas rendu compte, je ne l'ai pas vu venir. C'est ainsi, n'est-ce-pas, Lichaado-san, vous dormez à côté de quelqu'un pendant des années, pourtant vous ne savez toujours pas de quoi il rêve." (p 113)

La jolie Yukiko vit depuis des années à San Francisco et a partagé un temps la vie de Richard B. puis l'a quitté, lui brisant le coeur ; mais quand elle apprend la disparition de son père, elle veut absolument comprendre ce qui est arrivé et c'est à son ex-amant qu'elle demande de venir au japon, à lui l'homme d'habitudes, qui a horreur des voyages... et du tofu.

Le pauvre Richard B. va avoir beaucoup de difficultés à Tokyo, d'autant que le travail de détective ne l'intéresse pas vraiment, et qu'il essaie de trouver des pistes en buvant du saké dans des bars ; de son côté, celui qui est devenu Kaze, a trouvé du travail comme journalier " ... déblayer les routes, débarrasser les gravats, nettoyer les égouts inondés de Fukushima ou travailler à la maçonnerie de la centrale nucléaire pour une de ces entreprises de sous-traitance dont personne ne voulait rien savoir."

Une histoire prenante, un style à la fois mélancolique et humoristique, mais aussi poétique et parfois documentaire, et plein d'informations passionnantes sur le Japon actuel et ses "crises" ainsi que sur tout ce qui a pu se passer après le tsunami de mars 2011, font de cette fiction une lecture passionnante !

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02 juillet 2019

"Oublier Klara" de Isabelle Autissier * * * * (Ed. Stock ; 2019)

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Premières phrases : " C'était l'heure sublime. Iouri n'avait pas demandé une place au hublot, mais l'avion était loin d'être plein et il s'y était glissé. Il savait qu'il serait incapable de lire ou de se concentrer sur quoique ce soit. Mieux valait regarder le paysage qui agissait comme une hypnose apaisante. Huit mille mètres sous lui s'étendait un blanc sans fin, à peine tranché, çà et là, d'une route sombre, dont on ne pouvait dire où elle conduisait. Les lacs gelés renvoyaient un éclat bleuté, la forêt alignait ses troncs bruns qui n'avaient pas retenu la neige. Ailleurs, blanc, blanc, blanc."

Iouri, qui vit depuis vingt-trois ans aux États-Unis et a fait une belle carrière universitaire, il est ornithologue, a su son père mourant et réclamant son fils unique ; alors il retourne à Mourmansk - il avait pourtant juré quand il s'en était enfui que c'était pour toujours - à la rencontre de cet homme dur, ricanant et mauvais, qui le terrorisait quand il était jeune.
Le père de Iouri, Rubin, était tout enfant quand un soir de juin 1950, des hommes habillés en noir sont venus chercher sa mère, Klara une scientifique, géologue de renom ; élevé par un père taciturne, Rubin s'est épanoui dans la pêche maritime, est devenu capitaine d'un grand chalutier, mais au prix d'un acte terrible qui pèsera toujours sur son âme...

Les retrouvailles ne sont pas faciles et Rubin exprime une dernière envie, celle de savoir qui était sa mère et pourquoi elle a disparu brutalement ; qu'avait-elle fait ou dit pour être ainsi emmenée et ne plus jamais reparaître ?
Et le père sur son lit de mort prie le fils : "Tu dois trouver. Vite avant que je crève. Au moins que je sache."
Iouri va en quelque sorte mener une enquête sur ce qui est arrivé à sa grand-mère ; retours en arrière, recherche de documents anciens qu'il étudiera même après son retour chez lui et la mort de son père, nous permettront de comprendre l'histoire de Klara, le rôle joué par Anton son mari et l'énorme poids du secret qui pesait sur tous à cette époque : "J'ai tout de suite senti qu'il ne fallait pas chercher à savoir" avoue Rubin à son fils.

L'auteure profite du retour de son personnage principal en Russie après une longue absence pour sonder la Russie contemporaine dirigée par Poutine :   "Tout avait changé, mais rien n'avait changé", "Il avait laissé l'URSS en noir et blanc, la Russie était passée à la couleur", "La Russie est devenue un foutoir, un pays de gangsters"...

Il y a des moments absolument magnifiques dans ce livre : quand le jeune Iouri découvre les oiseaux et que leur vol le libère des chaînes terribles qui le retiennent au sol... Quand Isbelle Autissier, par ailleurs très respectueuse de l'océan, raconte les marins pêcheurs, leur vie quotidienne, leurs relations aux poissons tout en dénonçant la surpêche...

C'est passionnant, une histoire qui raconte le destin d'une femme et celui de sa descendance, tout en dénonçant vigoureusement le système soviétique et ses déportations de masse. C'est aussi un hymne à la Nature, on n'en attend pas moins d'Isabelle Autissier, avec des pages sublimes qui renvoient visiblement à des expériences personnelles ; un très beau livre, enthousiasmant !

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23 juin 2019

"Les nuits de laitue" de Vanessa barbara * * * (Ed. Zulma ; 2013)

511uy7yaokLPrix du premier roman étranger 2015

Dans un petit village brésilien un peu abandonné et perché au sommet d'une colline "Otto et Ada avaient passé un demi-siècle ensemble à cuisiner, à faire des puzzles géants de châteaux européens et à jouer au ping-pong le week-end (du moins jusqu'à l'arrivée de l'arthrite). Ada et Otto avaient vieilli côte à côte et, à la fin, ils avaient pratiquement le même timbre de voix, le même rire, la même démarche. Ada avait les cheveux courts, elle était maigre et aimait le chou-fleur. Otto avait les cheveux courts, il était maigre et aimait le chou-fleur." (p 9)

Mais voilà, Ada est morte ! Elle était une figure centrale de son quartier et son absence est lourde pour Otto qui désormais ne quitte plus son pyjama et ne sort plus de chez lui. Ada était pétillante, faisait du bruit dans la cuisine et lui offrait de la tisane quand il n'arrivait pas à dormir ce qui était fréquent : " Il pensait beaucoup à la mort, à ce que ça ferait de dormir pour l'éternité. Pendant que les heures défilaient, il s'efforçait de rester immobile en faisant mine d'avoir rendu l'âme ; il essayait d'imaginer comment ce serait d'avoir un corps sans vie, flottant dans un vide éternel, et de ne plus jamais rouvrir les yeux, toutes choses joyeuses et édifiantes auxquelles on songe quand on n'arrive pas à dormir." (p 66)

Le charme de ce livre ? Une histoire simple - un homme va être tué et enterré secrètement - et des personnages complètement loufoques : Nico le garçon de la pharmacie obnubilé par les médicaments et leurs effets secondaires ; Teresa la voisine de droite, maîtresse de trois terribles chiens et dont la maison est menacée par une armée de cafard, Iolanda la voisine de gauche munie de chihuahuas hystériques et qui ne s'exprime qu'en hurlant tant elle est sourde ; Marina une anthropologue délaissée par un mari voyageur et Mr Taniguchi un ancien soldat japonais qui a poursuivi la guerre trente ans après sa fin...
Et puis il y a Anibal le plus désastreux des facteurs, qui confond les dates et les maisons et fait sa distribution fantaisiste en chantant à tue-tête ainsi que son remplaçant interimaire du mois de septembre, Aidan, rigoureux et ordonné, l'exact opposé d'Anibal.
Tout ce qui s'est passé a été fait dans le dos d'Otto, qui pourtant, à certains indices, une agrafeuse, des tulipes, un rouquin qui rôde, se douterait bien un peu de quelque chose...

C'est vivant, à la fois drôle et triste, il y a un peu de suspense et beaucoup d'humanité ; un petit bouquin très original et bien agréable à lire.

Extrait p 117 : " Profitant de l'absence de sa maîtresse, Ananias avait à peu près complètement déchiquetté le canapé. Mendonça s'était gavé de bourre et était à présent affalé par terre, avec des aigreurs d'estomac, car son régime habituel comprenait bien des tongs en caoutchouc mais pas de mousse, dont on reconnaîtra volontiers qu'elle est parfois indigeste... La porte de la petite pièce du fond était ouverte, légèrement amochée par Tuco, qui s'attaquait maintenant à une pile de documents en allemand..."

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16 juin 2019

"La prisonnière du temps" de Kate Morton * * * * (Ed. Presses de la Cité ; 2019)

71Z9ahOnnaL« J’aime composer des romans comme un architecte dessine une maison. Chaque pièce doit exister en elle-même mais il faut aussi que le lecteur déambule de l’une à l’autre avec curiosité, découvre des passages secrets, embrasse soudain une perspective inattendue, avant de gravir, un peu tremblant, un escalier qui le conduira il ne sait où », confie la romancière australienne.
Et c'est exactement cela que l'on savoure dans le gros roman (616 pages... mais vite lues !) de l'australienne Kate Morton ! "La prisonnière du temps" est une oeuvre foisonnante, qui  fait des pauses à différentes périodes, remontant de nos jours jusque dans les années 1860 ; remarquablement construit, c'est presque plus l'histoire de Birchwood Manor, une belle grosse maison de la campagne anglaise, que celle de ses habitants successifs.

L'auteure mêle savamment les époques pour nous faire découvrir depuis la maison, des destins qui s'entrecroisent, des périodes terribles de l'Histoire - la seconde guerre mondiale -, un mouvement artistique - les préraphaélites de la fraternité Magenta  -, l'existence du Radcliffe Blue, un énorme diamant disparu depuis très longtemps et que d'aucun aimerait retrouver, l'éducation des jeunes filles de bonnes familles dans un pensionnat qui occupa la maison, l'assassinat d'une jeune fiancée, et des endroits secrets datant de moments où l'on pourchassait les prêtres.

Il faut que le lecteur accepte d'être un peu perdu pendant les soixante premières pages environ ; "mais où tout cela nous mène-t'il" ? Puis, les choses se mettent en place petit à petit, et la tension monte jusqu'au dénouement final qui a été supputé, imaginé plusieurs fois pour être remanié à chaque fois qu'on se dit Ah non, c'est pas cela la solution...

Il y a donc une grande maison située au bord d'une rivière, habitée par une femme morte depuis un certain temps et qui raconte une partie de l'histoire, une équipée de peintres et de poètes qui viennent créer et inventer, une jeune fille issue d'un milieu très modeste qui devient la muse d'Edward Radcliffe, le peintre propriétaire de la belle demeure et un certain nombre de secrets ; plus tard au XXème siècle, c'est une jeune archiviste particulièrement curieuse, Elodie, qui, mise en alerte par la découverte d'un dessin dans une sacoche, va mener une enquête à suspense pour comprendre son intense impression de déjà-vu...

Un bon gros roman pour l'été, qui fait passer de très bons moments de lecture !

Premières phrases : " Si nous nous sommes retrouvés à Birchwood Manor, c'est que les lieux, disait Edward, étaient hantés. Ce n'était pas le cas - pas encore - mais il faut être bien revêche pour s'abstenir de raconter une bonne histoire sous prétexte qu'elle est fausse. Edward était tout sauf revêche. Sa passion, sa foi aveugle en ce qu'il défendait, même les idées les plus absurdes, constituaient deux des raisons pour lesquelles j'étais tombée amoureuse de lui."

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31 mai 2019

"Trois filles d'Ève" de Elif Shafak * * * * * (Ed. Flammarion ; 2018)

71rmU7h6YsL" Le temps, comme un tailleur adroit, avait raccordé par des coutures invisibles les deux tissus qui gainaient la vie de Péri : ce que les gens pensaient d'elle, et ce qu'elle pensait d'elle-même. L'impression qu'elle produisait sur les autres et sa propre perception s'entre-tissaient en un tout si achevé qu'elle ne pouvait plus distinguer quelle part de chaque jour répondait à ce qu'on attendait d'elle et quelle part à ce qu'elle désirait vraiment."

Très très grand plaisir de retrouver Élif Shafak, l'auteure de "La Bâtarde d'Istanbul", de "Soufi, mon amour" et de "Crime d'honneur" ! Une belle écriture fluide, émotionnelle, sensible et intelligente, qui n'oublie jamais de remettre toute chose dans son contexte. Et cette capacité qu'elle a de décortiquer des vies, à plusieurs périodes, de montrer l'évolution des personnages et des situations !

L'histoire ici est surtout celle de Nazperi Nalbantoglu, que tout le monde appelle Peri ; quand le livre débute, elle est coincée dans un embouteillage dans le chantier qu'est devenue la ville d'Istanbul en 2016. En compagnie de sa fille adolescente - elle a aussi deux garçons - elle doit se rendre à un dîner dans le manoir balnéaire d'un richissime homme d'affaires "Istanbul regorgeait de pauvres confirmés et de nouveaux riches, ainsi que d'une foule de gens qui rêvaient de sauter d'un seul bond rapide de l'une à l'autre catégorie".

Dernière enfant d'un couple qui avait déjà deux garçons, Peri a grandi aimée de ses parents - surtout de son père - mais prise en tenailles entre une mère très religieuse et un père qui croit en Dieu mais supporte mal la religiosité de son épouse. Son enfance n'est pas sereine et on découvrira la cause de ses difficultés avec sa mère ; elle est assez compliquée Peri, trop timide, trop réservée, trop spectatrice des choses, mais assez forte aussi, capable de défendre ses convictions et surtout de se poser les questions qui lui permettent de creuser, d'aller au fond des choses.

Pendant que la Peri adulte se rend à son dîner puis y assiste, elle se souvient de son temps d'études à Oxford ; élève travailleuse et extrêmement douée, elle a réussi à la grande fierté de son père à être prise dans le temple du savoir. Une partie du récit - tout à fait passionnante - est consacré à ses études anglaises et en particulier au séminaire sur Dieu qu'elle suivit avec Shirin et Mona ses amies musulmanes. Toutes trois sont cependant incroyablement différentes dans leurs positions religieuses, ce qui entraîne de rudes batailles, surtout entre Mona qui est voilée et Shirin la délurée.
Ce séminaire est enseigné par le professeur Azur : "Quand le professeur parlait de Dieu et de la vie et de la foi et de la science, ses mots s'agglutinaient comme des grains minuscules de riz vapeur, prêts à nourrir des esprits affamés. En compagnie d'Azur, Peri se sentait accomplie, entière, comme s'il y avait après tout une autre manière de voir les choses - différente de l'approche de son père comme de celle de sa mère."

Pourtant Azur est un homme controversé quant à ses méthodes d'enseignement et ses rapports avec Peri sont à l'origine du scandale qui éclatera, marquant durablement le professeur qui animait l'enseignement ayant pour titre "Dieu" et ceux qui y assistaient, surtout la jeune étudiante venue d'Istanbul.

Les chapitres s'intercalent, éclairant le tempérament de la jeune fille à Oxford années 2001-2002 et de la femme qu'elle est devenue en 2016, une femme complexe qui comme chacun de nous vit son présent avec son passé en tête. Et ce dîner va servir de révélateur à ce que Peri n'a pas réglé dans sa vie...

Occasion de découvrir de l'intérieur la société bourgeoise stambouliote, la narration du dîner est instructive : "Bravo, dit une décoratrice d'intérieur qui était la fiancée de l'architecte, bientôt sa troisième épouse. Je le dis toujours, dans le monde musulman, la démocratie est obsolète. déjà en Occident c'est prise de tête, mais ici avouons-le, c'est complètement déplacé."
Ou "Peri se dirigea vers le cercle des hommes, négligeant les règles de bonne conduite en société. Elle s'assit au milieu du groupe, à côté de son mari, sous les nuages de fumée gris-bleu qui montaient de multiples cigares".

C'est un très beau livre qu'Elif Shafak - qui se définit comme une âme du monde - a écrit, un livre qu'on referme à regret et qui marque durablement.

Posté par claire jeanne à 19:41 - - Commentaires [0] - Permalien [#]