Les 2 bouquineuses ont aimé

23 septembre 2017

"A l'origine notre père obscur" de Kaoutar Harchi * * * * (Ed. Babel ; première publication 2014)

419ORa_dxqLA travers l'histoire de cette jeune fille enfermée avec sa mère dans une "maison des femmes", l'auteure aborde le thème de l'amour entre un enfant et ses parents et celui du confinement d'épouses sensées avoir commis une faute.
Nous sommes dans un pays arabe, Maroc ? et une femme vit, avec sa fille, et d'autres femmes, dans une maison dont elles n'ont pas le droit de sortir ; qu'a-t-elle fait pour avoir été chassée ainsi de la famille, rejetée par l'homme qui l'aimait et qu'elle aime toujours ? Sa fille la voit se débattre dans l'incompréhension, devenir littéralement folle de douleur et s'affaiblir progressivement derrière les hauts murs qui les emprisonnent. Elle quète un peu d'amour de cette femme dont elle se sent responsable, elle, la petite ; mais "la Mère" souffre trop sans doute pour donner un tant soit peu à sa fille. Pourtant elle parle parfois avec les autres femmes, les prend dans ses bras ; elles se soudent et essaient de se débarrasser des souvenirs qui les étouffent. Elles semblent attendre qu' "ils" viennent les chercher...

Au petit matin, les hommes leur déposent à manger ; et de temps en temps, l'un ou l'autre vient rendre visite à sa femme, qui va le supplier de la laisser sortir. Mais le mari refuse, toujours, embrasse sa femme, qui se laisse faire...

Un jour, pourtant, la Mère raconte aux autres femmes : la rencontre, l'attachement et le vertige de l'amour, l'homme qui lui dit que quand ils seront mariés, il lui présentera son fils aîné. La petite apprend ainsi qu'en plus d'un Père, elle a un frère.
Le plus difficile dans cette vie cloîtrée, est la promiscuité, permanente, entre ces femmes qui sont une dizaine ; pourtant naît entre elles une solidarité qui semble ne pas exister au dehors.
Puis un jour, épuisée, la Mère meurt ; la fille l'enterre et va à la rencontre de son père...

Entre les chapitres, des extraits de journaux intimes trouvés par la narratrice, où l'on comprend que pour l'une d'entre elles, il a suffi que sa belle-mère jaillisse un matin dans sa chambre à coucher, l'accusant d'avoir été avec un autre homme, pour que le mari qui se sent sali se range du côté de sa famille. Une autre, nouvelle, raconte la maison et ses curieuses habitantes. Et enfin, le carnet intime de la Mère qui permettra à sa fille de comprendre ce qui s'est passé.

Dans ce texte magnifique, la beauté de la langue frappe d'emblée : une écriture soignée, forte, qui dresse des tableaux par petites touches ; la douleur psychique qui devient physique, la vacuité des journées quand il n'y a rien à attendre, la peur et la lacheté souvent des hommes...

Un très beau livre, un chant bouleversant qui crie une douleur mais aussi un espoir. A lire absolument !

Extrait (p 31) : " Gorge nouée. Suffocation. Vertiges. Nausées. Envie brutale de fuir cette maison singulière, aux frontières de l'irréel, cette maison dont les femmes disent qu'elle est le vestige d'un temps ancien, archaïque, une maison de pierres aux chambres carrées, à peine meublées - un lit, une chaise, une tablette -, une maison sans la moindre trace de couleur où règne le silence des cimetières, l'obscurité des forêts, une maison entourée d'un terrain vague, construite à l'écart de la ville par des hommes aidés de femmes dans le but d'isoler d'autres femmes, la maison des délits du corps où l'on ne châtie ni ne violente, où on rééduque, jour après jour, au risque d'y passer des années, par la seule force de l'enfermement. Il faudrait dire de l'emmurement.
Aucun gardien, ici, ne surveille les femmes. Elles vivent sous le poids des règles familiales inculquées depuis l'enfance et sont devenues leurs propres sentinelles."

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22 septembre 2017

"Cent ans de solitude" de Gabriel Garcia Marquez * * * * * (Ed. du Seuil ; 1968)

41B5YjZ8w6LG. Garcia Marquez, écrivain colombien, prix Nobel de littérature 1982.

Plaisir fou de relire "Cent ans de solitude" de Gabriel Garcia Marquez et cette fois, de l'apprécier totalement.
C'est peut-être un de ces livres qu'il faut lire deux fois, une première fois pour faire connaissance avec cette littérature sud-américaine et la deuxième pour déguster, chaque phrase, presque chaque mot.

Inutile d'étudier le texte ici, il y a des fiches et des critiques nombreuses et bien faites.
On peut cependant dire que si l'écriture de G. Garcia Marquez est absolument magnifique et inimitable, elle correspond exactement au propos : l'histoire d'un village, Macondo, situé dans un pays d'Amérique latine jamais cité mais visiblement très aimé de l'auteur, et le récit des aventures rocambolesques des habitants, personnages grandioses et doués de caractères forts,  vivant dans la poussière et la chaleur. L'auteur s'intéresse principalement aux membres de la famille Buendia, à leur grande et belle maison, à leurs relations pleines de fantaisies et d'excès ; ces cent ans de Macondo et des Buendia seront traversés de conflits et de guerres, d'amours et de haines, de progrès technologiques, mais avec un peu - juste un peu - de surnaturel et de magie.

Une fresque humaine de grande ampleur dont le lecteur sort ravi, une lecture jubilatoire d'une grande richesse !

Premières phrases : "Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Bendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d'une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d'une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des oeufs préhistoriques."

 

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27 août 2017

"L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir" de Rosa Montero * * * * (Ed. Points ; première parution 2013)

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Comment dire ce qu'est ce livre ? Ce n'est ni un roman, ni une biographie, encore moins une autobiographie ; peut-être peut-on l'appeler un récit,  en partie, émaillé des remarques personnelles, des pensées de l'auteure sur les sujets abordés. Et ces sujets sont nombreux : avoir ou non des enfants, la soi-disant supériorité des hommes sur les femmes, les préceptes judéo-chrétiens comme tu honoreras ton père et ta mère, les bienfaits ou méfaits de la Science, l'importance des mots et de l'écriture...

Au départ, il y a une femme, la narratrice, écrivaine devenue veuve et bloquée sur un livre dont elle n'a plus envie, qui reçoit une demande de préface pour un texte assez particulier puisqu'il s'agit du journal de Marie Curie, une femme qu'elle a toujours trouvée fascinante. Ce petit texte d'une vingtaine de pages a été rédigé par Mme Curie pendant l'année qui a suivi la mort de Pierre Curie, décédé à quarante-sept ans écrasé par une voiture à cheval. L'éditrice pense que Rosa qui se trouve donc dans la même situation que Marie à l'époque, pourra écrire quelque chose de fort sur leurs deuils.
Mais ce n'est pas un livre sur la mort, ce n'est pas un livre sur le deuil ; c'est, à partir d'éléments de la vie de la grande Marie Curie, un ensemble de réflexions sur sa vie, sur la vie de Rosa et sur la vie en général. C'est passionnant ! D'abord parce qu'on découvre une Marie Curie qu'on ne connaissait pas, géniale, courageuse et sensuelle ; ensuite parce qu'avec bon sens, humour et originalité, l'auteure nous présente un appétit de vie et une sensibilité intelligente inédits.

Extrait (p 33) : " Fernando Pessoa l'a très bien exprimé : "La littérature, comme toute forme d'art, est l'aveu que la vie ne suffit pas." Elle ne suffit pas, non. C'est pour ça que je suis en train d'écrire ce livre. C'est pour ça que vous êtes en train de le lire."

(p 112) : " Pour vivre, nous devons nous raconter. Nous sommes un produit de notre imagination. Notre mémoire est en réalité une invention, un conte que nous réécrivons un peu tous les jours... Ce qui veut dire que notre identité, elle aussi, est fictionnelle, étant donné qu'elle se fonde sur la mémoire. Et sans cette imagination qui complète et reconstruit notre passé, et qui donne une apparence de sens au chaos de la vie, l'existence pourrait nous rendre fous et serait insupportable, pur bruit et fureur. C'est pour ça que, quand quelqu'un décède... il faut écrire la fin. La fin de la vie de celui qui meurt, mais aussi la fin de notre vie commune. Se raconter ce que nous avons été l'un pour l'autre, se dire toutes les belles paroles nécessaires, construire des ponts sur les failles, débarasser le paysage de ses broussailles. Et il faut graver ce récit achevé sur la pierre tombale de notre mémoire"

Un livre dont de nombreuses pages atteignent le sublime !

 

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22 août 2017

"La danse des grand-mères" de Clarissa Pinkola Estés * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; 2016)

51mM4idWTYL Extrait (p13) : " Si tu es venue me voir, c'est peut-être parce que tu souhaites vivre de manière à connaître le bonheur d' "être jeune dans la vieillesse et vieille dans la jeunesse " comme je le dis, c'est-à-dire à avoir en toi un bel ensemble de paradoxes maintenus dans un équilibre parfait. N'oublie pas que le terme paradoxe est à prendre au sens d'idée contraire au sens commun. Cela s'applique à la grand-mère, la gran madre, la plus grande des femmes, car elle est en train de devenir une femme sage, qui assure la cohésion des capacités de la psyché profonde, illogiques en apparence, mais fondamentalement empreintes de grandeur."

L'auteure de l'inoubliable et magnifique "Femmes qui courent avec les loups" nous livre ici un récit plus court essentiellement axé sur les femmes qui atteignent la maturité ; celles-ci "doivent" - au sens "ont une tâche à accomplir" - vivre pleinement, vivre à fond chaque jour. Comme lui disait sa grand-mère "quand une personne vit pleinement, les autres en font autant."

Il y a beaucoup, dans les contes et les mythes, de duos jeune femme et aïeule ; d'après Clarissa Pinkola Estés elles symbolisent à elles deux ce que possède chaque femme : une âme d'un âge immémorial (force, raison...) et un esprit d'une éternelle jeunesse (curiosité, créativité...), ce qu'elle appelle être jeune dans la vieillesse et vieille dans la jeunesse.

Comparant la femme et l'arbre, l'auteure assure qu'au niveau des racines, il y a une étincelle d'or, une source mystérieuse et sage chez les femmes qui loin de se laisser abattre face à une "perspective prometteuse mais intimidante" vont se demander quelle énergie dois-je rassembler pour pouvoir y arriver ? (et non pas se dire je n'y arriverai jamais...).
Et de nous raconter des histoires extraordinaires de grand-mères de toute sorte, de la vieille Anna atteinte d'une forte fièvre qui voulait que la neige la soigne, des vieilles femmes de sa famille venues d'Europe centrale qui" l'ont empêchée de sombrer dans le néant d'une conformité soigneusement cultivée" jusqu'à celles qui dansaient pour essayer de tuer le nouveau marié.

Un livre superbe, d'une grande richesse, - dont l'auteur nous appelle "ma chérie - qui encourage les femmes quel qu'elles soient à grandir en sagesse bien sûr, mais surtout à vivre courageusement, joyeusement, audacieusement ; vivre à fond pour donner l'exemple et le bonheur.

Extraits :  (p 28)  " Dans la forêt qui est en toi, une femme grande entre toutes t'attend depuis toujours devant le plus grand des feux..."
(p 58) "Quels que soient les dévastations subies, les coups portés à leur écorce jusqu'au coeur, les grand-mères n'en démordent pas : l'amour, l'amour profond, est le plus grand des guérisseurs, le but suprême, le meilleur engrais de l'âme."

 

 

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19 août 2017

"La fin de Mame Baby" de Gaël Octavia * * * * (Ed. Gallimard ; 2017)

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Merci à Babelio et aux éditions Gallimard

Un premier roman très étonnant ! Original et bien écrit, ce livre de l'auteure de pièces de théâtre antillaise Gaël Octavia est très prenant ; une sorte de suspens est habilement entretenu tout le long du récit qui fait qu'on ne le lâche pas et qu'on tourne les pages pour enfin comprendre... Mais en même temps, on se laisse imprégner par l'histoire, qui est à la fois celle du "Quartier" une toute petite ville mal batie où la violence règne, mais aussi celle de ses habitants, le personnage principal étant Mariette - en tout cas, c'est ce que l'on croit au départ.

Mariette donc, une femme vieillie avant l'âge par l'alcool et la tristesse, qui ne quitte guère son rocking-chair ; elle avait un fils, Pierre, un garçon très beau mais méchant et agressif qui terrorisait tout le monde et qui est mort à vingt ans dans une bagarre. Elle ne cesse depuis de ressasser ses souvenirs, de parler de ses deux maris et de son fils décédé il y a sept ans.
C'est Aline, l'infirmière de Mariette, qui raconte " Aline, c'est moi, l'infirmière libérale. Aline en blouse blanche. Parfois, Mariette m'appelle par mon prénom. Parfois non. La première fois qu'elle m'a vue, elle s'est écriée : une fille noire !..."
Avant Aline, il y avait Suzanne, la "petite Blanche", qui avait été la petite amie de Pierre mais que Mariette n'avait pas semblé reconnaître ; elles pleuraient ensemble, parlaient beaucoup et buvaient. Et puis Suzanne a disparu et maintenant c'est Aline qui s'occupe de Mariette... Jusqu'à ce que nous soit révélé, à côté du cadre avec la photo de Pierre, un emplacement plus blanc que le reste du mur. Mariette aurait-elle eu un autre enfant ? Mais elle dit qu'elle n'a jamais eu d'enfant...

Dans cette cité où il y a nombre de nationalité et couleurs de peau différentes, Mariette petite avait une amie d'école, Mame Baby, "la perle du Quartier", une gosse surdouée qui est toujours restée fidèle à son amitié avec Mariette et qui est revenue après de brillantes études, essayant de lutter contre la violence "Mame Baby est un rempart efficace à la violence, dit-on à l'Assemblée des Femmes. Quoique incapable d'empêcher la violence de frapper, elle a forgé les mots qui permettent d'en guérir. Sa parole est rapportée aux jeunes filles du Quartier qui en ont besoin, et celles-ci la rapportent à leur tour à d'autres femmes." Mame Baby, morte trop jeune, mais qui continue d'être tellement présente.

C'est tout un monde le Quartier, il y a aussi Léopold, le frère de Mariette un mauvais - très mauvais - garçon, basketteur génial, qui finalement a rencontré Jésus, s'est marié avec Rosie, est devenu pasteur et a maintenant quatre enfants ; Aline est également issue du Quartier, mais il y a sept ans, elle en est partie, on comprend qu'elle n'y avait plus sa place. Pourquoi est-elle revenue ? Que cherche-t-elle ? Qui est-elle vraiment ?

Religion, racisme, domination des garçons sur les filles, espoirs de jeunesse déçus sont les thèmes traités intelligemment dans ce récit qui reflète une forte personnalité et une façon très inédite de voir les choses.
Très intéressant !

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"La fin du chant" de Galsan Tschinag * * * * (Ed. Picquier poche ; 2015)

51mMrJXEPsLElle est dure la vie dans les grandes steppes de Mongolie, dure mais magnifique ! Le lecteur, fasciné, la découvre en suivant la vie de Schuumur et de sa famille, une femme et quatre enfants, ainsi qu'une ancienne maîtresse.
L'auteur est un écrivain-poète habile qui sait nous entraîner dans cette existence essentiellement faite de nomadisme, dans un pays d'une beauté extraordinaire où les êtres humains vivent en pleine nature, dans des yourtes avec du bétail et des chiens mais aussi des chevaux et des dromadaires.
C'est une façon de vivre qui disparaît peu à peu et que G. Tschinag veut faire connaître ; il montre en fin de livre, après nous avoir entraînés dans des histoires très humaines se déroulant dans les hauts plateaux de l'Altaï, que les habitants actuels sont tiraillés entre le progrès, la modernité et des traditions ancestrales. La vie était rude, émaillée de guerres de territoires et de conflits brutaux entre peuplades ; mais c'était une vie libre, entre campements d'hiver et d'été, dans des paysages époustouflants, et entre gens qui se comprenaient.

Le "chant" est celui qu'émet Dombuk, la fille aînée de Schuumur ; une jument a eu un petit mort-né et un poulain a perdu sa mère, alors Dombuk chante et va essayer, avec l'aide de ses frères et soeurs, de les faire s'apprivoiser et s'adopter. Le chant poème de cette petite fille d'une dizaine d'années, mature et responsable après la mort de la mère, ponctue subtilement le récit et lui apporte à la fois force et légèreté.

Magnifique !

Extrait (p 182) : L'enfant voulait-elle devenir chamane elle-aussi ? Et pourquoi pas ? Le premier homme à avoir perçu le monde environnant comme un tout et reconnu la puissance qui l'habitait était un chaman, le chaman originel. Et chacun des êtres capables de se concevoir comme un infime fragment du tout, certes métamorphosé, mais susceptible de revenir tôt ou tard à son état premier, était un chaman. C'est cette perception du tout qui constituait l'essentiel. Tout le reste était sans importance..."

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18 août 2017

"Histoire du lion Personne" de Stéphane Audeguy * * * (Ed. Seuil ; 2016)

41HK9DhhEJLPrix littéraire 30 millions d'amis ; Prix Wepler Fondation La Poste.

Une belle histoire, bien écrite, triste comme le sont souvent les belles histoires ! C'est celle d'un lionceau nommé Personne, car le jeune sénégalais Yacine qui l'a trouvé par hasard sur la route de Saint-Louis, était le meilleur élève du père Jean à la Mission où il étudiait et Yacine excellait particulièrement en mathématiques et en grec ; son épisode favori des aventures d'Ulysse étant celui où par ruse le héros échappe au cyclope, le jeune garçon décide de baptiser le petit lion du nom de Kena (ce qui signifie Personne).
C'est le début d'une vie d'aventures extraordinaires pour ce lion, d'abord en compagnie de son jeune maître qui découvre la ville et va travailler pour Jean-Gabriel Pelletan, le directeur de la Compagnie Royale du Sénégal, nous sommes en 1786 ; puis avec un petit chien, Hercule, qui restera son ami pour la vie. Le dénommé Pelletan gardera le lion jusqu'à son retour en France et celui-ci fut un des premiers fauves a pouvoir être observé par les sujets de Louis XVI.

Avec cette épopée léonine, S. Audeguy nous parle du Sénégal, à cette époque colonie de la France, elle-même assez mal en point en cette période révolutionnaire, ainsi que de l'esclavage, de la vie quotidienne en Afrique et en Europe ; mais c'est aussi l'occasion de réflexions bien menées sur le respect de la vie animale et l'intérêt éventuel des ménageries ou zoos pour la connaissance de la faune sauvage. C'est également pour l'auteur l'occasion d'évoquer le travail des naturalistes Buffon et Etienne Geoffroy de Saint-Hilaire et les débuts du Muséum d'Histoire Naturelle.

Un bon bouquin pour ceux qui aiment les bêtes... et les Hommes !

 Extraits (p 19) : " Le jour était levé maintenant. Yacine n'avait pas peur. Ou plutôt, et puisque le père Jean lui avait enseigné que l'homme courageux est celui qui, connaissant la peur, la surmonte, il avait décrété qu'il ne serait pas de ceux qui laissent un danger passablement improbable le traîner de-ci de-là par les cheveux. Yacine, s'enhardissant, sauta sur un tapis craquant de feuilles séchées, contourna l'énorme tronc, fit quelques pas dans la direction d'où lui avait semblé provenir ce bruit d'herbes froissées. Et quand enfin il en aperçut la source, il crut qu'il allait mourir là. Il ne s'agissait, certes, que d'un lionceau inoffensif, qui ne devait pas être vieux de plus de trois mois."

(p 175) : " Il y avait cependant à Versailles trois êtres profondément heureux. A la moindre éclaircie, Jean Dubois interrompait sa tâche quotidienne, enfilait le grand manteau doublé de peaux de lapin qu'il s'était confectionné lui-même et emmenait Personne en promenade, Hercule à ses basques. Ils quittaient la ménagerie, gagnaient le bras le plus large du Canal, marchaient en direction du couchant, vers cette perspective habilement ménagée qui donnait aux promeneurs l'impression que le jardin ne finirait jamais ; et souvent Personne se lançait dans des courses folles, dont il revenait pantelant et ravi."

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17 août 2017

"Une vie après l'autre" de Kate Atkinson * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; 2017)

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Prix Costa (Costa book award) 2013

Qui est vraiment Ursula Todd ? La fille de Sylvie et Hugh Todd, leur troisième enfant, connaît une vie très particulière dès sa naissance mouvementée (février 1910). Est-elle morte avant d'être née ? Le médecin a-t-il pu arriver à temps - malgré la neige abondante - pour l'empêcher d'être étranglée par le cordon ombilical ?

Dès le début de son récit passionnant, l'auteure, qui a eu sans doute plusieurs ambitions en l'écrivant, montre que trois fois rien peuvent changer un destin ; elle a choisi une personnalité singulière, une de celles qui ont souvent une impression de "déjà-vu" et qui plusieurs fois dans sa vie, échappera - ou pas - à la mort.

C'est un texte original, étonnant, qui nous plonge dans une famille nombreuse installée dans "une félicité semi-rurale" en Angleterre ; Sylvie est une bonne mère, très aimante et un peu loufoque, et les remarques qu'elle se fait à elle-même en aparté sur ses enfants ou sur sa vie sont très drôles, ainsi que ses discussions avec Mrs Glover la cuisinière ou Bridget la servante, un humour très british !

Tant bien que mal, Ursula - la petite oursonne - grandira, peut être, et se mariera peut être ou pas selon quelques orientations ou choix qu'elle fera ou lui seront imposés ; si elle vit, elle arrivera à la seconde guerre mondiale soit en Angleterre comme aide volontaire lors des bombardements, soit en Allemagne mariée à un nazi.
Et a-t-elle pu ou aurait-elle pu tuer Hitler en 1930 ? Car Ursula pressent régulièrement ce qui va arriver, ce qui peut arriver, mais n'arrive pas toujours à se protéger ou à protéger les autres ; par exemple, est-elle capable de faire "revenir" son frère très aimé dont l'avion a été abattu à la fin de la guerre ?

Sur une très bonne idée et avec son écriture de conteuse, Kate Atkinson nous livre ici l'histoire fascinante des différentes vies possibles d'un même personnage. Brillant !

Extrait (p 19) : "Une fille, Dr Fellowes ? Je peux la voir ? Oui, Mrs Todd, un beau bébé bien dodu". Sylvie se dit que le Dr Fellowes en rajoutait peut-être avec ses allitérations. Il n'était pas porté à la bonhomie dans le meilleur des cas. La santé de ses patients, surtout leurs entrées en scène et leurs sorties, semblaient avoir le don de l'agacer. "Elle serait morte étranglée par son cordon. Je suis arrivée juste à temps. Il s'en est fallu d'un clic."

 

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16 août 2017

"Secret de famille" de Irène Frain * * * (Ed. JC Lattes ; 1989)

s_l500 Prix RTL Grand public - Le prix des lecteurs 1989

Dans la série "(re)lectures de l'été" au hasard des (re)découvertes, en voilà une qui permet de passer un très bon moment !

Il aurait pu y avoir un "s" à Secret, car enfin qui étaient les parents de Marthe ? Il ne reste d'eux que la photo d'une belle jeune femme dans un triptyque violet et une montre frappée du monogramme T.W., l'ensemble datant des années 1870.
Et la suite de la vie de Marthe va elle aussi être propice aux secrets : une existence mouvementée pour une femme d'une beauté et d'un caractère exceptionnels, une battante qui toujours résiste et va de l'avant. Elle ne renonce jamais Marthe, elle a toujours eu l'air d'une reine depuis qu'elle est petite.
C'est donc sa vie qui est racontée ici, mais indissociable du lieu où elle est née, Rouvray dans le val de Loire.

Irène Frain met tout son talent à décrire la vie de province, et tout ce qui peut se dire, se murmurer, se répéter pour enfin construire une légende ; à cause d'une tempête de neige en plein mois de janvier et d'une voie ferrée coupée, la mère de Marthe l'a fait naître là où le train s'est arrêté puis est décédée... Education et scolarité au couvent des Ursulines, un premier grand amour en la personne de Rodolphe Montsacré duquel elle aura une fille, mariage avec le frère de Rodolphe dont elle aura un fils ; et donc entrée dans une riche famille de minotiers, mais pour se faire une vraie place et devenir la femme la plus puissante de la région, il lui faudra beaucoup lutter, même contre son propre fils...

Le tour de force de l'auteure est de raconter un destin extraordinaire tout en montrant que dans cette région, la vie des hommes dépend étroitement de celle du fleuve.

 

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"La nuit du papillon d'or" de Tariq Ali * * * (Sabine Wespieser Editeur ; 2011)

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Ce livre est le dernier tome du "Quintet de l'Islam" et peut tout à fait se lire indépendamment des autres ; il donne simplement envie de découvrir l'ensemble de l'oeuvre de cet auteur contemporain, originaire de Lahore (Punjab, Pakistan).
L'histoire n'est pas facile à définir... on peut tenter cependant : un écrivain, le narrateur, Dara, raconte ses souvenirs de jeunesse ainsi que sa vie actuelle ; il vient d'être contacté par un ancien ami dénommé Platon, qui a fait beaucoup de métiers différents, de professeur de mathématiques à peintre de renommée internationnale, afin qu'il écrive "le livre de sa vie" ; c'est Zaynab, la femme dont Platon est amoureux, qui lui a demandé une double biographie illustrée par lui-même, relatant les faits marquants de leurs existences.
Dara hésite, mais il a une dette d'honneur vis à vis de Platon et leur amitié est une très ancienne : avec d'autres comme Zahid devenu ensuite chirurgien cardiaque à Washington, ils avaient constitué un cercle d'amis d'obédience communiste, discutant indéfiniment de la vie, de leur avenir, de poésie et de politique à leur table réservée au salon de thé Pak de Lahore.
Petit à petit, le lecteur, de façon non chronologique, un peu anarchique, va découvrir les histoires de ces personnages très originaux ; Platon, en particulier, qui dit souvent qu'il a soixante-quinze ans soit quatorze de plus que son pays natal et qui peint avant de mourir une grande fresque représentant les quatre cancers de son pays (les USA, les dictateurs,les mollahs) ; Zahid qui vit à Londres avec sa femme Jindié - c'est elle le papillon d'or - femme d'une extrême beauté, d'origine chinoise, dont Dara a été longtemps amoureux. L'autre femme, Zaynab, celle qui est actuellement aimée de Platon, fut "mariée au Coran" il y a longtemps par ses frères, tradition cruelle et féodale qui évitait la dispersion des terres d'une famille, puisque la jeune fille ne pourrait ni épouser un homme ni avoir d'enfants.
Le Pakistan n'est quasiment jamais nommé en tant que tel mais toujours désigné sous le vocable de "Terrepatrie" ; les sujets de l'auteur sont au fond la mise au jour des problèmes du Pakistan et l'idée à laquelle il tient beaucoup, que, peut être, les mondes chrétien et musulman ne sont pas si différents...

L'écriture est belle, soignée, souvent humoristique ; c'est celle d'un conteur doué puisqu'il nous transporte facilement dans d'autres pays et dans d'autres vies...

Premières phrases : " Il y a quarante-cinq ans, à l'époque où je vivais à Lahore, j'avais un ami plus âgé que moi nommé Platon qui me fit un jour une faveur. Dans un accès de générosité juvénile, je promis de la lui rendre avec intérêt si un jour, n'importe quand, il avait besoin de mon aide. Platon enseignait les mathématiques dans une école huppée mais il détestait certains de ses élèves, ceux qui d'après lui n'étaient là que pour apprendre les beaux-arts de la débauche. Et ce Platon-là étant du Penjab, il me demanda si je pourrais lui rembourser son aide avec des intérêts composés. Comme un idiot, j'ai accepté."

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