Les 2 bouquineuses ont aimé

26 mai 2019

"Jézabel" de Irène Némirovsky * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution 1936)

819XJ7G_eeLUne jézabel, une femme séductrice, égoïste et cruelle... Irène Némirovsky fait le portrait de cette femme qui n'a pensé toute sa vie qu'à l'amour, la séduction, la jeunesse, uniquement à elle-même.
Superbe femme, extrêmement riche et obnubilée par la crainte qu'elle a de vieillir et de perdre sa beauté, Madame Gladys Eysenach est jugée pour meurtre ; le livre s'ouvre sur son procès, elle aurait tué son amant, un jeune homme de vingt ans.
Petit à petit pendant toute la procédure, le lecteur découvre une partie de l'histoire de cette femme, la partie la plus visible, la plus accessible : son obsession d'être aimée, de séduire, de ne pas vieillir.
Une femme qui répond à peine aux questions du juge, qui semble indifférente et lasse. Payait-elle vraiment ce jeune homme pour qu'il l'aime ? L'a-t'elle tué parce qu'il la faisait chanter ?
On sent bien qu'il y a autre chose : " Non, non, murmura l'accusée en cachant son visage dans ses mains : que l'on ne m'interroge plus, je ne dirai plus rien... J'ai avoué, tout ce qu'on a voulu !... "

Elle est condamnée à cinq ans de prison, et la seconde partie du livre commence, où l'on va découvrir la véritable histoire de cette femme qui a poussé le plus loin possible son incapacité à vieillir... Telle un Dorian Gray fait femme, Gladys Eysenach est capable d'absolument tout pour rester la plus belle... Sa fille, qu'elle aimait sincèrement mais à sa manière, en paiera le prix fort.
Ce qu'on ne saura pas précisément, ce sont les causes de ce comportement ; mis à part qu'elle détestait sa mère "froide, sévère, à demi folle, une vieille poupée fardée..."

Ce que décrit Irène Némirovski, c'est une sorte de pathologie humaine poussée à son paroxysme, le mythe de la jeunesse et de la beauté éternelles parfaitement adapté à son époque (première partie du XXème siècle), mais en fait une obsession humaine qui a existé en tout temps.

L'écriture est parfaite, le livre passionnant, un grand "classique" à ne pas oublier !

Première phrases : " Une femme entra dans le box des accusés. Elle était belle encore, malgré sa pâleur, malgré son air hagard et las ; seules, les paupières, d'une forme délicieuse, étaient fanées par les larmes et la bouche affaissée, mais elle paraissait jeune. On ne voyait pas ses cheveux cachés sous le chapeau noir."

 

Posté par claire jeanne à 18:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

23 mai 2019

"Seules les bêtes" de Colin Niel * * * * (Ed. Babel ; première parution 2017)

41oGtOfQhrLPrix Landerneau du polar 2017 ; prix du Cabri d'Or 2017.

Colin Niel est un écrivain "caméléon" ; il s'adapte parfaitement à l'endroit dont il parle, que ce soit la Guyane dans d'autres livres, ou ici, dans "Seules les bêtes" dont l'histoire se déroule en montagne française et dans une grande ville africaine.
Il épouse parfaitement la société qu'il décrit, des paysans dont la solitude est effroyable : il y a la vallée, en bas, avec des marchés, des foires et puis quelques fermes isolées sur le causse dont les habitants, souvent des hommes seuls, souvent au bord de la faillite, ne sont visités que de temps en temps par l'assistante sociale.
Plus tard dans le livre, voyage en Afrique et au pays de la cybercriminalité, quand certains voyous appâtent des "Blancs" pour les faire raquer ; autre face d'une même époque où la solitude est reine...

Cinq personnes prennent successivement la parole, pour raconter en quoi elles sont partie prenante dans la disparition d'une femme, Évelyne Ducat, l'épouse d'un notable, dont la voiture a été retrouvée mal garée à l'entrée de la ville.
Un roman choral donc, où chacun parle à l'insu des autres, apporte sa bribe de vérité au lecteur qui finalement comprendra non seulement ce qu'il s'est passé mais aussi pénétrera dans la tête des différents protagonistes, ressentant ce qu'il ressent et découvrant autant de mondes bien différents les uns des autres.
Il y a Alice, l'assistante sociale, Joseph son amant paysan dépressif, Maribé une fille un peu paumée amoureuse d'Évelyne, Armand qui rêve de devenir "Général CFA" en arnaquant des "Blancs" riches et lointains par internet et enfin Michel le mari d'Alice, avec laquelle il ne communique plus et qui tombe dans les filets d'Armand...

Encore une belle réussite pour Colin Niel, dont on attend la prochaine production avec impatience.

Extrait : " Je ne sais pas comment c'est pour les autres, mais moi la solitude, je dirais pas que je l'ai voulue. Et elle m'est pas tombée dessus du jour au lendemain. non, c'est venu lentement, j'ai eu le temps de la voir arriver avec les années, de la sentir m'entourer comme une mauvaise maladie. Ça a commencé avant moi, d'ailleurs. Papa a connu sept fermes dans le bourg, à l'époque il y avait encore cette histoire de solidarité paysanne, les gens se serraient les coudes et se filaient des coups de main. je crois que c'était plus facile même s'il y avait pas l'eau courante et toutes nos machines;" (p 79)

Posté par claire jeanne à 11:52 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
19 mai 2019

"Le cabaret des oiseaux" de André Bucher * * * * (Ed. S. Wespieser ; 2004)

41dQjQa7M_L

En exergue du livre d'André Bucher, une citation d'Alphonse Allais qui explique le très beau titre, et donne le ton du livre :

"Cabaret des oiseaux : plante assez rare. Elle produit de nombreuses graines dont sont friands les merles et les
corneilles.
Dans la vie, il ne faut compter que sur soi-même et encore, pas tellement."

André Bucher, écrivain et paysan ("c'est toujours de la culture"...), vit dans la Drôme au milieu des grands paysages au climat rude dont il sait admirablement parler ; défendant à la fois le développement durable et l'imaginaire qui sont pour lui indissociables, il dit écrire "en immersion dans la nature".

"Le cabaret des oiseaux" raconte l'histoire de Tristan, qui dès le prologue, explique qu'il fut un enfant perdu qui, parvenu presqu'à l'âge adulte, 19 ans, a fait dix-huit mois de prison ; il parle de sa mère seconde Maryse, qui a pris soin de lui après la mort de sa mère première Blanche, assassinée par deux inconnus alors qu'elle voulait protéger son enfant.
Tout près de la petite ville de Sisteron, ils habitaient une ferme, Blanche chantait, ils étaient heureux ; plus rien, jamais, ne fut comme avant, ni pour Tristan le petit garçon de six ans qui arrête quasiment de parler, ni pour son père, Alex, qui "boit comme un trou" et se met à battre son fils...
Jusqu'à l'arrivée de Maryse, qui "vient des bars des hommes et du froid".

Tristan avait dû voir "un docteur de l'esprit" , et s'était fait des amis : une corneille et un merle qu'il a apprivoisés. Il s'est attaché à Maryse et a fini par rencontrer Germain, un vieux berger et grand-père de rechange "je le vois encore se réchauffer devant la cheminée, au centre de la salle à manger. Il rit. Ses yeux pétillent. On dirait qu'il est heureux d'être vivant." (p 57)
Beaucoup de personnages cocasses habitent l'histoire et nous font sourire, le petit mètre d'école, le docteur des généralités, la maîtresse aux belles cuisses ; et puis bientôt ce sont les filles, Tristan a seize ans, dix-huit ans, et un jour deux hommes arrivent pour emmener Maryse...

L'écriture est très belle, sensible, poétique, philosophique, étonnante : " Alex a essayé de réchauffer Blanche, de la faire revenir en l'embrassant, en lui caressant fort la poitrine, mais on ne ranime pas un corps dont on a replié les ailes des yeux". (p 16)
C'est qu'il sait bien redevenir un enfant notre écrivain-paysan, recréer le monde, écrire les mots qu'il utilisait et sa façon de penser de quand il était tout jeune ; et c'est sans doute le secret de ce livre, de l'émotion qu'il dégage et de l'empathie que ressent son lecteur.

 

 

 

 

 

Posté par claire jeanne à 16:45 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
14 mai 2019

"Leurs enfants après eux" de Nicolas Mathieu * * * * (Ed. Actes Sud ; 2018)

91_zwTwkbGLCe Goncourt 2018, lu une fois le tourbillon médiatique retombé, se révèle être un bon cru ; elle est très prenante cette histoire de jeunes adolescents devenant des adultes que l'auteur suit de deux ans en deux ans. Quatre fois, Nicolas Mathieu nous propose de retrouver Anthony et son cousin, la jolie Stéphanie et sa copine Clem, et aussi le "bad boy" Hacine, des jeunes dont on va suivre le devenir à travers leurs espoirs et leur maladresse d'adolescents.

Ils vivent à Heillange, petite ville lorraine où "Les hommes parlaient peu et mouraient tôt. Les femmes se faisaient des couleurs et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s'atténuant."
C'est une zone sinistrée, une vallée où les hauts fourneaux se sont arrêtés définitivement dans les années 90, entraînant la disparition des usines sidérurgiques, du chômage de masse, avec des conséquences sociales graves. La mémoire ouvrière qui plane sur cette région ne disparaîtra pas en quelques années.

Les adolescents, eux, boivent et fument beaucoup trop, pensent sans arrêt aux filles ; ils sortent le soir dans des teufs, se roulent des pets, descendent des bières ; ils forment des bandes, le plus souvent désoeuvrées, ou alors occupées à dealer. Pour beaucoup, une idée fixe : ne pas rester là, ne pas s'embourber comme les parents dans une "petite vie", faire des études peut-être, aller à Paris, vivre vraiment...

En 1992, Anthony, l'un des principaux personnages vient d'avoir quatorze ans et va entrer en troisième, "ses parents étaient des cons". Petites bêtises de gosse, quelques vols... et un jour Anthony rencontre Stéphanie Chaussoy "elle est grave cette meuf, sans déconner" dont les parents sont d'un autre milieu, des bourgeois de province. Premier amour, émois fantasmes et rêves... C'est la fin de l'enfance.

L'auteur a de bons souvenirs de son adolescence et de ce qu'il a vécu et ressenti tout au long de ces années difficiles; il sait les mettre par écrit de façon captivante et en même temps, sans jamais vraiment juger, parler des gens, de ceux qui restent après une crise économique, des immigrés, de familles très en marge ; malgré un ton assez grave et des faits plutôt décourageants, l'ensemble du livre est porté par l'espoir d'une vie meilleur et l'enthousiasme de cette jeunesse pleine de vie et d'attente.

L'écriture est à la fois assez crue, souvent poétique, toujours très sensible ; il a souvent la formule expéditive Nicolas Mathieu : "c'est drôlement doux, une fille, on ne s'y fait jamais complètement".

Un roman tout à fait remarquable, une lecture indispensable !

Première phrases : " Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui. À l'aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instants, ce velours se froissait au passage d'une carpe ou d'un brochet. Le garçon renifla. L'air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. Il faisait une chaleur à crever, mais ça n'expliquait pas tout. "

Posté par claire jeanne à 10:41 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
05 mai 2019

"Rue Katalin" de Magda Szabó * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution 1969)

123522361

Voilà de la vraie belle littérature ! Enthousiasmante et tellement satisfaisante !

Après "La Ballade d'Iza", "La Porte" et "Abigaël", la magie opère toujours ; la lecture de ce livre-là confirme l'émerveillement ressenti face à cette écriture qui sait si bien raconter un certain quotidien, explorer la personnalité profonde des personnages, leur caractère, leur tempérament. Une belle écriture, sereine et pourtant pleine d'émotion !

Il s'agit ici de trois familles, les Biró, les Elekes et les Held, habitant des maisons voisines, et très proches amicalement, presque familialement les unes des autres ; ces habitants de la rue Katalin à Budapest, on le sait dès le début, ont été, un jour obligés de quitter leurs maisons et tout ce dont ils auraient voulu ne jamais se séparer pour des appartements qui, même avec la vue sur le Danube, ne sont pas plus que des "abris". La seconde guerre mondiale a tout bouleversé et beaucoup sont morts...

Extrait : " Un jour, Henriette les avait rejoints, elle ne s'était pas manifestée physiquement mais elle était là, elle les écoutait tristement, car elle savait que sans les morts, leur quête était vaine, ils ne retrouveraient jamais la rue Katalin. Kinga était toute petite et avait vu Henriette ; elle avait essayé d'expliquer qu'il y avait quelqu'un qu'elle ne connaissait pas dans la pièce, mais son grand-père lui avait récité un poème sur les méchantes fillettes et Irén lui avait donné une tape affectueuse sur la main : il ne faut pas mentir, ce n'est pas bien. Puis elle l'avait prise dans ses bras et l'avait emmenée se coucher." (p 25)

Dans les trois maisons communiquant par les jardins, il y avait des enfants : le seul garçon, Bálint, fils du commandant Biró, et trois filles, les deux soeurs Elekes dont le père est directeur d'école et la mère excentrique et originale, et la petite Henriette, fille du dentiste Held et d'origine juive. Les parents et les enfants vivent alors, dans les années trente, une période qui leur laissera une nostalgie dont ils ne pourront jamais se défaire. Pour chaque enfant, le foyer était en fait constitué de trois maisons, et ils passaient d'un jardin à l'autre, jouant ensemble "au cerisier" et se chamaillant joyeusement.

Extrait : " ... et les habitants de la rue Katalin comprirent enfin que de tout ce qui avait constitué leur vie, seuls quelques lieux, quelques moments, quelques épisodes comptaient vraiment, le reste ne servait qu'à combler les vides de leur fragile existence, comme les copeaux dans une caisse préparée pour un long voyage empêchent le contenu de se briser." (p 10)

Les deux filles Elekes, Irén l'aînée, la brune, et Blanka sa blonde cadette, vont à l'école de leur père ; si Irén promet d'être une belle jeune fille sage et travailleuse, Blanka est fantasque et désordonnée comme sa mère, mais comme le dit sa soeur, il est impossible de ne pas l'aimer.
C'est Irén qui doit se marier avec Bálint - elle a toujours vu sa vie ainsi : épouser Bálint et vivre dans la maison des Biró - mais après la guerre, ce n'est plus le même jeune homme ; Bálint est devenu médecin, a été fait prisonnier puis déporté à l'étranger, il ne revient qu'en 1949 et ne se comporte plus en fiancé avec Irén. Il fréquente des prostituées, ne sait plus ce qu'il veut ni de quoi son avenir sera fait. Blanka, outrée par son attitude, va chercher à venger sa soeur...

Il y a une narratrice, Irén ou Henriette après sa mort qui revient souvent voir ceux qu'elle a aimé : une petite touche de fantastique qui apporte un peu de diversion dans un livre absolument magnifique mais assez sombre et nostalgique, parlant de vies difficiles, de destins compliqués dans une Hongrie malmenée par l'Histoire.

Une lecture à ne surtout pas manquer !

Posté par claire jeanne à 14:43 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

03 mai 2019

"Deux soeurs" de David Foenkinos * * * (Ed. Gallimard ; 2019)

71f5_9rK_pLLe malheur peut-il rendre cruel et malfaisant ?
C'est la question que semble poser D. Foenkinos en racontant l'histoire de deux soeurs, Agathe et Mathilde : Agathe, l'aînée, résolument positive et optimiste, est heureuse en ménage et mère d'une adorable petite Lili, Mathilde la cadette est plus compliquée, professeur de français, elle vit avec Etienne depuis cinq ans, espère se marier et ils ont parlé de faire un enfant...

" Agathe possédait une indéniable aptitude au bonheur. Preuve suprême : elle travaillait dans une banque. C'est un environnement professionnel pour les gens heureux et équilibrés. Professeure de français, c'était l'opposé : une soumission quotidienne à l'interprétation des mots. Un métier qui rend instable. À vrai dire, le problème n'était pas le métier. Le vrai problème, c'étaient les livres. Mathilde en avait trop lu. Tous les malheurs venaient de la littérature."

Quand son compagnon lui annonce brutalement qu'il la quitte, Mathilde est dévastée et perd complètement les pédales ; sa vie devient un véritable chaos, et sa soeur dont elle n'était plus très proche, va la recueillir et vouloir l'aider l'aider à se reconstruire.
Mais n'introduit-elle pas alors le loup dans la bergerie ? Des signes n'apparaissent-ils pas que la vive souffrance de Mathilde l'a changée ?

David Foenkinos a toujours une écriture agréable, fait des remarques judicieuses et originales sur notre vie quotidienne et maîtrise parfaitement la montée de la tension et le suspens ; difficile d'arrêter sa lecture avant le dénouement et de ne pas être sonné.e par l'épilogue...

Posté par claire jeanne à 12:06 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
14 avril 2019

"By the rivers of Babylon" de Kei Miller * * * * (Ed. Zulma ; traduction en français 2017)

41LXzgmA2fL

Prix Carbet des Lycéens 2019.
Prix Pierre-François Caillé de la traduction 2018.

Prix Les Afriques 2018.

Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2017.
OCM Bocas Prize for Caribbean Literature 2017.

Kei Miller est un écrivain jamaïcain, romancier et poète de langue anglaise, qui parle de son île pays et raconte un peu de son Histoire ; ici, c'est à travers celle de Rastafari et en particulier d'une famille constituée d'un enfant le jeune Kaia, de sa mère Gina et de la vieille tante qui a élevé Gina, Ma Taffy ; Ma Taffy a maintenant perdu la vue, mais elle continue de sentir dans tout son être ce qui se trame à Augustown, petit quartier pauvre occupant une vallée, sorte de ghetto noir non loin de Kingstown.
Alors quand Kaia rentre de l'école en pleurant parce que son maître d'école Mr Saint-Josephs, un Noir qui se prend pour un Blanc, a coupé ses dreadslocks, elle pourtant toujours imperturbable, sait que, ce 11 avril 1982, un autoclapse va se produire...

Mais la première chose dont il faudrait parler, c'est la surprise dès l'ouverture du livre : l'écriture - qui bénéficie d' une excellente traduction - est d'une poésie, d'une finesse et d'une originalité tout à fait étonnantes ! Les façons de parler, les expressions ti-gars, toute une marmaye, au tan-lontan, les bouches-cancans, font sourire malgré la tension qui se dégage du récit ; il y a une puissance, une beauté du style qui émerveillent.

Très vite, on comprend que les habitants de ce quartier sont malmenés par les Babylones, les policiers qui se croient tout permis " on a entendu à la radio la belle histoire que Babylone nous conte à chaque fois : celle qui dit que ses hommes sont venus à Augustown pour arrêter un criminel recherché qu'a ouvert le feu. Qu'ils ont dû se défendre et qu'ils l'ont tué." (p 26)
En attendant que la mère de l'enfant rentre, Ma Taffy va lui conter l'histoire du Prêcheur volant :
Extrait : " Souvent, les souvenirs lointains nous happent de manière violente - comme un écho qui échappe à sa propre fugacité et prend une ampleur telle si rapidement que nous glissons dedans sans y être préparés. Il s'accompagne alors d'un coeur qui s'emballe, d'yeux écarquillés, d'une bouche figée dans un Oh de surprise. A l'époque du Prêcheur volant, Ma Taffy avait le même âge que Kaia. Ce n'est pas le souvenir d'avoir été petite qui prend la vieille femme au dépourvu mais de mesurer combien d'années la séparent de ce moment. Au tan-lontan, y avait une église ici à Augustown commence Ma Taffy... " (p 32)

Voyages dans le temps pour raconter l'histoire d'Alexandre Bedward que Ma Taffy se souvient d'avoir vu s'élever dans le ciel, la marche silencieuse des Bobo Shanti qui rappelle celle des esclaves libérés en 1838, l'enfance et la jeunesse de la très intelligente Gina capable d'aller dans une université américaine et enfin l'autoclapse, la catastrophe apocalyptique qui fait tellement peur à Ma Taffy...

Très bon livre, porté par une écriture magnifique ! Intelligent et captivant, un texte à ne pas manquer !

Posté par claire jeanne à 11:17 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
03 avril 2019

"Les gratitudes" de Delphine de Vigan * * * * (Ed. JCLattès ; 2019)

71WrSQMY2WLToujours cette sensibilité à fleur de peau chez Delphine de Vigan, cette belle écriture si évocatrice et cette profondeur dans l'analyse des personnages et de leurs sentiments !
Quelle humanité, quelle délicatesse, et quelle connaissance de la vie !

Pour parler de gratitude, - sentiment affectueux que l'on éprouve pour quelqu'un dont on est l'obligé - lien de reconnaissance... - les définitions sont nombreuses ! l'auteure a choisi de raconter la fin de l'existence d'une très vieille dame, Michka ; trois personnages principaux : Michka, Marie sa presque fille, Jérôme son orthophoniste. Marie et Jérôme prennent la parole à tour de rôle, nous renseignant sur l'évolution de l'état de la vieille dame.
Michka souffre d'aphasie, c'est pour cela qu'elle a besoin d'un orthophoniste, ce qui donne des dialogues à hurler de rire : "C'est les mots qui m'échoppent... (elle hésite longuement ) m'écharpent... (p 61) ; " elle passe sa vie dans une robe des champs, comme si c'était du plus grand choc, tu vois... " (p 63).

Mais tout n'est pas aussi drôle ! Au passage, D. de Vigan dénonce ce que notre société peut imposer parfois "aux vieux" comme dit Michka ; et le.a lecteur.trice la retrouve bien quand Jérôme qui s'occupe principalement de personnes âgées, écrit : " Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots et le silence. Les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets... Mais ce qui continue de m'étonner, ce qui me sidère même, ce qui - encore aujourd'hui, après plus de dix ans de pratique - me coupe parfois le souffle, c'est la pérennité des douleurs d'enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années. Qui ne s'efface pas. " (p 115)

Alors pourquoi "les gratitudes" à propos de Michka ? Elle ne se souvient pas bien mais elle est née en 1936 et pendant la guerre, des gens, elle pense juste qu'ils s'appelaient Nicole et Henri, se sont occupés d'elle ; elle se sait à la fin de sa vie et c'est très dur de se dire qu'elle ne les a jamais remercié. Marie et Jérôme vont essayer de l'aider à les retrouver...

Beaucoup de belles choses, de remarquables rapports humains, de paroles de sagesse... Un très beau livre !

Posté par claire jeanne à 18:58 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

"Missing New York" de Don Winslow * * * (Ed. Points ; première parution 2014)

71W7cCLTPVLL'auteur, qui a été détective privé entre autres, avant d'écrire des best-sellers, arrive toujours à nous accrocher fermement à son histoire, pour quelques heures, avant de nous lâcher fatigué.e.s des aventures de son héros et bouleversé.e.s des drames humains rencontrés ; mais aussi heureux.ses d'avoir lu un bon polar et d'avoir appris pas mal de choses...

Dans "Missing New York" le narrateur et policier Frank Decker, essaie de retrouver une petite fille tout juste disparue, la petite Hailey Hansen ; c'est un homme bien ce Frank Decker. Sa spécialité : retrouver des personnes disparues ; autant dire qu'il en connait un rayon sur le sujet, du plus simple au plus horrible.

Cette fois c'est dans le genre plutôt  horrible, et il faudra que Deck suive plusieurs pistes pour commencer à comprendre de quoi il s'agit. Il va même finir par démissioner pour être libre de chercher cette petite fille métisse comme il pense devoir le faire : il a promis à sa mère de la lui ramener et il n'a pas l'habitude de faire des promesses en l'air !

C'est pas mal écrit  et le fait que le narrateur soit le policier agissant est très efficace : on le suit, on découvre et on raisonne avec lui ; il est désabusé juste ce qu'il faut, son mariage est très mal en point, mais... on sait qu'il ira jusqu'au bout, et ça c'est bien.
Bon suspens et scénario plutôt habile, les amateurs vont se régaler !

Première phrases : " Le matin se leva sur Manhattan dans le fracas métallique et les crissements hydrauliques d'une benne à ordures emportant les péchés de la nuit. Autant que faire se peut. Le soleil ne pointait pas encore, mais il faisait déjà chaud et même de ma chambre au cinquième étage de l'hôtel, je sentais les odeurs de poubelles montant de la ruelle en contrebas. De ma faute : j'avais entrebâillé la fenêtre dans l'espoir de faire entrer un peu d'air. L'été jouait les prolongations, de la chaleur résiduelle s'était accumulée dans le béton comme une vieille rancoeur."

 

Posté par claire jeanne à 12:51 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
02 avril 2019

"Le secret du mari" de Liane Moriarty * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution 2013)

51j8F7x5wBLDans le genre littérature tout public - en tout cas c'est ce que croit le lecteur au départ - ce "page turner" est très réussi ; après un début pas très emballant, qui présente les personnages de l'histoire se déroulant sur la semaine précédant la fête de Pâques, l'auteure nous entraîne dans un récit de plus en plus prenant. C'est fou tout ce qui peut se passer en une semaine parfois, dans certaines vies !

Le mari de Cecilia a un terrible secret depuis qu'il est adolescent ; aujourd'hui John-Paul Fitzpatrick est donc marié, très bon père de trois filles, aimant sa femme et s'occupant parfaitement de sa famille.

Premières phrases : " Pauvre, pauvre Pandore. Zeus lui confie une mystérieuse jarre et l'envoie ici-bas pour épouser Épiméthée, un type passablement intelligent qu'elle n'a jamais vu de sa vie. Personne ne lui dit de ne pas ouvrir la jarre. Bien évidemment, elle l'ouvre. De toute façon, elle n'a rien d'autre à faire. Comment pouvait-elle savoir que les maux les plus vils s'en échapperaient ..."

A l'instar de Pandore, Cécilia qui a trouvé par hasard dans le grenier une lettre écrite par son mari il y a longtemps, ne va pas résister à l'envie de l'ouvrir ; et la confession qu'elle y trouve va la modifier elle en tant que femme et leur famille ; c'est le début d'un grand chamboulement...
Cécilia est une femme et une mère très organisée ; excellente vendeuse Tupperware, tout chez elle est rangé avec soin. Sa vie, plutôt heureuse dans une banlieue tranquille de Sydney, se déroulait jusqu'alors comme celle de millions de femmes sur Terre, famille, travail, mari, courses...

Parallèlement au couple Cécilia - John-Paul, nous suivons le couple Will - Tess vivant à Melbourne, qui a un petit Liam de cinq ans ; c'est une famille dont Felicity, cousine presque soeur jumelle de Tess, partage la vie d'un peu trop près et quand elle sait que Will et Felicity sont amoureux, Tess désespérée prend l'avion pour retourner à Sydney où vit sa mère. Elle emmène son fils et l'inscrit à l'école St Angela où elle fut élève avec Tess.

Et puis il y a Rachel, dont la fille Janie de dix-sept ans, a été tuée il y a longtemps, sans que l'enquête ne parvienne à résoudre ce qui a pu se passer ; Rachel qui a un fils également et un petit-fils, continue de soufrir chaque jour de l'absence de sa fille ; elle, travaille comme secrétaire à St Angela.

Tous ces personnages vont donc se retrouver dans la même petite ville, autour de la même école ; et pour dénouer le premier drame, il faudra qu'un autre soit joué.
Il y a cependant - et étonnamment - beaucoup d'humour, même quand la narration aborde des sujets terribles ; et le suspens est bien construit, qui continue bien après qu'on connaisse le contenu de la lettre...

Le don principal de l'écrivaine australienne Liane Moriarty est de pousser le.a lecteur.trice à entrer dans la peau de personnages attachants : chacun.e a son histoire et ses raisons de réagir face à l'existence comme il.elle le fait ; tous les sujets sont abordés surtout ceux concernant la famille : de l'éducation des enfants, à la vie de couple quand elle dure, qu'est-ce qu'une vie ordinaire se demande Cécilia ? est-ce que je suis atteinte de phobie sociale se demande Tess ? La perte d'un enfant, la tolérance vis à vis des proches,  notre rapport à la religion, au pardon, à la culpabilité, et le choix de ce qui est le plus juste.

Un récit intéressant, assez bouleversant et qui aborde le poids des secrets de famille à travers la vie de trois femmes à la fois ordinaires et remarquables... comme toutes les femmes ?

Posté par claire jeanne à 11:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]