Les 2 bouquineuses ont aimé

20 septembre 2018

"La vraie vie" de Adeline Dieudonné * * * (Ed. L'Iconoclaste ; 2018)

51imHdd8w6LUn premier roman au suspens qui monte, qui monte... tout au long de ses 265 pages.

De quoi a-t'elle voulu parler, Adeline Dieudonné, qu'a-t'elle voulu dénoncer dans ce conte cruel et violent ?

Son héroïne est une petite fille surdouée dont on ne saura pas le prénom (sans doute pour que l'histoire soit universelle) qui grandit au sein d'une famille violente : c'est le père qui est tyrannique, la mère n'est qu'une "amibe" qui supporte tout, les coups et l'autoritarisme. Ce père terrifiant, grand chasseur, a même une pièce dans la maison, la chambre des cadavres, où il entrepose ses trophées, en particulier une hyène empaillée, qui focalise la peur des plus jeunes et représente toute la méchanceté du monde ; un père qui pense que dans la vie, on est soit un prédateur soit une proie, et qui,  quand il regarde sa fille, lui "enlève la vue de son avenir"...

Alors les deux enfants, elle et son petit frère Gilles, s'épaulent et essaient de traverser leur enfance malmenée avec le moins de dommage possible. Dans le lotissement "moche" où ils habitent, un glacier passe les soirs d'été, et c'est leur récréation, leur petit moment de bonheur que de savourer leurs boules vanille-fraise et chocolat-stracciatella. Mais un jour, il se produit un accident, et la petite fille pense qu'il est de sa faute. Et Gilles change alors complètement de comportement, leur belle entente disparaît, elle se retrouve seule avec cette envie de remonter le temps pour effacer ce qui s'est produit. Loin de baisser les bras, elle se transforme en guerrière...

Donc l'auteure nous parle de la peur, de l'angoisse terrible de l'enfant face à la colère incompréhensible d'un adulte ou à sa perversité ; son style incisif et précis nous permet de partager l'évolution de cet effroi en parallèle avec la transformation de la fillette en adolescente de quinze ans qui quitte une certaine innocence pour rencontrer le réel, tout en gardant sa candeur. Son obstination réussira-t'elle à rendre son sourire à ce petit frère attiré par la hyène ?

Un livre lu le coeur battant, en se demandant mais la vraie vie, c'est quoi ?

Extrait : " C'était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d'équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n'était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d'une petite voiture, une bouteille de Glenfiddich à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n'aurait pas vu la différence. Ma mère, elle avait peur de mon père." (p 11)

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18 septembre 2018

"Le guetteur" de Christophe Boltanski * * * (Ed. Stock ; 2018)

41KxoqeLtkLC'est un roman assez étonnant que Christophe Boltanski, qui nous avait enchantées avec "La cache", a livré cette année. L'auteur lui-même parle de résonnance entre les deux romans, de huis-clos familial...
Le guetteur, c'est l'histoire d'un homme qui s'aperçoit, à la mort de sa mère, qu'avec sa soeur, ils l'avaient presque complètement laissée tomber : qui était-elle, au fond, cette femme assez mystérieuse, très solitaire, qui adorait les polars livres et films, campait dans une seule pièce et fumait beaucoup trop au point d'en mourir ?
Qu'est-il arrivé à cette très bonne élève, mention au bac et première année de Sciences Po, pour qu'elle décroche, préfère finalement les troquets enfumés, les discussions à refaire le monde et l'engagement au FLN ?

Un chapitre sur deux est consacré aux recherches de l'auteur et à ses souvenirs, l'autre étant une reconstitution de la vie de sa mère ; et en avançant dans la lecture, on se dit : tiens ce doit être lui -ou elle - le guetteur... Le héros de son roman policier inachevé, le narrateur lui-même qui enquête, sa mère quand elle file un tueur d'algériens...

Quand le narrateur, à la recherche de la personnalité maternelle, range ses affaires avant la vente de l'appartement où elle vivait et trouve une chemise bleue intitulée "Dossier Polar", il se rend compte qu'elle écrivait ou au moins essayait d'écrire. Il dépeint très bien les affres de ceux qui doivent "vider" un appartement ou une maison après la disparition de son propriétaire, et finit par sauver quelques cahiers et carnets en plus de la chemise bleue ;
il découvrira en les lisant une vie insoupsonnée dont elle n'avait jamais parlé et cherchera à comprendre si c'était de la folie ou si elle était bel et bien harcelée, guettée par ses voisins, comme elle le disait vers la fin. N'était-ce pas plutôt la police qui la pourchassait à une époque d'activisme ?

Elles sont bien écrites, humainement et historiquement très intéressantes ces enquêtes sur la vie de cette femme, divisée en deux personnes quasiment différentes : celle du début des années soixante et la vieille femme recluse qui vient de partir...

Extrait : " Durant notre enfance, elle vivait déjà partiellement cachée. Elle sortait à découvert toujours avec réticence, à des horaires décalés, elle nous soustrayait à des regards qu'elle fuyait et qu'elle désirait, redoublant sur nous leur pouvoir hypnotique. Elle nous faisait partager ses blessures visuelles, ses images qui n'existaient pas. Son oeil n'était jamais nu, jamais complètement au repos. Perdue dans un monde invisible, elle avait, avec nous, le regard ailleurs, elle nous opposait des paupières closes. Et moi, je l'observais, j'attendais de sa part un signe, une approbation qui ne venait pas. J'essayais de gagner sa confiance et de percer son mystère. Je n'ai jamais cessé de la guetter." (p 287, fin du livre)

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05 septembre 2018

"Eux sur la photo" de Hélène Gestern * * * (Ed. Arléa ; 2011)

41uRQ1xZRoLPrix René-Fallet & Coup de coeur des lycéens de Monaco 2012.

Premières phrases : " La photographie a fixé pour toujours trois silhouettes en plein soleil, deux hommes et une femme. Ils sont tout de blanc vêtus et tiennent une raquette à la main. La jeune femme se trouve au milieu : l'homme qui est à sa droite, assez grand, est penché vers elle, comme s'il était sur le point de lui dire quelque chose. Le deuxième homme, à sa gauche, se tient un peu en retrait, une jambe fléchie, et prend appui sur sa raquette, dans une posture humoristique à Charlie Chaplin. Tous trois ont l'air d'avoir environ trente ans... (N., Suisse, été 1971).

Hélène Hivert, archiviste au musée d'Histoire de la Carte Postale, a fait passer une petite annonce dans plusieurs quotidiens français et suisses pour chercher des informations relatives à sa mère biologique, Nathalie Hivert, la jeune femme de la photo ; celle-ci a disparu quand Hélène avait trois ans et son père, vite remarié, n'en parlait jamais.

Stéphane Crüsten, le fils de l'un des hommes de la photo, la contacte et se noue alors entre eux une longue relation épistolaire écrite, puis par courriels ; petit à petit ils se découvrent et surtout essaient de comprendre comment leurs parents se sont connus.

Peter/Pierre Crüsten était photographe à Genève, un homme distant, secret et le deuxième homme était Jean Pamiat, un camarade de Pierre Crüsten. Sur un portrait de son père, Stéphane trouve une inscription écrite en russe qui signifie "pour mon renard". Qui était "le renard" de Pierre Crüsten ? Sûrement pas sa femme, la mère de Stéphane... Les soupçons et inquiétudes naissent des deux côtés en ce qui concerne les relations chez leurs parents respectifs.

Le suspens est bien mené, peut-être un tout petit lent, mais Hélène et Stéphane construisent doucement leur relation parallèlement à leur enquête avec des craintes qui parfois les paralysent.

Une histoire d'incroyables secrets de famille, qui va les mener, trente-sept ans plus tard, à vivre eux aussi une incroyable histoire. Entre temps, ils auront compris qu'on n'est pas toujours maître de son destin, que les regrets et les remords peuvent être très lourds à porter, mais aussi que l'avenir peut être magnifique à ceux qui savent saisir leur chance.

 

 

 

 

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02 septembre 2018

"Jeu blanc" de Richard Wagamese * * * * (Ed. Zoé, collection Ecrits d'Ailleurs ; première parution 2012)

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Richard Waganese est un écrivain amérindien, d'origine ojibwé ; canadien anglophone, il porte en lui la sagesse des Anciens, les Ojibwés du Nord, installés à la limite de l'Ontario et du Manitoba.

Le narrateur, Saul Indian Horse - le titre du livre en v.o. est "Indian Horse" - est prié par le personnel d'un établissement de soins de raconter son histoire, pour aller mieux, pour vivre en paix avec lui-même.

" Notre peuple a des rites et des cérémonies qui ont pour but de nous apporter le don de vision. Je n'ai jamais participé à aucun d'eux, mais j'ai vu des choses. Je me suis senti emporté et je me suis senti sortir de ce monde physique pour rejoindre un lieu où le temps et l'espace ont un rythme différent... Nos hommes-médecines m'appelleraient devin." (p 9).

Indian horse est le nom de sa famille depuis que son arrière-grand-père Shabogeesick a rapporté le premier cheval au camp. Nourri de légendes et de chants, vivant dans la Nature et proche des animaux, le narrateur raconte que sa vie a changé quand il a eu huit ans : sa très vieille grand-mère, Naomi la matriarche, extrêmement méfiante vis-à-vis des Zhaunagush (les blancs) qui viennent prendre les petits amérindiens pour les envoyer dans d'horribles pensionnats, cache ses deux petits-fils en forêt dès qu'un étranger s'approche. Malgré tous ses efforts, la vieille dame ne pourra les soustraire très longtemps et les vies de tous deviennent très difficiles ; les parents qui perdent ainsi leurs enfants ne supportent pas leur absence et se mettent à "consommer la boisson des Zhaunagush" le whiskey, les enfants désespèrent dans des établissements tenus par des religieux qui n'ont aucune bonté ni même charité et pour lesquels l'indien sera toujours très inférieur au blanc !

" Ils m'emmenèrent dans un pensionnat, le St. Jerome's Indian Residential Scool. Une fois, j'avais lu qu'il y avait dans l'univers des trous qui avalaient toute la lumière, tous les corps. St. Jerome's vola toute la lumière de mon monde. Tout ce que je connaissais s'évanouit derrière moi..." (p 52)

La grande chance de Saul fut d'être divinement doué pour le sport national canadien, le hockey sur glace. Un jeune prêtre, le père Leboutilier, croit en lui, lui donne sa chance, le défend contre les autres adultes et l'emmène aux entraînements ; petit à petit, l'enfant devient le meilleur...

" Je restai en limite du match d'entraînement, le jeu déroulant son schéma devant moi. Puis soudain, je le vis clairement. Je vis la direction du jeu avant même qu'il se passe quelque chose et j'avançai à cet endroit précis." (p 81)

Il y a des passages tristes bien sûr, comment peut-on manquer à ce point de compassion pour des enfants et comment les "blancs" ont-ils pu (en espérant qu'ils ne le sont plus...) être aussi racistes ? C'est bouleversant.
Mais c'est un livre aussi d'une belle humanité, Saul trouvera finalement une certaine sérénité au sein d'une  famille d'accueil et d'une grande beauté grâce à une écriture sensible et poétique.

Un très beau livre, puissant et inoubliable !

 

 

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01 septembre 2018

"Petit traité de vie intérieure" de Frédéric Lenoir * * * * (Ed. Pocket ; parution 2010)

51LySxQbpJLVoilà encore un petit bouquin à placer sur la table de chevet, à garder à portée de main : comme le dit le philosophe - sociologue - écrivain Frédéric Lenoir, il n'y a pas que des défis extérieurs dans l'existence, il faut également faire face aux défis intérieurs.
Comment être en paix avec soi-même et avec les autres ? Ce chalenge-là, déjà, est de taille ! S'y ajoute selon l'auteur de nombreuses questions sur la connaissance de nous-même, l'acquisition de la liberté, l'accession à un bonheur durable, etc.

Par petits chapitres assez courts consacrés à des thèmes précis, F. Lenoir nous fait part de son cheminement personnel, grâce à ses lectures, rencontres, études des écrits des sages du monde entier, méditations ; non pas pour se donner en exemple mais parce qu'il est impossible de parler de vie intérieure sans parler de soi. Et il nous touche ! Direct là où nous sommes sensibles, à croire qu'il nous connaît...

Ainsi de Bouddha à Socrate, de Saint Vincent de Paul au Dalaï-lama et de Jésus à Montaigne, apprenons à nous connaître nous-même, à devenir vraiment libre, à nous aimer, à tirer les leçons de nos échecs.

Dans le premier chapitre, "Dire oui à la vie", " la sagesse commence par l'acceptation de l'inévitable et se poursuit par la juste transformation de ce qui peut l'être." Autrement dit, inutile de se débattre face à l'inéluctable, ce que nous faisons pourtant tellement souvent...
Elles sont nombreuses les phrases de ce type sur lesquels le lecteur peut prendre son temps pour réfléchir ; par exemple, dans la partie "Responsable de sa vie", " Lâcher prise et acquiescer à l'être ne signifient pas qu'il faut subir sa vie et se cantonner dans une attitude de complète passivité. Accepter le donné de la vie et accueillir les imprévus de l'existence nous incitent au contraire à nous impliquer totalement. Cette implication est un mélange subtil d'abandon et d'engagement, de passivité et d'action, de réceptivité et de prise d'initiative."

Oh oui, elle est difficile la voie de la sagesse ! Mais grâce à ce merveilleux petit livre, nous pouvons au moins "tendre vers"...

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31 août 2018

"l'étrangère aux yeux bleus" de Youri Rytkhèou * * * * (Ed. Babel ; première parution 2001)

41Suxl_EPfLQuand Anna Odintsova arrive sur la banquise de la petite ville d'Ouelen, en provenance de Leningrad, elle est ethnologue, jeune, très belle, passionnée et déterminée à comprendre la vie des éleveurs de rennes, les Tchouktches, de cette région à l'extrême nord-est de l'URSS, tout près du détroit de Bering. Et elle a de magnifiques yeux bleus, lumineux, irrésistibles...
Coup de foudre réciproque avec Tanat, mariage avec le jeune homme qui renonce alors à ses propres études d'instituteur et qui reste vivre avec son père, le chef éleveur Rinto ; avec lui et son frère Roltyt, Tanat s'occupe du plus gros troupeau de rennes de la région.

Dans la toundra, où le pouvoir soviétique a promis le "bonheur pour tous", la vie est rude mais libre ; nous sommes en 1947 et les bolchéviks ne veulent plus de Tchaoutchou, les Tchouktches nomades, mais d'une vie nouvelle et "meilleure" soit disant pour eux. Les propriétaires doivent se défaire de leurs animaux et devenir de simples bergers au service du collectif.

Bien que tanguitan (étrangère) d'origine, Anna se coule très facilement dans la vie des éleveurs de rennes et respecte toutes les traditions et anciennes coutumes, même celle qui a été faite à Katia de devenir l'épouse de Tanat.
Son beau-père considérant qu'elle la plus appropriée à les recevoir, songe à lui transmettre ses pouvoirs de chaman ; à eux deux, ils vont essayer de faire "disparaître" le camp...

Magnifique histoire qui se déroule en Sibérie, juste en face de l'Alaska, avec un épilogue très réussi, l'aventure d'Anna au pays des Tchouktches est de celle qu'on n'oublie pas : femme forte et résolue, elle lutte pour sa liberté et celle du peuple qui l'a adoptée.

Premières phrases : " Le 21 juin 1947, la banquise côtière s'accrochait encore avec force au banc de galets d'Ouelen. Emaillée çà et là de flaques de neige fondue, la glace était trouée par endroits jusqu'à l'eau de mer. Même les chasseurs les plus aguerris ne s'y aventuraient pas sans chausser leurs raquettes.
Le soleil permanent du jour polaire éclairait d'une lumière généreuse les yaranga éparses sur les galets, les quelques baraques en bois de la station météo et l'éolienne aux hélices inertes en l'absence de vent. Tanat arpentait la grève, les yeux rivés vers l'horizon où, derrière une bande bleue d'eau libre de glace, s'étirait l'Océan Glacial Arctique."

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30 août 2018

"Le collier rouge" de Jean-Christophe Ruffin * * * (Ed. Gallimard ; 2014)

41bdkOjhJpLComment résister au regard du chien sur la photo ? Il y a dans ses yeux toute la fidelité, l'attention et la compréhension que l'animal ressent quand il fixe son maître.

Dans ce récit assez court mais dense, le chien, prénommé Guillaume à cause du Kaiser, tient une place principale ; est-ce lui le héros de l'histoire, lui qui hurle à la mort et aboie depuis que son maître est en prison ? Ou est-ce ce maître justement, Jacques Morlac, un jeune paysan qui semble-t'il a fait une grosse bêtise qui lui vaut d'être incarcéré, bien que revenu depuis peu de la grande guerre décoré de la légion d'honneur ? Ou alors, le héros est-il le chef d'escadron Hugues Lantier du Grez, venu rendre la justice militaire dans cette petite ville du Bas-Berry écrasée de chaleur ?

Toujours est-il que le chien ne supporte pas que son maître ait disparu de sa vue ; et tant que Lantier n'aura pas résolu son affaire, il aboiera. Pourtant Morlac, qui n'a pas choisi le chien mais que celui a suivi pendant toute la guerre, jusque sur le front d'Orient, ne semble pas avoir d'affection particulière pour l'animal qui a lutté à ses côtés et qui comprenait bien qui étaient les ennemis...

Mais Morlac ne veut pas qu'on l'excuse, ni qu'on le défende ; il veut être condamné, sans circonstance atténuante.

Extrait (p 30) : " C'est faux, tout simplement. Je ne signerai jamais une déclaration comme ça.
- Tout doux ! Qu'est-ce qui vous prend ? fit Lantier avec un soupir de mauvaise humeur.
- Je n'ai pas fait ce que j'ai fait parce que j'aime mon chien. C'est même le contraire.

- Vous ne l'aimez pas ?
- Que je l'aime ou non, ce n'est pas la question. Je n'ai pas fait ça pour lui, je vous dis.
- Pour qui, alors ?
- Pour qui ? Mais pour vous, tiens, pour les gradés, les hommes politiques, les profiteurs. Pour tous les imbéciles qui les suivent, qui envoient les autres à la guerre, et aussi pour ceux qui y vont eux-mêmes. Je l'ai fait pour ceux qui croient à ces balivernes : l'héroïsme ! la bravoure ! le patriotisme !...

Qu'a donc fait cet homme fier et solitaire ? Pourquoi est-il prêt à payer un prix trop élevé pour un acte qui n'a pas l'air si grave ? Et enfin, quel rôle joue le chien ?

Un récit émouvant, bien construit, efficace et qui sonne juste !

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29 août 2018

"Abigaël" de Magda Szabó * * * * (Ed. Viviane Hamy ; 2017)

41woctezf6LAbigaël est une statue, située dans le grand jardin d'un pensionnat de jeunes filles autrement appelé "la forteresse" ; elle a à coeur d'aider tout ceux qui sont dans la peine, élèves ou encadrants peuvent communiquer avec elle par petits messages écrits. Toutes et tous se posent souvent la question de savoir qui est Abigaël...

C'est là que son père a conduit, un beau matin de 1943, sa fille chérie Gina de presque quatorze ans ; celle-ci est orpheline de mère, n'a connu que l'amour de son père le général Vitay, de sa fofolle de tante Mimó et de Marcelle sa gouvernante française, et à toujours vécu à Budapest. Gina a déjà un amoureux, Feri Kuncs, un jeune officier rencontré aux thés dansants de chez tante Mimó.

" Le père et la fille s'aimaient passionnément, bien qu'au cours des treize ans de vie de Gina, ni l'un, ni l'autre ne l'eût formulé de manière aussi crue, aussi primaire, et le monde n'était parfait à leurs yeux que lorsqu'ils étaient ensemble. C'est pourquoi la décision soudaine de l'envoyer poursuivre ses études dans un pensionnat de province après le départ de Marcelle sembla tellement inconcevable ; inconcevable aussi que son père resta sourd à toutes ses supplications alors qu'en temps normal elle obtenait tout de lui, et même qu'il eût décidé de son sort sans lui en avoir parlé auparavant..."

Son père lui demande de ne prévenir personne, de ne jamais dire où elle est, de ne pas l'appeler ; c'est lui qui lui donnera signe de vie, elle ne doit en aucun cas se manifester... Mais Georgina est adolescente, rétive à l'autorité et ne se fait pas à la pension : une école religieuse protestante particulièrement austère, l'école de l'évêque Matula, située à Árkod, ville universitaire du Nord-Est de la Hongrie. Elle a évidemment de bonnes camarades, mais une maladresse va les fâcher ; les professeurs sont essentiellement des hommes, l'internat des élèves de cinquième année dont fait partie Georgina Vitay est dirigé par une diaconnesse, soeur Zsuzsanna, avec laquelle elle aura souvent des mots du fait de sa désobissance et de son effronterie permanente.
Alors son père reviendra, il lui dira son secret et Gina essaiera de s'apaiser, pour lui, et de devenir l'adulte qu'il souhaite. Regagnant l'estime et l'amitié de ses camarades, elle pourra pendant quelques mois goûter à cette vie sévère mais humaine, travaillant pour faire plaisir au beau Mr Kalmár le professeur principal mais redoutant le terne professeur König, qui pourtant ne lui veut que du bien.
Les allemands sont aux portes de la Hongrie à laquelle ils sont alliés et une résistance a tenté de s'organiser que l'on voit en arrière-plan et qui sous-tend en fait tout le suspens du livre ; la jeune fille et ses camarades adolescentes sont prises dans les tourments de l'Histoire...

L'auteure des magnifiques "La porte" et "La ballade d'Iza" nous offre là un de ses derniers livres, paru en France à l'occasion des cent ans de sa naissance ; un peu différent des autres mais tout aussi beau et intéressant, confirmant la beauté de son écriture et l'originalité de son propos.

Un très beau livre à ne pas manquer !

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"Un dimanche de révolution" de Wendy Guerra * * * * (Ed. Buchet Castel ; 2017)

516B9_zaqeLPremières phrases : " Il n'y a certainement que moi pour me sentir seule à La Havane aujourd'hui. Je vis dans cette ville peu respectueuse de la vie privée, intense, insouciante et dissipée, où l'intimité et la discrétion, le silence et le secret, tiennent du miracle, ce lieu où la lumière te trouvera dans ta cachette. Ici, se sentir seul signifie peut-être que l'on a vraiment été abandonné."

Une jeune poétesse cubaine d'une trentaine d'années, Cleo, reçoit un appel téléphonique : elle a gagné un prix littéraire important en Espagne, il faudrait qu'elle vienne assurer la promotion de son recueil de poèmes en Catalogne et toucher ses cinquante mille euros.
Cela fait un an que la narratrice ne sort plus de chez elle, terrassée par une dépression consécutive au décès de ses parents, un assassinat maquillé en accident de voiture ; depuis qu'ils sont morts, des agents de la sûreté de l'Etat la harcèlent, lui interdisant de communiquer, de répondre à des interviews, mais que pourrait-elle dire ? Elle se sent tellement seule à La Havanne, ses amis ont quitté le pays ; ceux des écrivains, qui sont restés à Cuba ne veulent pas avoir de problèmes et semblent s'accomoder du régime alors que Cleo est devenue une dissidente "Pourquoi dissidente ? Il ne s'agissait pas de ma poésie mais de mon statut, celui qu'ils m'avaient eux-même fabriqué sans s'en apercevoir. Ils devaient me placer quelque part, peu importait que ce fut réel ou non, il fallait me coller une étiquette, ce qu'ils firent." (p 23)

De ses parents, qu'elle aimait tant, elle se souvient maintenant qu'ils se taisaient à son approche ; elle avait deviné, déjà enfant, qu'ils fabriquaient des poisons dans leur laboratoire, poisons qui permettaient d'éliminer les suspects et les gênants pour le régime et, s'ils ont été tués, c'est qu'ils menaçaient de raconter ce qu'ils savaient...
Les amis de Cleo sont à Mexico, Miami ou New York, à qui elle raconte la vie cubaine : "Nous étions les bêtes de somme destinées à avancer vers l'abîme né de la douleur, la brutalité, la sottise incohérente et la vulgarité, supportant le peu qui subsistait de cette utopie née dans les années soixante." (p 32)

La difficulté de la vie à Cuba, une vie constamment surveillée et peuplée d'intrusions insupportables, mais aussi celle de l'exil, le décalage qui s'opère inévitablement entre ceux qui sont partis depuis une vingtaine d'années et ceux qui ceux qui sont restés, la méfiance et la paranoïa qui envahit les exilés au contact de Cleo ; soupçonnée constamment et non reconnue littérairement, la jeune femme peine à trouver son équilibre.
Un célèbre acteur hollywoodien surgit un jour pour réaliser un documentaire sur le père de Cleo ; mais la poétesse découvrira alors qu'elle n'est pas la fille de celui qu'elle croyait...

Un texte fort, original, une belle écriture souvent poétique, dont la phrase suivante, tirée d'une poésie de Cléo la narratrice, peut être mise en exergue : " Ils ne peuvent pas m'expulser de l'île que je suis".
Et pourtant...

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26 août 2018

"LaRose" de Louise Erdrich * * * * (Ed. Albin Michel, Terres d'Amérique ; 2018)

51zW03pGn1LPremières phrases : "C'est là où la limite de la réserve coupait en deux, de manière invisible, un épais bosquet - merisiers, peupliers, chênes rabougris - que Landreaux attendait. Il affirma qu'il n'avait pas bu ce jour-là, et par la suite on ne trouva aucune preuve du contraire. C'était un catholique pieux et respectueux des coutumes indiennes, un homme qui, lorsqu'il abattait un cerf, remerciait un dieu en anglais et faisait une offrande de tabac à un autre en ojibwé. Il était marié à une femme encore plus pieuse que lui et avait cinq enfants qu'il tâchait de nourrir et d'élever de son mieux."

Que s'est-il passé au moment où Landreaux, excellent tireur, a fait feu sur le cerf guetté depuis longtemps, et où Dusty, le fils des voisins, s'est écroulé mortellement touché ? Comment les deux familles vont-elles pouvoir survivre à cela ?

Selon une vieille tradition amérindienne, la famille de Landreaux va proposer l'un de ses fils pour qu'il soit adopté par la famille endeuillée ; et tout l'objet du livre est de voir quelles sont les conséquences de cet acte, les deux pères du jeune LaRose, le garçon échangé, étant amis depuis longtemps et leurs mères demi-soeurs.

L'histoire se déroule dans une réserve et en limite de la réserve ; les gens y sont respectueux à la fois de la religion catholique et des traditions des indiens ojibwés. En ce tout début des années 2000, retentissent encore les chants pour invoquer les esprits, les animaux et les vents ; mais en arrière plan, il y a les tendances à l'alcool et aux comprimés, ainsi que la terrible tuberculose.
Le récit oscille en permanence entre réalisme et idéalisme ; leur indianité permet aux habitants de la réserve de prier les ancêtres, de leur demander conseil, voire de les faire apparaître comme LaRose ; ils font ici face à un drame terrible qu'ils vont essayer de surpasser en rêvant et en chantant...

De son style inimitable, superbe et si original, la grande conteuse Louise Erdrich nous emmène sonder les vies, les âmes et les coeurs des membres de ces familles, ainsi que de quelques personnages qui gravitent autour d'eux comme le père Travis, un ancien Marine dont "Les épaisses cicatrices qui cordaient son cou s'enroulaient vers le bas en boucles incertaines, marquaient la surface de son corps mais couraient aussi à l'intérieur" (p 17) et Romeo, un ancien camarade de classe de Landreaux, avec lequel il a un certain passif...

On apprécie l'intelligence du petit LaRose aimé de tous et qui finit par se partager entre les deux familles, se retrouvant au coeur du conflit qui les oppose.
Il y a des moments absolument magnifiques - beaucoup - comme celui où l'un des pères comprend que l'enfant a fait ce qu'il fallait pour que ses pères ne puissent pas s'entretuer.

Comment se dégager du passé, vivre avec le poids de ses actes ? Comment pardonner (est-ce possible ?) et exercer la justice ?
Et comment être indien aujourd'hui ?

Un très beau livre, riche, dense, profondément humain, qui cherche les réponses à ces questions essentielles tout en parlant d'amour et d'un peuple qui vit à la fois le présent et les racines du passé.

Extrait p 22 : " Jusqu'à la naissance du petit dernier, ils s'étaient refusés à appeler un de leurs enfant LaRose. C'était un prénom à la fois simple et puissant, qui avait appartenu aux guérisseurs de la famille. Ils avaient résolu de ne pas l'employer, mais c'était comme si LaRose était venu au monde avec. Dans la famille d'Emmaline il y avait eu des LaRose à chaque génération, depuis plus d'un siècle..."

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