Les 2 bouquineuses ont aimé

07 avril 2017

"L'enfant qui mesurait le monde" de Metin Arditi * * * * (Ed. Grasset ; 2016)

51SukFvdfCL Une petite île en Grèce, Kalamaki ; c'est là que se passe ce très beau roman, c'est là que vit Yannis le fils autiste de Maraki et c'est là que l'architecte new yorkais Eliot Peters d'origine grecque, vient penser à sa fille, Dickie, décédée accidentellement dans l'amphithéâtre qu'elle étudiait. La mort de Dickie a eu lieu au moment de la naissance de Yannis, aussi quand les parents de l'enfant divorceront, que son père le délaissera, Eliot petit à petit s'occupera du garçon ; un enfant différent, aimé de tous les habitants de l'île, mais difficile. Sa tête est très occupée par des chiffres - il y a les gentils et les méchants nombres - et surtout, compter l'aide à maintenir "l'ordre du monde"...
Quand Eliot avait regardé dans l'ordinateur de sa fille après sa mort, il y avait trouvé des photos du théâtre antique de Kalamaki ainsi qu'un fichier nommé "Nombre d'Or ?" Il décida alors de venir vivre en Grèce et de poursuivre le travail de sa Dickie, ce qu'il fit pendant douze ans. Quand le livre commence Yannis a donc douze ans ; il parle peu, n'aime pas les contacts et hurle quand il est envahi d' angoisses. Mais c'est aussi un enfant très attachant qu'Eliot comprend et aide à communiquer puis à apprendre à lire et à écrire.
Dans cette Grèce qui connaît une situation économique plus que compliquée, l'auteur imagine que deux projets différents se présentent pour l'île : un hôtel et une école. Tout en dénonçant la responsabilité des grecs dans les graves problèmes actuels, il pense à des solutions compatibles avec un sauvetage financier et une conservation du patrimoine naturel. Les kalamakiotes devront décider ce qu'ils veulent pour eux-mêmes et Yannis aidera Eliot à trouver ce que cherchait sa fille.

Un livre très émouvant mais sans pathos inutile, d'une belle humanité, ancré dans la réalité actuelle mais également d'une grande poésie.

Dernières phrases : " Je crois que c'est ça, l'ordre du monde, tu sais, Yannis. C'est quand tu ne peux pas savoir à l'avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s'écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d'écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L'ordre du monde, c'est quand tu es heureux. Même si les choses changent. Quand elles changent petit à petit, fit Yannis.
... Il tendit la main au garçon : On rentre, maintenant. On rentre, dit Yannis. L'enfant lui prit la main et ils descendirent vers la mer."

 

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06 avril 2017

"La cache" de Christophe Boltanski * * * * (Ed. Folio ; 2016)

41WFL843PULPrix Femina 2015

C'est l'histoire d'une famille, celle de Christophe Boltanski, racontée de façon allègre et passionnante.
Séparés par des plans de l'habitation familiale, rue de Grenelle, et intitulés "voiture", "cuisine", bureau..., les chapitres s'enchaînent, nous plaçant très rapidement dans l'intimité de cette famille hors-norme, d'origine juive et russe, un peu à la façon d'un jeu de Cluedo.
Le personnage principal, la grand-mère, Marie-Elise / Myriam, encartée au parti communiste et surnommée "Mère-Grand" a eu la polio et se déplace difficilement ; elle écrit des romans inspirés de sa triste enfance, et fait le chauffeur pour son mari, médecin à l'hôpital Laennec ; elle règne sur ses enfants et son petit-fils - c'est lui qui raconte - toute la famille doit rester unie, fusionnelle, soudée... Le grand-père, Etienne, médecin donc, adoré de ses patients, est un grand émotif que la famille protège ; l'oncle Christian, le peintre, n'est sorti dehors, sans la protection de la voiture, qu'à l'âge de dix-huit ans : " Christian refusait d'aller à l'école. Sur le chemin, il s'accrochait aux réverbères en hurlant comme si on le traînait à l'abattoir. "
Et puis il y a Luc le père du narrateur, un peu plus autonome : mais quand il eut l'idée d'aller faire de la voile, toute la famille se retrouva sur le bateau... Il y a aussi le mystérieux Jean-Elie, le fils aîné et  Anne, la tante-soeur de Christophe ; ainsi que Niania, la mère du grand-père, une babouchka qui s'était sauvée de chez elle à Odessa - avec son samovar - pour rejoindre son amoureux en France... Toute une famille de gens sympathiques mais très anticonformistes !
1942-43, "monsieur" disparaît... Il a réussi, les premiers temps de la guerre, à conserver son travail ; mais la menace se précise sur les médecins juifs, alors lui et Marie-Elise divorcent et plus personne ne voit Etienne...

Une lecture réjouissante, qui fait passer un très bon moment !

Premières phrases : " Je ne les ai jamais vus sortir à pied seuls ou même de conserve. Accomplir cet acte tout simple qui consiste à déambuler le long d'un trottoir. Ils ne s'aventuraient hors de la maison que motorisés. Assis, l'un contre l'autre, à l'abri d'une carrosserie, derrière un blindage, même léger. Dans Paris, ils circulaient à bord d'une Fiat 500 Lusso, de couleur blanche... Elle au volant. Lui, à côté d'elle. Jean-Elie, Anne et moi, entassés sur la banquette arrière.
... Elle fonçait avec une joie rageuse, de préférence sur les vieillards claudicants, mais autonomes, pour les punir de leur peu de liberté de mouvement et effrayer ses passagers. Elle n'a jamais écrasé personne..."

 

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03 avril 2017

"C'est dimanche et je n'y suis pour rien" de Carole Fives * * * (Ed. Folio ; 2016)

51uNCyKERzLUn sujet grave mais un texte lumineux ! Un roman assez court, une belle langue parfois un peu populaire, et une histoire qui donne beaucoup à réfléchir...
L'héroïne, Léonore, ne s'est jamais vraiment remise de la disparition de son premier amour ; elle avait quinze ans et José en avait dix-neuf. C'était un fils de famille portugaise immigrée en France dans les années soixante et petit à petit Carole Fives nous racontera et l'histoire de cette famille, et celle de Léonore.
Vingt-cinq ans après, Léonore ressent le besoin d'aller au Portugal pour essayer de retrouver José ; elle s'est sentie coupable à l'époque et il lui faut "refermer les portes du passé" comme le dira un membre de la famille. Elle doit aussi sans doute se délivrer d'une relation malencontreuse et peut être (re)commencer autre chose ; de toute façon, remonter le temps, se libérer du poids qui l'empêche de faire sa vie.

C'est vif, intelligent, sensible, avec des accents comiques par moments et une profondeur réelle ; une réussite !

Extrait (p 49) : " Ce soir Jef parle de la langue, celle que nous partageons tous, de sa difficulté à inventer une parole qui s'affranchisse des clichés, des lieux communs. Je ne suis pas d'accord avec lui, pour moi ce sont justement les clichés, les banalités que nous répétons tous qui sont intéressants, parce qu'ils parlent de nous, de nos impossibilités, de nos empêchements."

 

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02 avril 2017

"Le carnet d'or" de Doris Lessing * * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution en français 1976, en anglais 1962)

511_2r5xbQLDoris Lessing a reçu le prix Nobel de littérature en 2007. (Magnifique discours)

Le carnet d'or a reçu le prix Médicis étranger en 1976.

Comment parler de ce livre qui a été tant commenté, étudié, critiqué, chroniqué ? Peut-être en livrant simplement quelques ressentis à la lecture de cette oeuvre ; ce fut une lecture commune avec Brigitte et Victoire qui donnent ainsi leurs avis.

- B : le(a) lecteur(trice) peut avoir du mal au début, mettre du temps à comprendre qui est qui ; mais quand on est accroché, on ne le lâche plus.

- V  dit avoir bien aimé tout ce qui concerne le communisme, car l'auteure fait des analyses et des réflexions très intéressantes ; si la partie sur l'Afrique est particulièrement passionnante et riche en questionnements, le quotidien de la vie d'Anna, principale héroïne du livre peut être parfois lassant.

- B a beaucoup aimé tout ce qui concerne l'Histoire, avec un grand H ; la cruelle désillusion de beaucoup de communistes face à ce qu'a fait Staline.
Doris Lessing ne s'est pas vraiment revendiquée comme féministe, mais elle évoque souvent sa vie et celle d'autres femmes, et se retrouve la figure de proue de l'émancipation féminine des années 50 en Angleterre. La partie sur l'Afrique est superbe.

-V : Anna se retrouve en porte à faux par rapport à ses ami(e)s car elle a écrit un livre à succès ; l'ensemble de l'oeuvre est dense, lourd. Anna se pose des questions que je ne me suis jamais posées...

- B : Anna ne s'en sortira pas sans écrire ; ce livre parle magnifiquement de la création littéraire.

Doris Lessing était une personnalité originale, une femme très en avance sur son temps : sexualité libre, psychanalyse avec "maman sucre", idées politiques affirmées... Une femme capable de faire un pas de côté pour appréhender la vie, prendre de la distance afin de mieux décortiquer événements et réflexions.

Un univers extrêmement riche à découvrir ou à redécouvrir, une lecture indispensable !

 Extrait (p 118) : "Je me rappelle très précisément le moment où ce roman est né. Mon pouls battait violemment ; après, lorsque je compris que j'écrirais, je mis au point ce que j'allais écrire. Le "sujet" était presque immatériel. Et voilà justement ce qui m'intéresse maintenant - pourquoi n'ai-je pas écrit un compte rendu de ce qui était arrivé, au lieu d'inventer une "histoire" qui n'avait rien à voir avec la matière qui l'avait alimentée , Bien sûr, le compte rendu direct, simple et non structuré n'aurait pas constitué un roman et n'aurait pas été publié, mais je ne m'intéressais sincèrement pas à "être écrivain" ou à gagner de l'argent. Je ne parle pas de ce jeu que les écrivains se jouent à eux-mêmes lorsqu'ils écrivent, ce jeu psychologique - tel incident écrit provenait de tel incident réel, en était le jumeau psychologique. Je me demande simplement ceci : pourquoi une histoire ? "

 

 

 

 

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15 mars 2017

"Dérive sanglante" de William G. Tapply * * * (Ed. Gallmeister ; 2017)

6154_cover_bitch_589d7edbb4bfeLe titre n'est vraiment pas terrible par rapport au récit ! Bien sûr c'est un roman policier avec meurtres et tentatives de meurtres, enquête et révélation finale. Mais ce livre, c'est aussi bien autre chose ! C'est surtout : la quête d'identité d'un homme de trente-huit ans, qui n'a plus de souvenirs, sauf quelques flashes, de sa vie avant l'hôpital où il fût conduit après avoir été foudroyé ; une belle histoire d'amour, pas simple du tout ; et plus que tout, l'atmosphère d'une superbe région des Etats Unis, le Maine, riche d'immenses forêts et de cours d'eau.
Mais il y a plus encore : vous y connaissez-vous en chasse à la mouche ? Vous ne pensez pas être intéressé ? Quelle erreur ! C'est passionnant sous la plume de notre auteur naturaliste qui est donc très doué pour ferrer son ... lecteur !

Première aventure du détective amnésique Stoney Calhoun, cette histoire vaut le détour : dans les magnifiques paysages du Maine, Stoney s'est construit une belle cabane et travaille avec Kate au magasin de pêche de celle-ci. Tous les deux, ainsi que le jeune Lyle servent de guide aux touristes venus pour un ou deux jours au paradis des pêcheurs.
Et régulièrement, "l'homme en costume" arrive inopinément chez Calhoun, voir où il en est de ses souvenirs...

Un jour, un monsieur d'à peu près soixante-dix ans, bien habillé et cheveux blancs, un peu trop genre frimeur au goût de Stoney Calhoun, entre dans la boutique et demande un guide pour pêcher quelques truites dans un étang de sa connaissance ; c'est Lyle qui hérite de la course, mais le soir il ne revient pas. Le lendemain et le sur-lendemain non plus. Stoney part à sa recherche et se rend compte assez vite qu'il a de réelles qualités d'enquêteur, ce qu'il ne soupçonnait pas. Et c'est lui, en grande partie, qui démêlera l'écheveau des histoires passées qui ont conduit à la mort de son ami.

Extrait : " Calhoun regarda autour de lui l'étroite vallée d'où surgissait de part et d'autre une forêt de grands pins et de feuillus rabougris. Des carouges jasaient dans les roseaux qui bordaient l'étang et il vit au loin un grand héron bleu, figé comme une souche dans les hauts-fonds, la tête en arrière et le cou tendu comme un arc bandé. Tout là-haut, un couple de buses à queue rousse se laissait porter par les couloirs d'air. C'était un lieu paisible, comme Lyle les aimait. Pas le genre d'endroit où abattre un homme."

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12 mars 2017

"Petit pays" de Gaël Faye * * * * (Ed. Grasset ; 2016)

416V6j5WAiL" Il m'obsède ce retour. Pas un jour sans que le pays ne se rappelle à moi. Un bruit furtif, une odeur diffuse, une lumière d'après-midi, un geste, un silence parfois, suffisent à réveiller le souvenir de l'enfance. "tu n'y trouveras rien, à part des fantômes et un tas de ruines" ne cesse de me répéter Ana, qui ne veut plus jamais entendre parler de ce "pays maudit". Je l'écoute, je la crois. Elle a toujours été plus lucide que moi. Alors je chasse cette idée de ma tête. je décide une fois pour toute que je n'y retournerai plus. Ma vie est ici. En france." (p 13)

Gaby, le narrateur, dont Gaël Faye dit que c'est bien sûr un peu lui, se souvient de son enfance avec sa mère rwandaise, son père français et sa petite soeur Ana ; il a des mots superbes pour parler de ses parents, de leur beauté, un viking aux yeux verts et une beauté svelte à la peau noire ébène, parents qui assez vite ne se sont plus entendus et se sont séparés : "Ils n'avaient pas partagé leurs rêves, simplement leurs illusions".
Ils vivaient au Burundi où Yvonne, la mère, s'était réfugiée après avoir quitté son pays le Rwanda au moment des massacres de 1963 et où Michel, le père, était venu faire son service civil.
L'auteur raconte superbement le quartier de Bujumbura, une certaine impasse où ils habitent, le combi Volkswagen où se retrouvent tous les copains,  les visites à la famille et aux amis des parents, le perroquet qui le réveille le matin en imitant la voix du père, "le bonheur, la vie sans se l'expliquer".
Et puis, un jour, la mère est partie ; mais la vie a continué, Gaby a fêté mémorablement ses onze ans peu après les premières élections démocratiques, et quand on lui demandait "Comment ça va ?" Gaby répondait "ça va!".

Dans la deuxième partie, petit à petit les choses changent, la peur monte et Gaby découvre qu'en fait il y a des Hutu et des Tutsi dans son pays et qu'ils se font la guerre ; la violence est de plus plus présente et maintenant quand on lui demande comment il va, Gaby répond comme les autres burundais "ça va un peu". Tout est dit...
Heureusement une voisine va lui faire connaître le bonheur de lire : "vous avez lu tous ces livres ? j'ai demandé. Oui. certains plusieurs fois, même. Ce sont les grands amours de ma vie. Ils me font rire, pleurer, douter, réfléchir. Ils me permettent de m'échapper. Ils m'ont changée, ont fait de moi une autre personne. Un livre peut nous changer ? Bien sûr, un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre..." (p 169)

Même si l'auteur nous épargne la description du génocide, celui-ci est en arrière plan et l'horreur est bien présente ; la fin du livre est triste et on ne peut s'empêcher de se demander si et comment on aurait pu éviter ça...

L'écriture est très belle et le vocabulaire souvent original ; c'est la formulation des idées et des faits qui est intéressante parce que racontées à hauteur d'enfant, dans la joie comme dans la peine.
Un livre magnifique, bouleversant ; Gaël Faye est un écrivain, un poète de l'enfance et de l'Afrique, un homme capable de nous émouvoir au plus profond de nous-même parce qu'il parle juste et bien.

 

 

 

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11 mars 2017

"Les cygnes de la Cinquième Avenue" de Mélanie Benjamin * * * * (Ed. Albin Michel ; 2017)

41LuJgJQPYL Merci à Babelio et aux éditions Albin Michel pour cette belle découverte.

Les "cygnes" étaient ces femmes magnifiques, élégantes et racées, qui habitaient la cinquième avenue dans les années 50 et constituaient , avec leurs riches et séduisants maris, la haute société new yorkaise d'alors.
La plus admirée et recherchée était Babe (Barbara) Paley, dont on voyait le visage et les tenues dans Vogue, Harper's Bazaar et Life. Ses grandes amies, les autres cygnes, étaient des femmes comme elle : menant des existences étonnantes, très superficielles, mais par là même les amenant à se poser des questions sur leurs choix de vie. Mais avaient-elles vraiment le choix ? Il fallait avoir beaucoup de personnalité pour ne pas entrer dans ce moule d'une éducation - un dressage - devant les amener à faire de beaux mariages, à chouchouter leur mari et à confier leurs enfants à du personnel compétent et qualifié ; mais c'était risquer d'avoir une vie très dépendante des autres, de s'appercevoir un jour qu'on ne connaît pas ses enfants et qu'ils ne savent absolument qui vous êtes...

Babe et ses amies firent un jour la connaissance de l'auteur de "Petit déjeuner chez Tiffany" et le choc fut fort, surtout entre Babe et Truman Capote :
"Une très belle femme, une femme extrêmement raffinée. Et qui l'aimait, lui, Truman. Qui avait besoin de lui comme il avait besoin d'elle. Pour quoi ? Aucun des deux n'aurait su le dire précisément, pas encore. Ils s'étaient simplement reconnus, non pas comme un reflet dans un miroir, mais comme le reflet d'une souffrance, d'un vide, ou encore d'une béance, plus profonde, plus sombre, plus trouble, mais toujours, toujours cachée."

Lui, Truman, que sa mère détestait et dont elle avait honte à cause de son homosexualité, elle Babe, la plus belle femme du monde mais que son mari ne "voyait" pas ; et pourtant si lui, Bill Paley, apportait l'argent et le confort, elle savait décorer une maison, recevoir superbement et prévenir toutes ses envies. Et pendant des années et des années Truman et ses cygnes vécurent des amitiés exceptionnelles. Mais :
"C. Z. raccrocha. C'était Truman, bien sûr. En pleurs, indigné, agressif, plein de remords. Je ne comprends pas ! avait-il crié. Il enrageait. Toutefois, après avoir repris son souffle, il avait lamentablement éclaté en sanglots. Mais qu'est-ce qu'elles croyaient ? Je suis un écrivain ! J'écris d'après ce que je connais !" (p 207)
Eh oui, après de si longues années d'amitié sincère, Truman Capote n'a pu s'empêcher d'utiliser les confessions de ses amies... (On le sait depuis la première page du livre)

A la façon d'une ethnologue, l'auteure examine les liens entre les différents membres de la communauté qu'elle étudie : les femmes mais aussi les hommes de la High Society du New York des années 50  et 60. On croise, parce que eux et elles croisent, Frank Sinatra, les Kennedy, Betty (Lauren) Bacall, tous les acteurs, actrices et hommes politiques "qui comptent" à l'époque.
C'est un livre réussi, le pari était pourtant osé de faire revivre ces personnages et de les faire converser ; mais l'auteure excelle à établir ces dialogues, à recréér l'atmosphère de l'époque et à nous intéresser à la vie tous ces "people" sans doute parce qu'elle a su creuser profondément en eux, exhiber les failles de l'enfance et nous présenter des portraits très humains.

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05 mars 2017

"Une dernière danse" de Victoria Hislop * * * (Ed. Le Livre de Poche ; 2015)

510C_zn12NLEntre les années 30 et le début des années 2000, un café à Grenade nommé El Barril : c'est là que vivait la famille Ramirez, Pablo et Concha les parents, leurs trois garçons Antonio, Ignacio et Emilio, ainsi que la petite dernière Mercedes.
Et c'est là que vit maintenant Miguel, un homme agé qui tient le café ; l'essentiel du livre est l'histoire que Miguel va raconter à Sonia, une jeune anglaise, venue à Grenade en 2001 avec son amie Maggie. Elles aiment la danse et sont venues passer une semaine en Andalousie pour se perfectionner en salsa et découvrir le flamenco.
Sonia a laissé en Angleterre un mari "poussiéreux" et son père, veuf ; la mère de Sonia est décédée depuis plusieurs années déjà, elle était d'origine espagnole et sa fille va sur ses traces sans le savoir...

Le récit de Miguel, c'est l'histoire de la famille Ramirez et de ce qu'elle est devenue pendant la guerre d'Espagne ; en 1936, quand Franco commence son coup d'état, les garçons sont grands et n'ont pas les mêmes idées politiques ;  les conséquences de cette guerre dans les familles, souvent déchirées par des opinions contraires, sont terribles. Et puis, petit à petit, le "Caudillo" conquiert tout le pays et la répression contre les républicains et leurs familles sera sans limite ; emprisonnements, exécutions, beaucoup de familles, dont celle de Mercedes seront détruites. Certains fuieront, en France par exemple où ils seront mal reçus et des enfants partiront en Angleterre ; tout un pays déchiré et les plaies seront bien longues à cicatriser, elles ne le sont peut être pas encore...

Grâce à ses formidables talents de conteuse, Victoria Hislop nous entraîne dans une belle histoire dont le fil rouge est la danse et le sujet une quête d'identité qui s'ignore ; c'est souvent bouleversant, parfois cruel, toujours passionnant, le genre de roman qu'on ne lâche pas !

Extrait (p 98) : "Animée d'un instinct identique à celui qui vous fait retrouver le chemin de la maison, elle retourna jusqu'à la jolie petite place découverte la veille. Elle n'était pas uniquement attirée par l'excellence de son café con leche, elle avait aussi le sentiment qu'une partie de sa conversation avec l'aimable serveur attendait encore sa conclusion.
... Pour tout vous dire, je suis venue à Grenade pour prendre des cours de danse, expliqua Sonia. J'aime beaucoup danser..."

 

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26 février 2017

"Opération Napoléon" de Arnaldur Indridason * * * (Ed. Points ; 2016, première parution 1999)

51i5_9JJ3_LHum, il est plutôt bon ce cru-là ! Efficace et bien prenant ! Avec un suspens suffisant pour qu'on y retourne dès qu'on a une minute...

Alors, qu'y-a-t'il dans cette histoire ? Des ingrédients bons par eux-mêmes : un très vieil avion qu'un glacier islandais - au nom imprononçable, le Vatnajökull - commence à recracher, une jeune femme, Kristin, intrépide et intelligente, une base américaine en terrain étranger, quelques hommes sans aucun scrupule, des services secrets, et l'Histoire, avec un grand H.
Et puis une présentation des événements bien agencée et des personnages crédibles...

Que demander de plus pour passer deux heures de lecture agréables et dépaysantes ?

Premières phrases : " Le blizzard faisait rage sur le glacier. Il ne voyait rien devant lui, parvenait tout juste à distinguer la boussole au creux de sa main. Même s'il l'avait voulu, impossible de faire demi-tour. La tempête lui cinglait le visage, criblant sa peau de flocons durs et froids venus de toutes les directions. Une épaisse croûte de neige s'était formée sur ses vêtements et, à chaque pas, il s'enfonçait jusqu'aux genoux. Il avait perdu toute notion du temps. DEpuis combien d'heures marchait-il ?

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21 février 2017

"L'homme qui mit fin à l'Histoire" de Ken Liu * * * * (Ed. Le Belial' ; 2016)

51_uskAomXLQue de question passionnantes soulevées par ce petit (103 pages) livre coup-de-poing ! Une fois embarqué, le lecteur va d'une traite jusqu'au bout... Intelligent, fascinant, original, on ne sait quel est le meilleur qualificatif ; mais aussi dérangeant et triste et atroce, et bien que ce roman ne se livre pas à une description exhaustive des horreurs commises, il y a quelques pages difficiles.

Ken Liu, écrivain américain d'origine chinoise, a voulu revenir sur une page d'Histoire terrible et honteuse pour le Japon qui semble-t-il ne s'en est jamais vraiment excusé.
Les soldats de l'armée japonaise impériale ont occupé une grande partie du territoire chinois du début des années 1930 (commencement de la deuxième guerre sino-japonaise) jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale ; en Mandchourie, dans le district de Pingfang,  a été créée une certaine "Unité 731" où ont été menées des expériences médicales atroces essentiellement sur des chinois.
"Les historiens estiment qu'entre deux et cinq cent mille Chinois, presque tous des civils, ont été tués par les armes bactériologiques et chimiques mises au point ici et dans les laboratoires annexes : anthrax, choléra, peste bubonique. A l'issue de la guerre, le général MacArthur, commandant en chef des forces Alliées, a préservé les membres de l'Unité 731 de toute poursuite judiciaire pour crimes de guerre afin de récupérer les résultats de leurs expériences et de soustraire lesdites données à l'Union Soviétique." (p 16)

Akemi Kirino, physicienne surdouée qui a découvert l'existence des particules de Bohm-Kirino, a créé avec son mari, Evan Wei, historien, une sorte de machine à remonter le temps ; le professeur Kirino est une américaine d'origine japonaise et le professeur Wei est un américain d'origine chinoise. Le procédé permet, selon eux, à une personne de voyager dans le passé et d'aller assister à un événement ; mais ce fait historique ne pourra plus être vu, donc visiter le passé le détruit, et n'apporte qu'une preuve invérifiable.
Avant que les membres des familles des victimes n'aient complètement disparus, Evan Wei souhaite leur offrir la possibilité d'aller voir par eux-mêmes ce qui est arrivé à leur proche.

Se posent alors des questions majeures : qui contrôle le passé ? ; qui en est responsable ? ; peut-on détruire un moment historique au profit d'un seul témoin ? ; si on peut revisiter le passé, doit-on envoyer des proches de victimes ou des historiens ou des journalistes ? Peut-il y avoir réconciliation sans mémoire ?,  etc.

Présenté comme un documentaire, avec plusieurs voix qui se font entendre et des témoignages variés, un récit fin et juste qui fait froid dans le dos mais apporte une contribution très intéressante au débat sur l'Histoire. Et la fin est particulièrement réussie !

"Ce qui nous oppose, c'est le définition qu'on donne d'une preuve. Les historiens formés à l'occidentale ou à l'asiatique se sont toujours basés sur la documentation, or le Pr Wei donne désormais la primauté aux témoignages - des témoignages qui de plus proviennent d'individus non pas contemporains des événements, mais issus d'une époque ultérieure. Cette démarche pose bien des problèmes. La psychologie et le droit nous ont appris à douter de la fiabilité des témoins oculaires. L'utilisation unique par nature du procédé Kirino soulève aussi des questions, car elle paraît détruire son objet d'étude et effacer l'histoire à laquelle elle prétend permettre d'assister : impossible de revenir à un moment dont un autre témoin a fait l'expérience et qu'il a donc annihilé." (p 82)

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