Les 2 bouquineuses ont aimé

01 août 2020

"Midwinter" de Fiona melrose" * * * * (Ed. 10/18 ; 2016)

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Formidable roman raconté alternativement par le père et par le fils Midwinter, et qui commence par le récit addictif d'une aventure en voilier ; les lecteurs, captivés, suivent deux jeunes garçons d'une vingtaine d'années qui ont un peu trop bu ce soir-là et ont éprouvé l'envie soudaine d'aller faire un tour en bateau, en sous-estimant le vent et le froid...
Cette équipée évidemment ne se terminera pas très bien pour l'un des garçons ; petit à petit, nous pénétrerons leurs histoires de famille, seuls leurs pères sont encore là, l'une des mères est partie, l'autre est morte et on comprend vite qu'elle a été assassinée  en Zambie.

Tout le charme du livre réside dans le dévoilement progressif des histoires des deux personnages principaux : le couple des Midwinter qui s'aimaient mais n'arrivait à vivre de leur ferme du Suffolk (comté de l'est de l'Angleterre), les soucis d'argent et les disputes qui s'ensuivaient, puis le départ en Afrique pour essayer de sauver leur famille, la mort de Cecelia, ce que le fils en a vu et le retour difficile pour Vale huit ans et son père Landyn.
Depuis une dizaine d'années, le père et le fils n'ont pas évoqué le souvenir de leur épouse et mère très aimée qui les hante ; l'accident de voilier va permettre à la douleur de remonter en surface et l'affrontement sera sans concession.

La présence d'une renarde - que le père aime tant observer qu'il passe des nuits glacées de guet, les marchés aux bestiaux, les promenades avec les chiens, les descriptions des champs et des forêts assurent la présence d'une nature qui apparaît belle et amicale.
L'auteure - que l'on sent très observatrice - se met aisément à la place des adolescents et du père, montrant les difficultés de compréhension entre les êtres humains fussent-ils père et fils ou amis proches ; problèmes de communication pour le jeune Vale Midwinter avec l'impression qu'il rate tout et qu'il ne vaut rien, qu'il ressent une colère perpétuelle contre tous, et problèmes de remords pour son père et de regrets, avec une certaine incapacité à régler les situations difficiles. " On se faisait face dans l'air humide, à se regarder avec toute cette douleur qui flottait entre nous. La matinée entière a retenu son souffle." (p 109)

Malgré toute la complexité de leurs rapports, un chemin commun va se dessiner, qu'ils pourront peut-être suivre ensemble.

L'écriture est très agréable, l'histoire est émouvante et passionnante, le ressenti assez sombre mais tendre : un très bon moment de lecture !

Premières phrases : " Le choc de l'eau fut comme un coup de hachette. J'ai eu l'impression que mes côtes m'avaient transpercé la peau pour ressortir par la gorge. Et presque aussitôt, avec la vague qui se fendait et se soulevait, j'ai senti le poignet de Tom m'échapper alors qu'elle l'emportait. j'ai nagé aussi vite que j'ai pu. J'ai crié son nom. Dans l'obscurité et la pluie, c'est tout juste si je parvenais à voir le bateau ; et à entendre Tom beugler, sa voix disparaissant puis revenant. Je fonçais vers l'embouchure de la rivière, au-delà c'était la mer."

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29 juillet 2020

"La nuit, j'écrirai des soleils" de Boris Cyrulnik * * * * (Ed. Odile Jacob ; 2019)

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Il y a toujours une attente importante quand on commence un livre de Boris Cyrulnik, celle de propos qui nous aideraient à comprendre la vie et ses multiples composantes, et à savoir mieux exister au quotidien...

Dans "La nuit, j'écrirai des soleils", Boris Cyrulnik fait le lien entre l'art, la littérature surtout et les blessures des artistes et écrivain.e.s ; appuyant son raisonnement sur des orphelins précoces, de père, de mère, ou des deux parents, comme Jean Genet qu'il cite beaucoup, Romain Gary, Jean-Paul Sartre, et bien d'autres, il parle d'enfants sans famille qui réagissent de bien diverses façons alors qu'ils sont dans des situations comparables, et Boris Cyrulnik se dit très intrigué par ces observations.
Il s'appuie également sur des comparaisons avec sa propre histoire et décortique ses réactions et ce qui l'a sauvé :
J'étais dans l'impossibilité d'en parler : pendant la guerre on m'avait dit que j'allais mourir si je parlais. À la libération on ne m'a pas cru, on m'a fait taire, on m'a expliqué que mes parents avaient dû commettre de grands crimes pour subir de telles souffrances et, même, on a ri de mon trauma. Puisque je ne pouvais pas avoir de paroles partagées, je me suis adapté par une sorte de clivage..." (p 142)

Ce que les lecteurs retrouvent dans leurs livres, ce sont les situations tragiques : carences affectives, violences, guerres, vécues par les auteurs : le travail d'écriture aide l'écrivain à métamorphoser sa souffrance, à la réaliser, et a sans doute aussi une fonction d'apaisement. D'autres écrivains comme Cocteau, Fernando Pessoa, Appolinaire n'ont pas vraiment su ce qui leur avait manqué : au lieu de savoir profiter des mille plaisirs de la vie, ils sont imprégnés de tristesse... c'est là que Boris Cyrulnik cite les neurosciences et ce qu'elles apportent comme connaissances permettant la compréhension de ces phénomènes, en particulier les connexions neuronales entre différentes aires cérébrales, de l'anticipation, de la mémoire, des émotions.

Beaucoup d'exemples illustrent les propos et les mots utilisés sont toujours très justes ; Georges Perec par exemple qui, à huit ans, quand il comprend que ses parents sont morts et ne reviendront pas (famille juive disparue), décide de devenir écrivain pour fabriquer avec des mots une sépulture pour ses parents disparus. " Il écrit La disparition où l'on met longtemps à découvrir que ce qui a disparu, c'est la voyelle "e" qui désigne "eux, mes parents disparus". (p 38)

Grâce à sa grande culture qui n'est pas que scientifique mais aussi littéraire et artistique, Boris Cyrulnik trace une grande fresque montrant la transformation possible du malheur en oeuvre d'art ; pas de guérison totale, mais le monde retrouve un sens quand il est passé, expliqué par la peinture ou la littérature...
Un livre très riche, passionnant et très intelligent, indispensable !

" Les orphelins, privés de modèles réels, doivent affronter un choix catégorique : survivre dans le néant ou combler le vide en s'identifiant à des modèles imaginaires... La nature et le psychisme ont horreur du vide. Pour combler un manque, rien de tel que la rêverie. On a beau savoir que ce n'est pas pour de bon, on se plaît dans ce refuge, on se paie des rêves, on éprouve d'intenses sentiments amoureux, de délicieux désespoirs, de merveilleuses haines dont on ne souffre pas vraiment puisque ce n'est que le cinéma de soi." (p 280, 281)

 

 

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23 juillet 2020

"Nous étions le sel de la mer" de Roxanne Bouchard * * * * (VLB éditeur ; 2016)

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Une très belle histoire venue de Gaspésie (Québec), celle d'une femme forte, originale, Marie Garant, qui a voué son existence à la mer ; sur son grand voilier, elle a navigué toute sa vie, passant le moins de temps possible à terre. De quoi a-t-elle vécu ? Finalement personne ne l'a vraiment bien connue cette Marie Garant...

Sa fille, Catherine, arrive dans le village de pêcheurs, là où la mère revient régulièrement. Mais elles ne se connaissent pas : Marie avait confié son enfant à un couple qui l'a élevée. Maintenant ils sont décédés et Catherine ressent l'appel de la mer.
" Je m'étais dit qu'à la mort de mes parents, je partirais. J'avais navigué les lacs pendant des années, hissé les voiles sur tout l'ouest intramuros de Montréal et je rêvais de la mer. Je voulais voir la Gaspésie ouvrir le fleuve, me recroqueviller dans la Baie-des-Chaleurs, hurler vers l'Atlantique. J'avais toutes les raisons de partir. J'avais même reçu, dernièrement, une lettre, postée de Key West, qui me donnait rendez-vous dans un petit village de pêcheurs gaspésien. Je savais que, pour régler mon histoire, il me faudrait commencer par aller là." (p 19)

Quand Catherine arrive à Caplan, on vient de retrouver le corps de Marie Garant morte noyée et entortillée dans un filet de pêche... Catherine va assister à toutes sortes de réactions face à ce décès et à un peu d'hostilité de certains pêcheurs quand on saura qui elle est. C'est qu'elle n'était sans doute pas commode Marie, elle savait ce qu'elle voulait et si elle avait eu son lot de malheurs pour s'endurcir, elle avait aussi soulevé bien des passions. S'est-elle donnée la mort ? A-t-elle été tuée ?
L'inspecteur Joaquin Moralès, d'origine mexicaine, vient d'arriver de Montréal ; muté à sa demande, il attend que sa femme Sarah, sculpteur, vienne le rejoindre. Mais Sarah n'a pas l'air pressée et la crise de couple n'est pas loin. Il lui faudra de la patience et toute l'empathie d'un homme un peu perdu pour comprendre ce qui s'est joué dans ce village...

Le récit - histoire policière, familiale, de pêche et de mer, d'amour et de jalousie - est émaillé de paragraphes, courts et poétiques, tirés du document transmis par le notaire, et que Catherine découvrira à la mort de Marie Garant ; il  (le récit) se divise en chapitres racontant des faits datant de 1974 (année de naissance de Catherine) et 2007, temps de l'enquête de l'inspecteur et de la deuxième naissance de Catherine.

Écriture très aboutie, l'auteure trouve un équilibre entre la langue française et la "couleur" de la langue parlée en Gaspésie ; humour avec l'amusant parler québecois de cette région (et ses expressions Saint-ciboire de câlisse !), poésie et tendresse, mais aussi cruauté de la mer qui donne et qui prend, une lecture magique et marquante, à savourer !

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20 juillet 2020

"Fa(m)ille" de Audrey Dana * * * * (Ed. Équateurs ; 2018)

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Ouf ! Quelle famille ! Un père aimant mais toujours absent qui a des femmes et des enfants un peu partout, une mère d'origine américaine, Mary, très belle mais plutôt zinzin ; l'auteure nous raconte son enfance, de la petite fille de six ans heureuse et pleine de vie qu'elle a été, à l'adolescente - elle parle très bien de l'adolescence Audrey Dana - plutôt très malmenée par la vie et par les autres.

Dans une maison, "Maryland", située dans la Beauce, à côté d'un champ de betterave à l'odeur insoutenable six mois de l'année, le père de famille a laissé sa femme et quatre enfants ; elle, la mère, souvent couchée ou alors donnant des grandes fêtes, ne trouve pour s'en sortir que les allocations, celles fournies par la DASS par exemple, si bien que cette immense ferme à plusieurs bâtiments se remplit de nombreux jeunes souvent en très grandes difficultés. 
Ironie du sort, l'école est devenue un refuge. Elle me permet d'être loin de tout ça et je ne risque pas de m'ennuyer puisque j'y travaille tout mon saoul. Se concentrer à Maryland relève de l'impossible. Aussi, je bosse partout où je peux, dans les couloirs, dans la cour de récré, à la cafète, à la pause déjeuner, dans le train. Quand je ne me fais pas botter les fesses par les contrôleurs ou carrément dégager à la station suivante. Maman refuse de payer mon abonnement, elle dit que c'est à papa de le faire, et inversement." (p 137)

L'auteure nous transmet donc - à travers ce récit qui pourrait laisser une impression amère et triste, ce qui n'est pas le cas - que l'être humain a des capacités étonnantes pour supporter, choisir et réagir, même face à des circonstances extraordinaires...
Papa, roi de l'amour à distance. Mais je conviens d'une chose : on peut s'en sortir sans être protégé, pas sans amour". (p217)

Écriture fluide agréable à lire, un texte pas trop pesant bien que très explicite sur les carences parentales dans cette famille, si exceptionnelle ?

 

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19 juillet 2020

"À contre-courant" de Richard Flanagan * * * * * (Ed. Babel ; première parution 1994)

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Il s'appelle Aljaz Cosini et il est guide de rivière, cet homme qui nous raconte peu ou prou sa vie et aussi celle de ses ancêtres ; et puis, on comprend assez vite qu'il est en train de se noyer, sous les yeux des "aventuriers" qu'il accompagne dans une expédition, et que, pendant ce temps d'anéantissement, viennent à son esprit des souvenirs mais surtout des visions auxquelles il assiste impuissant.
Je vous le dis, c'est loin d'être une chose facile, pour un pauvre type en train de se noyer, d'assister au dévoilement des lamentables vérités de sa famille. Assister à tout cela, cela revient en effet pour moi au même que si je vous le racontais, comme si j'étais simultanément le réalisateur du film, le projectionniste et le public dans la salle, et je ne suis pas certain que ce soit réellement une bonne chose de divulguer de cette manière nos secrets de famille, même à moi au fond de ce trou liquide." (p 77)

Première de couverture : une clé - un peu rouillée - qui s'enfonce dans l'eau, qui se noie ; une explication possible en lien avec le récit, chaque être humain qui disparaît, c'est une somme de souvenirs et de rêves qui s'en vont à tout jamais...
Aljaz avait toute une histoire, des parents, des amis, une épouse et même un enfant pendant quelques mois ; en regardant de près les relations familiales, l'auteur nous rappelle que chacun de nous est l'aboutissement de rencontres, d'existences différentes, surtout dans des contextes historiques et sociaux particuliers ; là nous sommes en Tasmanie, territoire encore sauvage peuplé à l'origine d'aborigènes rejoints au tout début de XIXème siècle par des colons anglais puis par des forçats, une région où il y eut des chercheurs d'or et des hommes qui vendaient leurs dents à des dentistes qui les envoyaient en Angleterre...

De jour en jour d'expédition sur la  Franklin River, le récit progresse, émaillé des récits des aventures des personnages plus ou moins proches de Aljaz et même du récit de sa propre naissance ; son père Harry et sa mère Sonja, lui australien, elle européenne de Slovénie, alors pourquoi au décès de son père - sa mère déjà morte depuis longtemps - la vieille amie de ses parents lui tend-elle un miroir en lui disant "ça, c'est un abo !" ? Et puis, il y a tantine Ellie, une sacrée petite bonne femme capable de convoquer des vents, et bien d'autres personnages extraordinaires mais tellement authentiques.
La question des origines, celle des aborigènes et de la dépossession des terres est constamment en filigrane dans le livre ; la nature tropicale, la forêt dense et les grandes chutes, la voix des anciens et leurs rites nous emmènent loin, très loin dans le temps et dans l'espace.

Narration prenante, envoûtante, magnifique, par un auteur devenu "culte" en Australie, une façon de voir le monde, l'autre, qui frappe tout de suite par son originalité, mais aussi son pessimisme ; c'est très humain, émouvant, un récit puissant, un peu triste, mais écrit d'une façon magnifique.
On comprend que ce livre et son auteur soient "culte" dans cette région du monde que l'on ne connaît pas beaucoup et qu'on ne comprend pas toujours bien. Et pourtant, malgré les différences, que de similitudes dans les évènements et les ressentis des existences des habitants de la Tasmanie avec les nôtres !

Un livre superbe, à ne pas manquer !

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09 juillet 2020

"une femme en contre-jour" de Gaëlle Josse * * * (Ed. Notabilia ; 2019)

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Gaëlle Josse, munie d'une très belle écriture et d'une grande empathie pour son personnage, nous apporte ici son éclairage sur la vie d'une femme extraordinaire et incroyable, une photographe totalement inconnue à sa mort, une artiste originale, libre et courageuse, Vivian Maier.
Deux parties dans ce récit, qui ne sont pas séparées par des chapitres différents, tout est entremêlé ; une partie heureuse, c'est une vie, vécue selon des choix, une vie de création, mais c'est aussi une existence solitaire, d'une grande tristesse.

Un jeune homme achète en 2009, dans une vente aux enchères, pour 400 dollars, un lot de cartons oubliés depuis longtemps ; à la recherche de photos pour son association d'Histoire locale d'un quartier de Chicago, il est d'abord très déçu mais finira par interroger les réseaux sociaux sur la valeur de ce qu'il a acquis : de très nombreuses photos en noir et blanc, dont celles d'une femme - des auto-portraits en quantité - un ensemble qui se révelera être un vrai trésor.

Pendant que l'enquête est menée pour découvrir qui fut Vivian Maier, l'auteure raconte son départ dans la vie, difficile, petite fille née en 1926, dont la mère est une menteuse en série et le père coléreux et malhonnête ; un couple miné par l'alcoolisme et le manque d'argent, le frère ainé de Vivian est retiré à ses parents quand il a cinq ans. 
Une enfance au milieu des incohérences et des dénis de la mère, un pays les États-Unis qui subit "La Grande Dépression", un retour en France dont la mère est originaire ; quelques temps de bonheur mais le frère aîné de Vivian est incontrôlable, sa mère doit retourner à New York pour s'en occuper... Une enfance et une jeunesse ballottées, compliquées, tristes.

Vivian aura le courage de s'éloigner de cette famille toxique ; pour gagner sa vie, elle devient nounou, en particulier de John, Matthew et Lane Gensburg, les trois garçons qu'elle a élevés pendant dix-sept ans, une sorte de famille d'adoption. Et elle fait de la photographie, c'est sa passion : toujours un appareil en bandoulière, c'est sans doute sa seule façon de s'exprimer, sur tout le reste de sa vie, elle restera toujours très secrète. Photos d'enfants, d'elle-même, des gens de la rue, des plus démunis... " Vivian a vingt-cinq ans, son art est là. Photographe de rue. prête à saisir l'illimité de la vie dans son objectif. Prête à capter l'insaisissable. L'éphémère. Saisir la lumière des choses avant qu'elle ne s'efface..." (p 97)

Le livre est intéressant, bien écrit, l'ensemble donne cependant une impression presque de désespoir, puisque Vivian Maier maintenant célébrée, n'a pu voir que très peu de ses photos (pas de tirages par manque d'argent...) ; mais elle a semble-t-il, eu conscience que ce qu'elle produisait était vraiment bon.

Premières phrases : " Chicago, Rogers Park, décembre 2008

Sous le ciel blanc de ces derniers jours de décembre, les goélands argentés et les canards cisaillent l'air en piaillant au-dessus du lac Michigan gelé. Une femme âgée, très âgée, les suit du regard. Elle est sortie malgré le froid, malgré la neige qui enserre la ville dans son emprise depuis de longues semaines. Elle est venue s'asseoir, comme chaque jour, sur ce banc, son banc, face au lac."

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07 juillet 2020

"Le renard roux de l'été" de Françoise de Luca * * * * (Ed. Marchand de feuilles ; 2018)

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Sensibilité, beauté, délicatesse, poésie, finesse et précision... ce sont les mots qui viennent à l'esprit pour caractériser l'écriture de F. de Luca ; chaque phrase est ciselée, dessinée, claire, et pointe avec exactitude ce que vit, ce que ressent l'héroïne, Mathilde.

Mathilde est une jeune femme devenue peintre, c'est ce qu'elle voulait faire de sa vie depuis longtemps : les mots peuvent trahir, elle l'a compris petite, alors elle a choisi la peinture. " Sa vie, ce serait cela : avoir les mains tachées de peinture, travailler avec la lumière du nord, peindre en utilisant son corps entier, s'étirer, se pencher, se baisser, s'agenouiller devant une toile, être au centre d'un univers dont elle serait la planète centrale." (p 65)
Peu attirée par les garçons, elle vit une belle histoire d'amour avec Sara à l'école des Beaux Arts mais Sara part au Japon et  Mathilde n'a plus de nouvelle ; désespoir sans fin pendant longtemps... Le succès arrive vite, et c'est quand elle peint que la vie est supportable, quand elle découvre les peintres de l'ombre et de la lumière, Vermeer surtout. Il y a des pages sublimes, le mot n'est pas trop fort, sur la peinture, la beauté de la création, les couleurs dans les tableaux...

Elle ne voit plus son frère, celui avec lequel elle avait une très grande complicité quand ils étaient petits - un an seulement les séparait - elle ne le voit plus depuis longtemps, pourtant c'est lui qui est au début et à la fin de son récit. Un frère adoré, son double, puis dont elle eût honte et enfin qu'elle ne comprenait plus, ne supportait plus.
La famille est souvent présente en elle, un père brutal et moqueur, une mère qui a tout le temps peur pour sa fille, plusieurs enfants qui ont du mal à constituer un groupe solidaire ; habitant la "petite ville grise", ils finiront par la laisser partir pour la "Grande Ville". Une famille abimée et qui abime elle aussi.

Pus tard, ce sera New York, une autre ville, une autre vie et une certaine idée de ce qui a pu se passer...

Un livre superbe, qui transporte son lecteur et lui fait un bien fou, comme toujours la très bonne littérature !

Première phrases : " C'est un rêve bref, précis, d'une certaine manière apaisant. Il neige sur Brooklyn. Mathilde est assise au café Pedlar et regarde par la vitre. Derrière le rideau de flocons serrés, elle devine l'immeuble rose tout en hauteur avec le magasin d'articles de literie au rez-de-chaussée et à sa gauche la devanture jaune de l'agence immobilière Brooklyn Bridge... Pendant un moment il n'y a que cette image... Puis elle est barrée d'un trait noir et un homme apparaît. Il traverse la rue d'un pas déterminé et se dirige droit vers le café."

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03 juillet 2020

"Sur la piste animale" de Baptiste Morizot * * * * * (Ed. Actes Sud, Mondes Sauvages ; 2018)

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Philosophe et pisteur d'animaux sauvages, la carte d'identité de Baptiste Morizot est plutôt originale !
Il a su lier ses deux passions : philosopher c'est à dire raisonner, argumenter pour répondre aux problèmes posés par l'existence, et pister," voir l'invisible" en suivant les traces des vivants non humains " Pister, ici, c'est décrypter et interpréter traces et empreintes, pour reconstituer des perspectives animales : enquêter sur ce monde d'indices qui révèlent les habitudes de la faune, sa manière d'habiter parmi nous, entrelacée aux autres." (p 21)
Une des questions les plus importantes auxquelles l'auteur tente ici de répondre est : comment faire monde commun avec eux ?
Quelle jolie et intéressante formule !

Et ce qu'il nous livre de ses réflexions est fascinant ; le langage utilisé déjà interroge souvent le lecteur, comme "s'enforester" par exemple, B. Morizot est toujours très précis dans le choix des mots qu'il emploie. La description des heures d'affût ou de promenades qui permettent de se mêler à la nature, le fait de scruter tout près ou bien très loin qui nous fait devenir "animal" sont exposés d'une manière qui nous amène, nous les lecteurs, à réfléchir différemment de d'habitude...

Tout au long du récit, nous pénétrons dans les souvenirs et les expériences du narrateur : les rencontres avec le loup, Canis lupus, sur le plateau de Canjuers (Var), les ours dans les forêts du parc de Yellowstone, et la panthère des neiges au Kirghizistan.
Pister ne permet pas toujours de voir l'animal suivi, est-ce si ennuyeux ? " C'est le jour du départ. La panthère de chair est restée invisible sur les crêtes. Mais nous l'avons sous la peau désormais,... Et puis à force de la chercher depuis l'intérieur de son point de vue sur le monde, nous avons fini par la connaître..." (p 111)

Entremêlant récit de pistage et réflexion philosophique, l'auteur met l'accent sur la peur qui peut surgir à tout moment - quelle leçon en tirer ? -, n'oublie pas de citer le sens de signes amérindiens, décortique le lien entre mobilité et intelligence et bien d'autres notions absolument passionnantes comme celle de savoir comment et pourquoi l'homme s'est extrait du monde vivant et s'est placé en position dominante... Alors évidemment mythes fondateurs et religions sont évoqués, nous ne sommes pas, nous les humains, de la "biomasse"...

Baptiste Morizot a un réel don d'écrivain, il sait recréér le monde perçu " Un seul ours invisible transforme toute une chaîne de montagnes, il la recouvre d'un autre éclat. Il donne du relief à chaque buisson, qui a désormais un derrière caché. il creuse une autre profondeur dans les taillis, qui retrouvent leur dimension d'habitats. Il empêche que la nature ne devienne l'arrière-plan d'un selfie..." (p 71)
Il a écrit un livre magnifique et captivant, qui donne une toute autre dimension à notre lien au vivant et nous permet de prendre du recul sur notre rapport à l'ensemble de la nature ; mais surtout il nous met "à la place de" l'animal sauvage, nous fait comprendre son comportement, nous aide à savoir plus et mieux.
" Le pistage revient à emprunter de temps en temps,...le corps d'un autre animal qui est une perspective configurant le monde autour." (p 134) 

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02 juillet 2020

"La louvardière" de Hélène Toulhoat * * * * (Blog lefanalbleu.wordpress.com ; 2018)

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Le.a lecteur.trice est d'emblée plongé.e dans l'histoire : on est au milieu du XIX ème siècle, et la jeune Alice - à peine vingt ans - qui vient de se marier et de venir habiter avec Lionel à La Louvardière est timide mais très vive ; c'est une héroïne du XIXème siècle, une femme douce et aimante, peu portée à se mettre en avant. Elle a cependant beaucoup de personnalité et c'est elle qui est tombée amoureuse du beau Lionel de Châtenay, finissant par persuader ses proches qu'elle devait épouser cet homme nettement plus âgé ; elle aime lire Balzac, Molière et apprécie la littérature anglaise qu'elle lit directement, Jane Eyre vient de paraître...

Mais Alice connaît-elle bien son mari ? Pourquoi se sent-elle si mal à l'aise dans cette longue bâtisse, avec ces domestiques qu'elle a du mal à diriger ?

Lionel a perdu sa première femme, noyée dans un étang partiellement gelé et Alice croit voir cette Isolda en rêve ; très perturbée, à l'instar du reste de la maisonnée par des évènements étonnants et la présence d'une gouvernante revêche qui semble ne pas apprécier du tout la nouvelle Mme de Châtenay, elle va se révéler suffisamment forte pour tenir tête à toute une affaire assez mystérieuse.

Écrit à la manière des romans du 19ème siècle avec de petits clins d'oeil à la littérature de cette époque, ce récit dont le suspens est constant et bien mené, se lit avec plaisir et attention. L'écriture est belle et fine, les mots choisis avec soin, l'époque bien rendue : il y a un notaire ventripotent à souhait, des servantes au langage peu chatié, une cuisinière qui fait du lourd et gras, des lettres échangées entre cousines et des vagabons cachés dans les forêts...

Premières phrases : " La jeune femme se tenait immobile, devant le portail de la cour, dos à la maison. A l’intérieur de la cour. C’est Alice qui était au-dehors, sur l’allée herbue qui menait de la route à La Louvardière. L’étrange apparition était très simplement vêtue d’une ample robe de percale blanche, terminée par un large volant qui ondulait mollement, comme mû par une légère brise. Or, il n’y avait pas le moindre souffle d’air. Aucune feuille des grands ormes bordant le chemin ne bougeait. Tout était très silencieux. On n’entendait même pas les poules qui, d’ordinaire, caquetaient joyeusement dans la basse-cour, située à droite de la maison, derrière un rideau de peupliers."

 

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25 juin 2020

"Starlight" de Richard Wagamèse * * * * (Ed. ZOE ; 2019)

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Le mâle alpha était assis comme une pierre, les yeux attentivement fixés sur les rochers. Starlight sentait les muscles de ses cuisses s'échauffer, mais il tint la pause, ne quittant pas du regard l'ombre massive du loup dans la clairière. Starlight respirait par la bouche. Le grand loup releva la tête et la fit pivoter pour renifler le vent ; quand il fut satisfait, il s'immobilisa et Starlight fut impressionné par sa taille. Le loup marcha lentement devant les rochers et les autres le suivirent ; quand il se mit à trottiner, ils lui emboitèrent le pas en silence. Starlight attendit que le dernier eût disparu, alors il sortit des rochers et commença à courir derrière eux. (p26)

Qui n'aurait pas envie de connaître les tenants et les aboutissants de cette petite partie du superbe récit de Richard Wagamèse ? À sa mort en 2017, l'auteur, écrivain canadien d'origine Ojibwé, a laissé son dernier roman inachevé ; "Starlight", qui est la suite de "Les étoiles s'éteignent à l'aube" nous offre une des plus belles histoires d'apprentissage et de vie dans la nature qui puisse être lue.
Starlight a hérité de la ferme du vieil homme qui lui a servi de père et de mentor dans cette zone sauvage de la Colombie-Britannique (à l'ouest du Canada, la plus grande ville est Vancouver) et y travaille avec Roth, garçon de ferme qui a toute une philosophie - intéressante - sur l'existence.
Sa route croise un jour celle de Emmy et de sa petite Winnie, cabossées par une existence cahotique et à la recherche d'un havre de paix, poursuivies qu'elles sont par deux brutes...

La mère et la petite fille vont apprendre la nature et la vie qui permet de s'y intégrer ; il y a des pages extraordinairement superbes sur leur initiation à la marche silencieuse, à la pêche-  pour manger - qui respecte et remercie le poisson, à l'approche des grands mammifères...

La fin est magistrale, écrite par ses proches au vu d'autres écrits laissés par l'auteur ; plus que grand conteur, R. Wagamèse est le magicien qui fait apparaître l'immensité de la Colombie-Britanique, son apreté et sa beauté sauvage.

Un livre dont la lecture transforme le lecteur, pour le meilleur...

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