Les 2 bouquineuses ont aimé

15 mars 2017

"Dérive sanglante" de William G. Tapply * * * (Ed. Gallmeister ; 2017)

6154_cover_bitch_589d7edbb4bfeLe titre n'est vraiment pas terrible par rapport au récit ! Bien sûr c'est un roman policier avec meurtres et tentatives de meurtres, enquête et révélation finale. Mais ce livre, c'est aussi bien autre chose ! C'est surtout : la quête d'identité d'un homme de trente-huit ans, qui n'a plus de souvenirs, sauf quelques flashes, de sa vie avant l'hôpital où il fût conduit après avoir été foudroyé ; une belle histoire d'amour, pas simple du tout ; et plus que tout, l'atmosphère d'une superbe région des Etats Unis, le Maine, riche d'immenses forêts et de cours d'eau.
Mais il y a plus encore : vous y connaissez-vous en chasse à la mouche ? Vous ne pensez pas être intéressé ? Quelle erreur ! C'est passionnant sous la plume de notre auteur naturaliste qui est donc très doué pour ferrer son ... lecteur !

Première aventure du détective amnésique Stoney Calhoun, cette histoire vaut le détour : dans les magnifiques paysages du Maine, Stoney s'est construit une belle cabane et travaille avec Kate au magasin de pêche de celle-ci. Tous les deux, ainsi que le jeune Lyle servent de guide aux touristes venus pour un ou deux jours au paradis des pêcheurs.
Et régulièrement, "l'homme en costume" arrive inopinément chez Calhoun, voir où il en est de ses souvenirs...

Un jour, un monsieur d'à peu près soixante-dix ans, bien habillé et cheveux blancs, un peu trop genre frimeur au goût de Stoney Calhoun, entre dans la boutique et demande un guide pour pêcher quelques truites dans un étang de sa connaissance ; c'est Lyle qui hérite de la course, mais le soir il ne revient pas. Le lendemain et le sur-lendemain non plus. Stoney part à sa recherche et se rend compte assez vite qu'il a de réelles qualités d'enquêteur, ce qu'il ne soupçonnait pas. Et c'est lui, en grande partie, qui démêlera l'écheveau des histoires passées qui ont conduit à la mort de son ami.

Extrait : " Calhoun regarda autour de lui l'étroite vallée d'où surgissait de part et d'autre une forêt de grands pins et de feuillus rabougris. Des carouges jasaient dans les roseaux qui bordaient l'étang et il vit au loin un grand héron bleu, figé comme une souche dans les hauts-fonds, la tête en arrière et le cou tendu comme un arc bandé. Tout là-haut, un couple de buses à queue rousse se laissait porter par les couloirs d'air. C'était un lieu paisible, comme Lyle les aimait. Pas le genre d'endroit où abattre un homme."

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12 mars 2017

"Petit pays" de Gaël Faye * * * * (Ed. Grasset ; 2016)

416V6j5WAiL" Il m'obsède ce retour. Pas un jour sans que le pays ne se rappelle à moi. Un bruit furtif, une odeur diffuse, une lumière d'après-midi, un geste, un silence parfois, suffisent à réveiller le souvenir de l'enfance. "tu n'y trouveras rien, à part des fantômes et un tas de ruines" ne cesse de me répéter Ana, qui ne veut plus jamais entendre parler de ce "pays maudit". Je l'écoute, je la crois. Elle a toujours été plus lucide que moi. Alors je chasse cette idée de ma tête. je décide une fois pour toute que je n'y retournerai plus. Ma vie est ici. En france." (p 13)

Gaby, le narrateur, dont Gaël Faye dit que c'est bien sûr un peu lui, se souvient de son enfance avec sa mère rwandaise, son père français et sa petite soeur Ana ; il a des mots superbes pour parler de ses parents, de leur beauté, un viking aux yeux verts et une beauté svelte à la peau noire ébène, parents qui assez vite ne se sont plus entendus et se sont séparés : "Ils n'avaient pas partagé leurs rêves, simplement leurs illusions".
Ils vivaient au Burundi où Yvonne, la mère, s'était réfugiée après avoir quitté son pays le Rwanda au moment des massacres de 1963 et où Michel, le père, était venu faire son service civil.
L'auteur raconte superbement le quartier de Bujumbura, une certaine impasse où ils habitent, le combi Volkswagen où se retrouvent tous les copains,  les visites à la famille et aux amis des parents, le perroquet qui le réveille le matin en imitant la voix du père, "le bonheur, la vie sans se l'expliquer".
Et puis, un jour, la mère est partie ; mais la vie a continué, Gaby a fêté mémorablement ses onze ans peu après les premières élections démocratiques, et quand on lui demandait "Comment ça va ?" Gaby répondait "ça va!".

Dans la deuxième partie, petit à petit les choses changent, la peur monte et Gaby découvre qu'en fait il y a des Hutu et des Tutsi dans son pays et qu'ils se font la guerre ; la violence est de plus plus présente et maintenant quand on lui demande comment il va, Gaby répond comme les autres burundais "ça va un peu". Tout est dit...
Heureusement une voisine va lui faire connaître le bonheur de lire : "vous avez lu tous ces livres ? j'ai demandé. Oui. certains plusieurs fois, même. Ce sont les grands amours de ma vie. Ils me font rire, pleurer, douter, réfléchir. Ils me permettent de m'échapper. Ils m'ont changée, ont fait de moi une autre personne. Un livre peut nous changer ? Bien sûr, un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre..." (p 169)

Même si l'auteur nous épargne la description du génocide, celui-ci est en arrière plan et l'horreur est bien présente ; la fin du livre est triste et on ne peut s'empêcher de se demander si et comment on aurait pu éviter ça...

L'écriture est très belle et le vocabulaire souvent original ; c'est la formulation des idées et des faits qui est intéressante parce que racontées à hauteur d'enfant, dans la joie comme dans la peine.
Un livre magnifique, bouleversant ; Gaël Faye est un écrivain, un poète de l'enfance et de l'Afrique, un homme capable de nous émouvoir au plus profond de nous-même parce qu'il parle juste et bien.

 

 

 

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11 mars 2017

"Les cygnes de la Cinquième Avenue" de Mélanie Benjamin * * * * (Ed. Albin Michel ; 2017)

41LuJgJQPYL Merci à Babelio et aux éditions Albin Michel pour cette belle découverte.

Les "cygnes" étaient ces femmes magnifiques, élégantes et racées, qui habitaient la cinquième avenue dans les années 50 et constituaient , avec leurs riches et séduisants maris, la haute société new yorkaise d'alors.
La plus admirée et recherchée était Babe (Barbara) Paley, dont on voyait le visage et les tenues dans Vogue, Harper's Bazaar et Life. Ses grandes amies, les autres cygnes, étaient des femmes comme elle : menant des existences étonnantes, très superficielles, mais par là même les amenant à se poser des questions sur leurs choix de vie. Mais avaient-elles vraiment le choix ? Il fallait avoir beaucoup de personnalité pour ne pas entrer dans ce moule d'une éducation - un dressage - devant les amener à faire de beaux mariages, à chouchouter leur mari et à confier leurs enfants à du personnel compétent et qualifié ; mais c'était risquer d'avoir une vie très dépendante des autres, de s'appercevoir un jour qu'on ne connaît pas ses enfants et qu'ils ne savent absolument qui vous êtes...

Babe et ses amies firent un jour la connaissance de l'auteur de "Petit déjeuner chez Tiffany" et le choc fut fort, surtout entre Babe et Truman Capote :
"Une très belle femme, une femme extrêmement raffinée. Et qui l'aimait, lui, Truman. Qui avait besoin de lui comme il avait besoin d'elle. Pour quoi ? Aucun des deux n'aurait su le dire précisément, pas encore. Ils s'étaient simplement reconnus, non pas comme un reflet dans un miroir, mais comme le reflet d'une souffrance, d'un vide, ou encore d'une béance, plus profonde, plus sombre, plus trouble, mais toujours, toujours cachée."

Lui, Truman, que sa mère détestait et dont elle avait honte à cause de son homosexualité, elle Babe, la plus belle femme du monde mais que son mari ne "voyait" pas ; et pourtant si lui, Bill Paley, apportait l'argent et le confort, elle savait décorer une maison, recevoir superbement et prévenir toutes ses envies. Et pendant des années et des années Truman et ses cygnes vécurent des amitiés exceptionnelles. Mais :
"C. Z. raccrocha. C'était Truman, bien sûr. En pleurs, indigné, agressif, plein de remords. Je ne comprends pas ! avait-il crié. Il enrageait. Toutefois, après avoir repris son souffle, il avait lamentablement éclaté en sanglots. Mais qu'est-ce qu'elles croyaient ? Je suis un écrivain ! J'écris d'après ce que je connais !" (p 207)
Eh oui, après de si longues années d'amitié sincère, Truman Capote n'a pu s'empêcher d'utiliser les confessions de ses amies... (On le sait depuis la première page du livre)

A la façon d'une ethnologue, l'auteure examine les liens entre les différents membres de la communauté qu'elle étudie : les femmes mais aussi les hommes de la High Society du New York des années 50  et 60. On croise, parce que eux et elles croisent, Frank Sinatra, les Kennedy, Betty (Lauren) Bacall, tous les acteurs, actrices et hommes politiques "qui comptent" à l'époque.
C'est un livre réussi, le pari était pourtant osé de faire revivre ces personnages et de les faire converser ; mais l'auteure excelle à établir ces dialogues, à recréér l'atmosphère de l'époque et à nous intéresser à la vie tous ces "people" sans doute parce qu'elle a su creuser profondément en eux, exhiber les failles de l'enfance et nous présenter des portraits très humains.

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05 mars 2017

"Une dernière danse" de Victoria Hislop * * * (Ed. Le Livre de Poche ; 2015)

510C_zn12NLEntre les années 30 et le début des années 2000, un café à Grenade nommé El Barril : c'est là que vivait la famille Ramirez, Pablo et Concha les parents, leurs trois garçons Antonio, Ignacio et Emilio, ainsi que la petite dernière Mercedes.
Et c'est là que vit maintenant Miguel, un homme agé qui tient le café ; l'essentiel du livre est l'histoire que Miguel va raconter à Sonia, une jeune anglaise, venue à Grenade en 2001 avec son amie Maggie. Elles aiment la danse et sont venues passer une semaine en Andalousie pour se perfectionner en salsa et découvrir le flamenco.
Sonia a laissé en Angleterre un mari "poussiéreux" et son père, veuf ; la mère de Sonia est décédée depuis plusieurs années déjà, elle était d'origine espagnole et sa fille va sur ses traces sans le savoir...

Le récit de Miguel, c'est l'histoire de la famille Ramirez et de ce qu'elle est devenue pendant la guerre d'Espagne ; en 1936, quand Franco commence son coup d'état, les garçons sont grands et n'ont pas les mêmes idées politiques ;  les conséquences de cette guerre dans les familles, souvent déchirées par des opinions contraires, sont terribles. Et puis, petit à petit, le "Caudillo" conquiert tout le pays et la répression contre les républicains et leurs familles sera sans limite ; emprisonnements, exécutions, beaucoup de familles, dont celle de Mercedes seront détruites. Certains fuieront, en France par exemple où ils seront mal reçus et des enfants partiront en Angleterre ; tout un pays déchiré et les plaies seront bien longues à cicatriser, elles ne le sont peut être pas encore...

Grâce à ses formidables talents de conteuse, Victoria Hislop nous entraîne dans une belle histoire dont le fil rouge est la danse et le sujet une quête d'identité qui s'ignore ; c'est souvent bouleversant, parfois cruel, toujours passionnant, le genre de roman qu'on ne lâche pas !

Extrait (p 98) : "Animée d'un instinct identique à celui qui vous fait retrouver le chemin de la maison, elle retourna jusqu'à la jolie petite place découverte la veille. Elle n'était pas uniquement attirée par l'excellence de son café con leche, elle avait aussi le sentiment qu'une partie de sa conversation avec l'aimable serveur attendait encore sa conclusion.
... Pour tout vous dire, je suis venue à Grenade pour prendre des cours de danse, expliqua Sonia. J'aime beaucoup danser..."

 

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26 février 2017

"Opération Napoléon" de Arnaldur Indridason * * * (Ed. Points ; 2016, première parution 1999)

51i5_9JJ3_LHum, il est plutôt bon ce cru-là ! Efficace et bien prenant ! Avec un suspens suffisant pour qu'on y retourne dès qu'on a une minute...

Alors, qu'y-a-t'il dans cette histoire ? Des ingrédients bons par eux-mêmes : un très vieil avion qu'un glacier islandais - au nom imprononçable, le Vatnajökull - commence à recracher, une jeune femme, Kristin, intrépide et intelligente, une base américaine en terrain étranger, quelques hommes sans aucun scrupule, des services secrets, et l'Histoire, avec un grand H.
Et puis une présentation des événements bien agencée et des personnages crédibles...

Que demander de plus pour passer deux heures de lecture agréables et dépaysantes ?

Premières phrases : " Le blizzard faisait rage sur le glacier. Il ne voyait rien devant lui, parvenait tout juste à distinguer la boussole au creux de sa main. Même s'il l'avait voulu, impossible de faire demi-tour. La tempête lui cinglait le visage, criblant sa peau de flocons durs et froids venus de toutes les directions. Une épaisse croûte de neige s'était formée sur ses vêtements et, à chaque pas, il s'enfonçait jusqu'aux genoux. Il avait perdu toute notion du temps. DEpuis combien d'heures marchait-il ?

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21 février 2017

"L'homme qui mit fin à l'Histoire" de Ken Liu * * * * (Ed. Le Belial' ; 2016)

51_uskAomXLQue de question passionnantes soulevées par ce petit (103 pages) livre coup-de-poing ! Une fois embarqué, le lecteur va d'une traite jusqu'au bout... Intelligent, fascinant, original, on ne sait quel est le meilleur qualificatif ; mais aussi dérangeant et triste et atroce, et bien que ce roman ne se livre pas à une description exhaustive des horreurs commises, il y a quelques pages difficiles.

Ken Liu, écrivain américain d'origine chinoise, a voulu revenir sur une page d'Histoire terrible et honteuse pour le Japon qui semble-t-il ne s'en est jamais vraiment excusé.
Les soldats de l'armée japonaise impériale ont occupé une grande partie du territoire chinois du début des années 1930 (commencement de la deuxième guerre sino-japonaise) jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale ; en Mandchourie, dans le district de Pingfang,  a été créée une certaine "Unité 731" où ont été menées des expériences médicales atroces essentiellement sur des chinois.
"Les historiens estiment qu'entre deux et cinq cent mille Chinois, presque tous des civils, ont été tués par les armes bactériologiques et chimiques mises au point ici et dans les laboratoires annexes : anthrax, choléra, peste bubonique. A l'issue de la guerre, le général MacArthur, commandant en chef des forces Alliées, a préservé les membres de l'Unité 731 de toute poursuite judiciaire pour crimes de guerre afin de récupérer les résultats de leurs expériences et de soustraire lesdites données à l'Union Soviétique." (p 16)

Akemi Kirino, physicienne surdouée qui a découvert l'existence des particules de Bohm-Kirino, a créé avec son mari, Evan Wei, historien, une sorte de machine à remonter le temps ; le professeur Kirino est une américaine d'origine japonaise et le professeur Wei est un américain d'origine chinoise. Le procédé permet, selon eux, à une personne de voyager dans le passé et d'aller assister à un événement ; mais ce fait historique ne pourra plus être vu, donc visiter le passé le détruit, et n'apporte qu'une preuve invérifiable.
Avant que les membres des familles des victimes n'aient complètement disparus, Evan Wei souhaite leur offrir la possibilité d'aller voir par eux-mêmes ce qui est arrivé à leur proche.

Se posent alors des questions majeures : qui contrôle le passé ? ; qui en est responsable ? ; peut-on détruire un moment historique au profit d'un seul témoin ? ; si on peut revisiter le passé, doit-on envoyer des proches de victimes ou des historiens ou des journalistes ? Peut-il y avoir réconciliation sans mémoire ?,  etc.

Présenté comme un documentaire, avec plusieurs voix qui se font entendre et des témoignages variés, un récit fin et juste qui fait froid dans le dos mais apporte une contribution très intéressante au débat sur l'Histoire. Et la fin est particulièrement réussie !

"Ce qui nous oppose, c'est le définition qu'on donne d'une preuve. Les historiens formés à l'occidentale ou à l'asiatique se sont toujours basés sur la documentation, or le Pr Wei donne désormais la primauté aux témoignages - des témoignages qui de plus proviennent d'individus non pas contemporains des événements, mais issus d'une époque ultérieure. Cette démarche pose bien des problèmes. La psychologie et le droit nous ont appris à douter de la fiabilité des témoins oculaires. L'utilisation unique par nature du procédé Kirino soulève aussi des questions, car elle paraît détruire son objet d'étude et effacer l'histoire à laquelle elle prétend permettre d'assister : impossible de revenir à un moment dont un autre témoin a fait l'expérience et qu'il a donc annihilé." (p 82)

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19 février 2017

"Nord et Sud" de Elizabeth Gaskell * * * * (Ed. Grands romans Points ; 2010, première parution 1855)

N_et_SEh bien ! C'est un très beau "roman victorien" que celui d'Elisabeth Gaskell, aujourd'hui injustement oubliée ! On n'a gardé souvent en mémoire que les écrits des soeurs Brontë ou éventuellement de George Eliott, dont elle fut l'amie, - pour ne parler que des femmes - mais Elisabeth Gaskell fut au XIXème siècle une grande dame de la littérature anglaise. Fille et femme de pasteur, elle écrivit comme on le faisait à l'époque, en faisant paraître des feuilletons dans un journal, dans son cas le magazine hebdomadaire publié par Charles Dickens, Household Words ; elle connut en quelque sorte le travail à "l'usine Dickens".

Margaret est la fille d'un pasteur qui a trop de doutes dans sa foi pour continuer à éxercer honnêtement son ministère ; elle habitait jusque là avec ses parents le presbytère de Helstone (Cornouailles) dans un Sud rural et calme vivant d'agriculture et d'élevage, et allait très souvent chez sa tante à Londres ; elle doit alors suivre sa famille vers le Nord où son père les entraîne car personne ne les y connaît et il pourra y donner des cours de latin et de grec.
A Milton, tout est différent : le Nord de l'Angleterre au XIXème siècle est celui de la révolution industrielle et Margaret découvre le monde ouvrier qui s'oppose à celui des patrons, ce qu'elle n'avait jamais connu ; elle aide des familles pauvres et dans la détresse car elle a vraiment bon coeur et s'intéresse aux autres, quels qu'ils soient, voit apparaître les premiers syndicats, assiste aux premières grèves, mais aussi s'intéresse à un homme, un patron, John Thornton, devenu un élève de son père.
Après divers événements dramatiques, Margaret va prendre sa vie en main avec énergie, alors que pour une femme, les contraintes de cette société victorienne pouvaient être très pesantes.

Si d'aucuns ont dit qu'Elizabeth Gaskell était la romancière victorienne des problèmes sociaux, d'autres qu'elle savait à merveille raconter une histoire d'amour à la Jane Austen, il semble qu'elle soit les deux : une très bonne narratrice, capable d'écrire ce récit passionnant qui allie le portrait d'une jeune femme de caractère au tableau d'une époque difficile pour les ouvriers des filatures et leurs patrons.
Une lecture instructive et très agréable !

Extrait : "A mesure qu'ils s'approchaient de la ville, l'air prenait un léger goût et une légère odeur de fumée ; peut-être après tout était-ce davantage l'absence du parfum d'herbe et de pâturages qu'une odeur ou un goût précis. Bientôt, à grande allure, ils longèrent de longues rues droites et désolées, bordées de petites maisons identiques, toutes en brique. Ca et là se dressait, telle une poule au milieu de ses poussins, la masse rectangulaire d'une grande usine aux multiples fenêtres, qui crachait des bouffées noires de fumée  non parlementaire. ceci suffisait à expliquer la présence du nuage que Margaret avait pris pour un signe avant-coureur de pluie. " (p 98)

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16 février 2017

"Les vies de papier" de Rabih Alameddine * * * * (Ed. Les Escales ; 2016)

vies_papierPrix Femina étranger 2016

Ayant fait très attention à la couverture représentant un amoncellement de livres, et pas suffisamment au nom de l'auteur, je retourne voir qui a écrit ce que je suis en train de lire : c'est un homme ! incroyable ! Un écrivain qui se glisse si bien dans la peau d'une femme, ce n'est pas fréquent. Cette femme est une beyrouthine âgée de soixante-douze ans ; depuis cinquante ans, elle traduit en arabe, pendant une année, un livre qu'elle a choisi avec beaucoup de soin le premier janvier. Ah oui, et aussi elle a les cheveux bleus (dernier rinçage raté), a été libraire et vit assez solitaire, par choix.
Cette femme donc, Aaliya Saleh, nous raconte sa vie - en partie - avec Beyrouth en arrière plan ; c'est une femme libre autant que possible, dans sa vie et dans ses pensées. Le lecteur fait connaissance avec ses voisines, les trois sorcières, découvre son enfance et son adolescence auprès d'une mère qui l'aimait mal et son mariage raté "Je fus mariée à seize ans, retirée prématurément de l'école, la seule maison que j'avais, et offerte au premier soupirant mal inspiré apparu à notre porte, un homme petit de stature et d'esprit." Divorcée, elle s'installe dans un appartement que ses demi-frères et son ex-famille veulent lui prendre ; elle lutte et se bat, femme seule dans une société et une époque où ce n'était guère admis.
Evoquant des souvenirs, la narratrice nous parle de sa seule grande amie, Hannah ; elle l'évoque par petites touches, comme un endroit douloureux qu'elle ose à peine toucher. Aaliya est une adoratrice de la littérature comme on peut être une adoratrice du soleil ; insomniaque, elle repense souvent à son passé, évoquant ses traductions, son travail de libraire, les auteurs et les livres qu'elle a aimés, mais aussi la guerre fratricide qui a déchiré le Liban et le conflit avec Israël.

Une fois la traduction de l'année terminée, celle-ci est placée dans un carton pendant qu'Aaliya boit deux verres de vin rouge - un vrai rituel - et remisée dans la chambre de bonne ; mais cette année, il va se produire un incident dans cette pièce et la fin du livre est jolie et inatendue.

Un beau destin de femme, une vie racontée dans une langue incisive et pleine d'humour ; entre rires et peines, cette insoumise magnifique est un personnage qu'on n'oubliera pas !

 Premières phrases : " On pourrait dire que je pensais à autre chose quand je me suis retrouvée avec les cheveux bleus après mon shampooing, et les deux verres de vin n'ont pas aidé à ma concentration. Que je vous explique. D'abord, il faut que vous sachiez ceci à mon sujet : je n'ai qu'une seule glace chez moi, et encore, elle est sale. Je suis quelqu'un qui nettoie consciencieusement, on pourrait même dire compulsivement - l'évier est d'un blanc immaculé, ses robinets en bronze étincellent - mais il est rare que je songe à nettoyer la glace. Je ne pense pas qu'il nous faille consulter Freud ni l'un de ses nombreux sous-fifres pour savoir qu'il y a là un problème."

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29 janvier 2017

"La vie rêvée de Virginia Fly" de Angela Huth * * * * (Ed. Quai Voltaire ; 2017, écrit en 1972)

51ZiCHR17PLMerci à Babelio (Masse critique) et aux éditons Quai Voltaire

Ecrit en 1972, mais ne paraissant en France que maintenant, "La vie rêvée de Virginia Fly" est une belle réussite d'Angela Huth ; comme à son habitude, l'auteure dissèque avec soin les sentiments de ses personnages et particulièrement de son héroïne, ici Virginia, mais avec un humour plus intense que dans ses livres plus récents. Cette pauvre Virginia, professeure d'arts plastiques habitant toujours chez papa-maman pourrait être vraiment pathétique, avec sa trentaine intacte ; elle est toujours vierge, n'a pas vraiment de petit ami, et le clame haut et fort dans une émission de télévision.
Et alors, qu'est-ce qui est drôle là-dedans ? Eh bien tout ! La jeune fille entretient une relation épistolaire depuis douze ans avec Charlie, un américain qui débarque enfin à Londres ; évidemment les choses ne sont pas du tout ce qu'elle a cru et la perte de sa virginité avec Charlie ce soir-là est un morceau d'anthologie ! " Virginia ferma les yeux. Mon Dieu, faites qu'il enlève ses chaussettes, supplia-t-elle. Les yeux toujours fermés, elle ôta son collant et sa culotte. Elle entendit le rire de Charlie. Qu'est-ce qu'il y a ? Tu fais comme les enfants : tu fermes les yeux et tu t'imagines que les autres ne peuvent pas te voir... Virginia ouvrit les yeux. Charlie se léchait les lèvres et reniflait. Des soubresauts agitaient son slip... Bon, allez, on s'y met." (p 82)
Les parents ne sont pas mal non plus : le père un homme "moyen", gentil, chronomètre le temps qu'il met à toute heure et en toute saison pour revenir de la gare et la mère s'habille comme pour une soirée quand elle reçoit "nos amis de la télévision" et son décolleté se couvre de plaques rouges...

Suite à son passage télévisé, Virginia reçoit deux lettres ; la première d'une femme, Mrs Robinson, qui veut lui faire rencontrer quelqu'un, Ulick ; l'autre lettre provient du "professeur", avec lequel elle va au concert depuis quelques années. Veuf et nettement plus agée qu'elle, le professeur a l'air d'hésiter à faire sa demande...
C'est sa lucidité qui est émouvante et drôle en même temps ; Virginia est sans illusion sur elle-même et s'accepte telle qu'elle est. Mais la pression sociale est forte, alors pourra-t-elle conserver sa façon de concevoir la vie ?
La fin du livre montre que ce qui est drôle peut devenir cruel... En tout cas, Angela Huth a parfaitement réussi son coup : nous entraîner dans une histoire qu'on ne lâche pas, nous divertir, tout en nous montrant nos multiples travers. Un très bon moment de lecture !

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27 janvier 2017

"Va et poste une sentinelle" de Harper Lee * * * * * (Ed. Le livre de Poche ; 2015)

vaCette histoire est la suite de celle racontée dans le grand classique des écrivains du Sud des Etats-Unis qu'est "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur". On retrouve immédiatement le style d'écriture, l'ambiance qui nous avait tant plu et on se coule dans le bouquin comme si on ne l'avait jamais quitté... Jean Louise dite "Scout" a grandi, elle a maintenant vingt-six ans et vit à New-York, elle revenue pour les vacances à Maycomb, Alabama, où elle a grandi et où elle détonne par son franc-parler et son originalité ; on est dans les années cinquante, la grande époque de la lutte des noirs américains pour leurs droits civiques.

L'auteur nous parle de l'adolescence de la jeune fille, de tous ses bons souvenirs de Maycomb, de ses rapports avec les gens qu'elle aime et qui l'aiment : son père, Atticus Finch, avocat juste et compétent, l'employée noire Calpurnia qui l'a élevée, Jem son frère, tombé mort brusquement d'un arrêt cardiaque comme leur mère de nombreuses années plus tôt, Tatie Alexandra et  Oncle Jack, frère et soeur d'Atticus, ainsi que les amis de toujours Dill et Hank surtout ; Jean Louise se remémore leurs jeux et la grande liberté dont ils bénéficiaient.
Et puis, un jour, à peu près au milieu de ses vacances, elle suit secrètement son père et son "presque" fiancé Hank, à une réunion : un conseil des citoyens de Maycomb ; là, elle tombe des nues et sa déconvenue est immense, elle qui avait fait de son père un dieu... Elle n'avait pas fait suffisamment attention à New York, mais la cour suprême a déclaré la fin des inégalités dans les écoles ; est-ce acceptable dans les Etats du Sud que le Nord - le gouvernement fédéral - leur disent ce qu'ils doivent faire au sujet des Noirs, dans les écoles ?

Extrait (p 228) : "Jamais je n'ai appris à penser "les Nègres". J'ai grandi entourée de Noirs, mais c'étaient Calpurnia, Zeebo l'éboueur, Tom le jardinier, et tous les autres. Il y avait des centaines de Noirs autour de moi, c'étaient eux qui travaillaient dans les champs, qui ramassaient le coton, qui réparaient les routes, qui sciaient le bois avec lequel nous construisions nos maisons. Ils étaient pauvres, ils étaient sales et ils avaient des maladies, certains étaient fainéants, indolents, mais jamais, pas une seule fois, on ne m'a donné à croire que je devais les mépriser, les craindre, leur manquer de respect, ou que je pouvais me permettre en toute impunité de les maltraiter."

Heureusement, Harper Lee n'a pas oublié de regarder les choses de la vie avec un certain humour : ses angoisses quand elle était toute jeune et qu'elle croyait qu'elle allait avoir un bébé parce qu'un garçon l'avait embrassée sur la bouche, le bain de minuit avec Hank dont toutes les commères de Maycomb parlent le lendemain, ses anciennes camarades de classe qui ne vivent maintenant qu'à travers leur mari...


L'ensemble fait un livre fort, passionnant, très réussi !

 

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