Les 2 bouquineuses ont aimé

01 octobre 2022

"Tout est roi" de Paul Serge Forest * * * (Ed. Équateurs ; 2022)

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Prix Robert-Cliche du premier roman 2021

Hésitations... avant de parler ici de ce livre ; mais comme nous l'avons lu d'une traite, et qu'il est bien écrit, et qu'il est intéressant, même très intéressant, ça valait le coup.

Original, bien mené, complètement foutraque, bizarre, intelligent, propice à la réflexion et à la discussion, avec plein - trop ! - de références au sexe, stupéfiant. avec beaucoup  - trop ? - de références aux drogues.. Un OLNI : Objet Littéraire Non Identifié, dont la parution n'est pas passée inaperçue et a été saluée par la presse, les libraires et les lecteurs. 
L'auteur, médecin à Montréal, apporte une pierre supplémentaire à la construction de la littérature québecoise contemporaine ; originaire de la Côte-Nord (partie nord du golfe du fleuve Saint-Laurent), Paul Serge Forest a écrit un livre qui ne ressemble à aucun autre.

Toute l'histoire tourne autour de l'"ori", une nouvelle couleur, d'un drôle de japonais, de deux jeunes filles et de la pêche aux mollusques, activité principale de cette région ; de nombreux personnages, des péripéties étranges... Conte à la fois surréaliste, déjanté, qui va on ne sait trop où, parti d'un récit familial et d'une apologie des fruits de mer, où l'extraordinaire et un humour décalé guettent à chaque page...
Dans le décor superbe de cette Côte-Nord, l'auteur dit avoir voulu faire voir par l'esprit une chose qui ne serait pas visible par la vision physiologique ; sa formation et son travail de médecin l'incitent dit-il à rester très près du corps.

Une découverte littéraire étonnante et souvent enthousiasmante !

Premières phrases : " C'était entre la Pentecôte et la Trinité, entre la rivière Pentecôte et la rivière Trinité. Chaque année, quelques fois pendant la semaine qu'elle durait, Rogatien Lelarge reprenait conscience de cette coïncidence spatiotemporelle, s'en étonnait assez pour que ça le fasse sourire tout seul, et la gardait pour lui. Les deux fêtes ne sont pas très loin l'une de l'autre  dans le calendrier liturgique, comme les deux rivières sur la route 138... Si Rogatien, avant de crever, avait laissé un peu vieillir sa petite-fille Laurie, il aurait pu lui parler des fêtes religieuses et des rivières."

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02 septembre 2022

"Morel" de Maxime Raymond Bock * * * * * (Ed. Le cheval d'août ; 2021)

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Il prend au coeur et il prend aux tripes, ce livre-là ! Voilà encore un bel exemple de la très bonne littérature québecoise actuelle, sans cesse renouvelée, toujours étonnante !

Jean-Claude Morel, dont on suit la vie de façon non chronologique, fut un enfant pauvre du Faubourg à m'lasse de Montréal, puis un ouvrier non qualifié qui travailla à tous les grands chantiers de sa ville, pont Jacques-Cartier, immeubles, station de métro, autoroutes ; homme anonyme qui ressemble à "monsieur toulemonde" mais qui devient quelqu'un de passionnant sous la plume de l'auteur.
Marié jeune à Lorraine, cinq enfants rapidement, il est un père heureux même si  l'argent manque trop souvent ; et puis, un jour, la petite dernière tombe malade et ses parents n'arriveront pas à se remettre de sa disparition. Commencera alors une descente difficile, trop de colère contre la vie, trop d'alcool, trop de fatigue, Morel perd pied.
Il faudra que le temps passe, quinze ans avec une autre femme, puis quand il se retrouve seul, la survenue de sa petite fille, Catherine, qui essaiera de réparer sa famille endolorie...

La construction remarquable du récit  pemet de comprendre la personnalité du personnage principal, héros de la modernisation de la ville de Montréal mais anti-héros de la vie quotidienne ; elle est difficile la vie au Québec pour tous ces ouvriers du bâtiment, ces hommes sans instruction mais sûrement pas sans intelligence !
Et il y a l'écriture, le parler des milieux ouvriers québecois des années cinquante-soixante, des mots charmants et parfaits, des formules amusantes, très évocatrices.
Transformation radicale d'une ville, mise en parallèle avec l'évolution de l'existence d'un homme qui contribue à la construire : c'est un livre magnifique, très humain, un véritable coup de coeur ! Monsieur l'écrivain, nous attendons le prochain avec impatience ! Et merci !

Extrait p 54 : " Faque les français y ont ajouté des planches pour pouvoir traverser avec leurs carrioles, pis y ont rénové tout ça à mesure que ça s'endommageait. Avec des madriers, des briques et du mortier. Pis à la fin du dernier siècle, c'était plutôt avec un bout d'acier par-ci par-là, des cables de métal. Y avaient déjà de l'expérience avec la Tour Eiffel, tu-sais-tu c'est quoi la Tour Eiffel ?"

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31 août 2022

"Poussière dans le vent" * * * (Ed. Métaillé ; 2021)

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Ils s'appelaient Bernardo, Clara, Dario, Elisa, Horacio, Irving et Walter ; ils constituaient Le Clan, habitaient et étudiaient à Cuba, "croyaient à l'avenir radieux proposé par les pays socialistes", à la construction d'un pays où on vivrait dans la plénitude, les objectifs de développement et de prospérité étant dépassés tous les jours (p 107).
C'était au début des années quatre-vingt... Et le temps passa...

À l'anniversaire des trente ans de Clara en 1990, Bernardo le mathématicien de la bande fait écouter Kansas, Everything is dust in the wind ; tous se rendent alors plus ou moins compte qu'ils sont en train de changer, qu'il se passe quelque chose en eux-mêmes et dans leur groupe, et même s'ils ne peuvent clairement l'exprimer, qu'ils ne sont que de la poussière dans le vent.
L'auteur insiste sur ce qui arrive à ses personnages trentenaires, parce que plus rien ne sera jamais comme avant : certains vont disparaître, d'autres vont quitter l'île de Cuba, se séparer de leur conjoint, former de nouveaux couples, et l'un d'eux meurt dans des conditions non élucidées...

Construit comme un roman policier - deux des enfants nés de parents appartenant au Clan se rencontrent vingt ans plus tard et tombent amoureux l'un de l'autre - la recherche de la vérité sur l'origine d'Adela et sa quête d'identité seront le fil conducteur du récit.
Le caractère, le comportement et l'évolution au fil du temps de chaque personnage est analysé en profondeur : des héros du quotidien très attachants, c'est ainsi que Mr Padura nous les propose dans ce roman historique avec la traversée par Cuba de la période qui suit la chute de l'URSS, mais aussi roman social fait d'intrigues amicales et amoureuses, de trahisons et de sentiments sincères.

L'ensemble, malgré quelques tics de style ( après tel ou tel événement, plus rien ne sera comme avant...) et parfois quelques longueurs, est plutôt réussi, agréable à lire, très instructif avec des moments forts, intenses et une humanité débordante ; celles et ceux qui aiment leur pays mais qui doivent le quitter et partir en exil reconnaîtront les ressentis des personnages, déchirés et ne trouvant jamais vraiment de chez eux.

La peur est omniprésente chez ceux qui vivent, quittent ou reviennent à Cuba ; la dénonciation de la période spéciale des années 1990 sur l'île est forte et implacable ! Pénuries, absence de travail, coupures d'éléctricité, incertitudes sur l'avenir... Les rêves sont devenus cauchemars.

L'auteur mêle à ses accusations l'amour qu'il éprouve pour le peuple cubain ; ses personnages ont de l'intensité et leur résilience est étonnante.
À lire pour découvrir un partie de l'histoire de Cuba et les cubains.

Premières phrases : " Adela Fitzberg entendit la sonnerie de trompettes réservée aux appels familiaux et lut sur l'écran de son iphone le mot madre. Sans réflechir, car elle savait d'expérience qu'il valait mieux s'en abstenir, la jeune femme fit glisser son doigt sur l'icône verte clignottante. Loreta ? demanda-t-elle, comme si quelqu'un d'autre que sa mère avait pu l'appeler. Trois heures plus tôt, à l'heure du petit déjeuner, tandis qu'elle avalait avec le manque d'entrain matinal qui la caractérisait un yaourt faussement grec, mais peut-être vraiment light, accompagné de céréales et de fruits, et qu'elle humait le parfum revigorant du café que Marcos préparait chaque matin, la jeune femme avait ressenti la tentation de consulter son téléphone."

 

pave_2022_250 (627 pages)

 

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20 août 2022

"Murène" de valentine Goby * * * * (Ed. Babel ; 2019)

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Eh bien, c'est quelque chose cette histoire ! Jamais nous ne nous serions crues capables de lire un récit pareil !

L'hiver 1956 très rigoureux, un beau jeune homme de vingt-deux ans, un panneau danger caché sous la neige et un terrible accident improbable... Blessé à mort, le corps en étoile dans la neige, les souvenirs récents envolés, peut-il survivre ?
Le jeune homme, François Sandre, mettra des mois à se remettre à l'hopital puis dans sa famille ; mais les médecins n'ont pas pu sauver ses bras ; commence alors une période très difficile, faite de doutes - cette vie vaut-elle la peine - mais aussi d'espoirs - un appareillage est possible, il y a l'amitié et peut-être l'amour - de retour de l'envie de vivre, malgré tout.

Le récit serait insupportable sans le génie d'écriture de l'autrice : maîtrise parfaite de l'écriture qui nous transmet les ressentis du blessé, de ses parents, de sa soeur. Chacun essaie, avec et par amour, de vivre cet événement imprévisible et inimaginable.

Et puis, un jour après l'autre, le bout du tunnel s'éclaire pour François : nager, comme la murène qu'il a vue à l'aquarium ? Donner des cours d'anglais puisqu'il est bilingue grâce à sa mère ? Faire partie de l'Amicale sportive des mutilés de France ?

Il a des parents couturiers, François Sandre, qui ont l'habitude d'habiller toutes sortes de corps, d'adapter les tissus aux singularités des gens, et de travailler sur des mannequins-bustes sans bras .. À l'Amicale des handicapés, on commence à parler de jeux olympiques et de handisports, même si ce n'est que le début... Une certaine Nadine va traverser la vie du jeune Sandre, peut-être le préparer pour le grand amour...

Et il se métamorphose, François, c'est le "mutant magnifique" dit l'autrice dans une interview ; ce qui au départ de la lecture semblait tellement horrible qu'on avait presque envie de refermer le bouquin et de se dire ce n'est pas pour moi, évolue d'une telle façon que ce que l'on se dit à la fin, c'est que la vue d'une personne handicapée ne résonnera plus en nous de la même façon qu'avant et surtout que l'être humain est extraordinaire dans sa capacité d'acceptation et de rebondissement !
C'est ce qui s'appelle la résilience, non ?
Un livre exceptionnel, à lire même si le début de l'histoire fait peur...

Extrait p 204 : " Quand même, il te manque la danse, dit Sylvia. Elle met un disque, ramène dans la pièce les violons qui font vibrer la peau, préparent aux mouvements gracieux. Elle lui apprend le saut de chat, presque un sur place, les ronds de jambe qui ancrent dans le sol, le pas de bourrée qui te soulève à peine, les entrechats - c'est sans danger, à ras de plancher on ne vacille pas même sans le balancier des membres supérieurs. Elle passe un bras autour de sa hanche, le guide dans un lent pas de deux qui les soude. Tu te débrouille pas mal elle dit, mieux qu'un ficus."

 

 

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13 août 2022

"Indian Creek" de Pete Fromm * * * (Ed. Gallmeister ; 2017, publication originale 1993)

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L'auteur nous raconte ce qui semble être une histoire vraie, la sienne, quand il a passé tout un hiver isolé dans les Rocheuses (Idaho / Montana) ; à l'époque, c'était un jeune type qui avait reçu une éducation solide mais qui n'avait quand même pas grand chose dans la cervelle... Au début du récit il est particulièrement agaçant, à se demander ce qu'il fait là, et s'il n'est pas en train de manquer une fête quelque part, avec ses copains...

Les premières pages sont donc un peu éprouvantes, pour nous lectrices et lecteurs ! Allons-nous passer tout le bouquin avec ce crétin - c'est lui qui le dit - qui gémit sur son sort, ne sait pas faire grand chose si ce n'est déprimer ? Il s'est pourtant proposé de lui-même pour garder des millions d'oeufs de saumon implantés dans un bras entre deux rivières, attiré par la découverte du monde sauvage. Mais une fois mis au pied du mur, le narrateur n'est pas très fier : tout l'inquiète, surtout cette solitude terrible de l'hiver dans les montagnes. La chasse n'est pas non plus évidente pour lui, quelques scènes à ce sujet sont désagréables...
L'auteur n'est pas tendre avec lui-même, ce jeune garçon très doué pour boire et faire la fête, mais qui se lance sans réfléchir dans toutes sortes d'aventures... Pourtant, là, l'évolution va être profitable et spectaculaire, donc il a fait un bon choix : le froid, la nécessité de s'en sortir dans ces grands espaces enneigés sans personne à proximité, quelques épreuves douloureuses vont faire de Pete Fromm un homme, celui qu'il rêvait de devenir.
Il est partie avec la chienne qui lui a été offerte, Boone, et qui sera une compagne fidèle et joueuse ; des livres, de nombreuses observations, un peu de pratique, vont le changer totalement en particulier dans ses rapports au monde sauvage et ses relations aux autres.

Malgré un début peu prometteur, l'ensemble du livre est vraiment intéressant : bien sûr il fait très froid l'hiver dans les Rocheuses, mais il peut y avoir en plus des vagues de grand froid à - 40 °C et là la vie devient très compliquée ; la présence des chasseurs qui prennent leur plaisir à tuer des animaux magnifiques va aussi le faire changer, tuer pour manger oui, mais seulement pour manger...
L'écriture simple et assez classique, fait ressortir l'exceptionnel des situations et la quête de l'essentiel, parfaitement présentés ici.

Premières phrases : " Après le départ des gardes, la tente que nous avions dressée me parut encore plus petite. Je me tenais devant elle, et un frisson que je croyais dû à une bourrasque me parcourut le cou. Allais-je vraiment vivre là-dedans désormais ? Serait-ce là mon foyer pour les sept mois à venir , Seul, durant tout un hiver ? Je jetai un coup d'oeil vers la rivière sinueuse, entre les parois sombres et accidentées du canyon qui découpaient déjà le soleil de ce milieu d'après-midi. Il n'y avait rien au-delà de ces murs de pierre et de verdure, si ce n'est les étendues sauvages de la Selway-Bitterroot, à l'infini. J'étais seul, au coeur même de la solitude."

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08 août 2022

"Brandebourg" de Juli Zeh * * * * (Ed. Babel ; 2022, première parution 2017)

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Nous sommes après la chute du mur et la réunification de l'Allemagne, à Brandebourg, petite ville de l'ex RDA, située à une heure de Berlin ; il y a là, à la fois des habitants anciens, ceux qui vivaient donc en Allemagne de l'Est, évitant les contacts avec l'extérieur et réglant leurs problèmes entre eux, et de nouveaux venus qui fuient les grandes villes pour la campagne. Évidemment les uns et les autres ont des histoires et des désirs assez différents...
Dans cette petite communauté, les frictions sont inévitables, mais le récit est plutôt tranquille dans les premières pages ; on comprend vite que certains habitants d'origine ont cependant un important contentieux entre eux, et ce depuis longtemps.

Puis les choses accélèrent : un riche homme d'affaires, entraîné par un ami a acheté des terres dans une vente aux enchères, un naturaliste protecteur des oiseaux - la région possède des couples reproducteurs de combattants variés - et sa jeune femme Jule viennent de s'installer à côté d'un vieux brigand qui brûle des pneus pour embêter le monde, et une jeune cavalière férue de psychologie comportementale, Linda,  veut installer un élévage de chevaux. Côté habitants d'origine, il y a Kron, le vieux communiste qui ne veut pas de ce capitalisme qui se met en place, et son ennemi de toujours le vieux Gombrowski, dont on a du mal à savoir si c'est un faux gentil ou un vrai méchant ; leur haine réciproque date de leur enfance, et pouraît bien être un duel à mort...
D'autres personnages plus secondaires gravitent autour des principaux, comme Frederik, l'amoureux de Linda,  Élena l'épouse de Gombrowski, Hilde - mais quel jeu joue-t-elle, celle-là ? - Kathrin et Krönchen fille et petite fille du vieux Kron, et le maire du village, Arne ; chaque chapitre est consacré à un personnage, à ses pensées, ses actions, ses doutes voire ses regrets, face à la situation. Comment vont-ils tous réagir lorsqu'il s'avère quasiment indispensable d'installer un parc éolien pour assurer l'apport énergétique  de la région ? L'histoire devient alors de plus en plus tendue, aussi haletante qu'un roman policier.

Caractères fouillés, écriture aiguisée et agréable à lire, pas mal d'humour ; dans cette histoire de village avec en toile de fond un drame qui s'est déroulé en forêt il y a plus de vingt ans, chacun semble "enfermé" dans sa vie : la préservation de l'environnement et la réunification allemande servent à l'auteurice à montrer la confrontation de plusieurs mondes, passé - présent, urbain - rural, et que les évolutions nécessaires sont sans doute complexes, les êtres humains ainsi que leurs relations étant également extrêmement compliqués...

Quelques phrases bien senties, justes et amusantes comme " La soif de ragots était une démangeaison, et tout le village se grattait." (p 413) allègent cette histoire par ailleurs authentique, Juli Zeh expliquant dans l'épilogue s'être inspirée de faits réels.

Extraits p 195 : " Au-delà du fait qu'ils étaient personnellement concernés, la simple existence des combattants variés rendait le projet farcesque. On n'investissait pas des millions dans une zone protégée financée par l'Union Européenne pour la dénaturer en y installant des éoliennes."

p 244 : " La forêt n'était pas un endroit où on s'attardait de son plein gré. On y allait pour faire du bois. Ou pour chercher des girolles qui se vendaient bien à Plauzitz. Ou encore pour participer à une battue avant de repartir avec un demi sanglier. Les habitants d'Unterleuten préféraient passer leur temps libre ailleurs."

 

pave_2022_250( 600 pages)

                     

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25 juillet 2022

"Homesman" de Glendon Swarthout * * * (Ed. Gallmeister ; 2021, première parution en France 1992)

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Le personnage principal de ce récit pourrait bien être les grandes plaines de l'Ouest américain, au moment de sa conquête au milieu du XIXème siècle ; ou bien c'est une femme extraordinaire, une "vieille fille" d'un peu plus de trente ans, Mary Bee Cuddy, qui tient le coup toute seule dans sa ferme et qui va accomplir un acte héroïque ; ou alors ce sont ces quatre femmes, qui comme d'autres ont tant subi de malheurs et de difficultés, en particulier en ce concerne leur maternité, qu'elles ont perdu la tête et sont devenues folles, toquées...

À première vue, elle a l'air plutôt triste cette histoire, et elle l'est ; mais il y a aussi de l'humour, de la grandeur dans la force de nombreux personnages, une humanité parfois étonnante et la transformation d'un voyou en quelqu'un de plus responsable, qui fait que le récit séduit et se lit plutôt agréablement.

La dure conquête de l'Ouest vue par des femmes... C'est original, et ne ressemble à rien de déjà lu sur le sujet. On n'en a que très peu parlé des femmes dans les plaines, ou alors pour citer des rapts et des viols commis par des indiens, ou pour raconter leur mort précoce ; alors que là, l'auteur s'attache à comprendre leurs soucis et leurs chagrins, à montrer leur courage face à une vie épouvantablement dure à laquelle elles n'avaient pas été du tout préparées.

Une fois qu'elles sont complètement devenues cinglées, ne parlant plus et ne se levant plus, la décision est prise par le révérend et le petit groupe d'habitants pionniers, que les femmes soient rapatriées vers leur région, leur famille, leur ville d'origine ; il n'y a pas d'asile encore sur les nouvelles terres où s'installent les colons, et leurs maris pensent qu'elles ne servent plus à rien, même si certains pleurent leur épouse bien aimée...
C'est Mary Bee qui va conduire le fourgon des quatre personnes à ramener chez elles ; mais il faut un homme pour veiller sur toutes ces femmes, il faut un "rapatrieur", et celui que Mary Bee va choisir est un drôle de numéro...

Premières phrases : " À la fin de l'été, Line lui apprit qu'elle était enceinte de deux mois. Encore une bouche à nourrir. Et puis, dit-elle, elle était trop vieille à quarante-trois ans. Il aurait une tête comme un melon, dit-elle, ou un bec de lièvre, ou il serait infirme car Dieu devait être en colère après eux, après tout, voyez ce qui leur était déjà arrivé cette année. Au printemps, la maladie du charbon avait emporté tout le troupeau..."

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14 juillet 2022

"Carnets d'un moine errant" de Matthieu Ricard * * * * * (Allary Éditions ; 2021)

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Tout ce que vous avez toujours eu envie de savoir sur le bouddhisme thibétain et la vie de ses adeptes, en particulier celle du plus français des moines bouddhistes...

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Ce livre, absolument extraordinaire, raconte non seulement tout ce que Matthieu Ricard a pu faire de son existence, mais surtout comment s'est produite la transformation profonde de tout son être au contact de grands maîtres spirituels : d'abord Kangyour Rinpoché son maître-racine, puis Dilgo Khyentsé Rinpoché et enfin le XIV Dalaï-lama.
Comment ce jeune homme, fils de Jean-François Revel, écrivain philosophe académicien et de Yahne Le Toumelain, peintre et moinesse, brillant étudiant chercheur auprès du prix Nobel François Jacob et qui a une belle carrière à l'Institut Pasteur devant lui - peut-être un prix Nobel également ? - lâche tout sans hésitation pour devenir un simple moine ; il a su cependant conserver une attitude scientifique et dit-il " n'a jamais senti de tensions entre ses recherches en biologie moléculaire... et son apprentissage du bouddhisme auprès de ses maîtres." (p 59)

Comment cet homme intelligent et sensible se met au service de grands connaisseurs des textes bouddhistes, de penseurs remarquables ; il a su recevoir humblement et profiter des enseignements reçus, et ainsi se familiariser avec les fondements philosophiques du bouddhisme thibétain, dont il devint un expert et un gardien.

Comment cet homme animé d'un amour infini pour l'Autre, parcourt le monde inlassablement ; c'est un moine qui erre, c'est à dire qui marche, qui voyage, qui est en quête. Un coeur et un esprit ouverts, qui, de l'Himalaya aux rues de New York, transmet un message d'amour et de compassion appris auprès des érudits, dont il assure le sauvetage des écrits dans un Tibet envahi par la Chine.

Comment cet homme lumineux peut vous changer à son contact, fût-il écrit, lui qui a passé une grande partie de son existence à méditer dans la solitude : 
" Hors d'atteinte du monde, l'hermitage permet de faire un avec ce monde et de ressentir profondément l'interdépendance de toutes les choses et de tous les êtres, au lieu de rester confiné dans la bulle de l'égo ". (p 120)

S'il fallait "résumer" son message à quelques mots, ce pourrait être : amour altruiste et compassion. Ou encore : prions pour que le monde soit libéré de la souffrance. Ou aussi, en un seul mot : bienveillance, ou humilité...

Comment ne pas se sentir au mieux au moment de terminer ce livre et de le placer à son chevet pour une prochaine relecture ? Un récit tellement riche, qu'il faudra s'en emparer régulièrement pour changer son regard sur le monde ; un récit très bien écrit, Matthieu Ricard a non seulement de grandes qualités de photographes mais c'est aussi un très bon écrivain. L'auteur, très sérieux la majorité du temps, ne peut s'empêcher de glisser des anecdotes rigolotes ou de raconter des moments cocasses ; le récit est très vivant, passionnant, captivant.

Est-il vraiment, comme on le dit, l'homme le plus heureux de la terre ? A-t-il trouvé un sens à la vie ? Eh bien lisez... et vous saurez.

Dédicace du livre : " N'oublie pas le maître, Prie-le tout le temps. Ne laisse pas ton esprit vagabonder, Observe sa nature. N'oublie pas la mort. N'oublie pas les êtres, Prie pour eux avec compassion. 
Dilgo Khyentsé Rinpoché.

 

pave_2022_250 (754 pages)

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13 juillet 2022

"Mille secrets mille dangers" * * * * (Ed. Le Quartier ; 2021)

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Le titre : "Votre corps : mille secrets mille dangers" est celui d'un livre que Yolande, la mère d'Alain, consultait du matin au soir, dévorée d'angoisse au sujet de la santé de son enfant... Il faut dire que le couple des parents d'Alain était en crise grave, que le père s'était jeté dans le travail pour ne pas être à la maison, et qu'Alain lui-même avait des problèmes de "ventre", il a la même maladie que son père. Le lecteur ne saura pas de quelle maladie il s'agit, juste qu'elle est suffisamment douloureuse et invalidante pour leur gâcher la vie.

Ce récit qui raconte la journée des noces d'Alain et de Virginie avec des retours sur un certain nombre de souvenirs, est extrêmement humain et attachant ; le lecteur ou la lectrice a du mal à se détacher du livre une fois celui-ci terminé. Les personnages sont formidablement présents, les épisodes de vie pas tous très drôles mais analysés avec beaucoup de finesse.
La construction est remarquable, et si au début on se demande un peu qui est qui, la lecture est fluide au bout d'une quarantaine de pages et les questions trouvent rapidement leur réponse.

C'est le mariage d'Alain (et de Virginie) qui est le fil conducteur de la narration ; cet homme de vingt-huit ans, d'origine libano-égyptienne, bien que très amoureux et persuadé qu'il épouse la femme de sa vie, reste hanté par les disputes et le divorce de ses parents, sa maladie de ventre, le stress, les angoisses et les insomnies dont il a du mal à se débarrasser et qui réapparaissent régulièrement ; on suit ses relations amicales en particulier avec Mym dont on sait très vite qu'elle est maintenant décédée, ses rapports compliqués avec son cousin Édouard, mécanicien, qui vient le chercher en dépanneuse au lieu de la Mustang prévue, oublie les alliances et convie un personnage qui n'a pas sa place dans ce mariage...
Mais il y a plein de moments drôles et tendres...

En plus d'un beau talent d'écriture, c'est avec beaucoup d'honnêteté et une étonnante sincérité, qu'Alain Farah se raconte dans cette autobiographie sans complaisance ; une histoire intéressante, bien écrite et bien menée ! Encore un très bel éxemple de l'évolution passionnante de la littérature québecoise.

Extrait p 324 : " C'est le jour de son mariage. A est assis sur le siège des toilettes, le pantalon baissé, la tête entre les mains. Le souvenir de cette scène lui revient, plus vif que jamais. La vitre qui se fracasse, les briques, la violence qui sortait de lui, ses cris, la silhouette ramollie de B, les yeux noirs de B, et la peur dans son visage, et dans celui de E, confus et tétanisé. A s'effondre intérieurement. Les insultes criées dix ans plus tôt à B, il les entend mot pour mot, comme si elles lui sortaient du ventre en ce moment mëme. Il entend les pas de E qui crissent derrière lui..."

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26 juin 2022

"Aquarium" de David Vann * * * * (Ed. Gallmeister ; publication originale 2015)

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La jeune Caitlin pouvait-elle imaginer, quand elle se mit à converser régulièrement avec le vieil homme devant les poissons des aquariums de Seatle, où allait les mener cette rencontre ?

Quelle claque ce livre ! Au point que nous avons songé à en arrêter la lecture à certains moments un peu terrifiants... Si vous pensez que votre famille est vraiment désespérante, cette lecture remettra les pendules à l'heure !

Elle n'a pas une vie très marrante, Caitlin ; levée tôt le matin parce que sa mère mécanicienne au port la dépose à l'école avant de commencer son travail à sept heures, sans aucune autre famille, elle a heureusement une bonne copine, la belle et douce Shalini, douze ans également, et la perspective d'aller, entre la fin des cours et le moment où sa mère peut venir la chercher, observer intensément les poissons, méduses et crustacés si fascinants.
Mais ce vieil homme, gentil, et qui a l'air de l'aimer tendrement, qui est-il ? Que lui veut-il ?

Quand la mère de Caitlin découvrira ce qu'il se passe, elle sera folle de rage, il n'y a pas d'autres mots, et Caitlin découvrira un pan entier de la vie de sa mère et une partie de l'histoire - très triste - de sa famille ; c'est très fort, violent mais on ne regrette pas du tout cette lecture, au contraire, parce qu'on apprend beaucoup...

L'amour des animaux et de la vie sous-marine sont magnifiquement décrits, d'une façon générale la langue est superbe. et l'expression très évocatrice.
La force des sentiments, qu'ils soient de haine ou d'amour dans une famille est analysée de façon originale et crue, révélant les traumatismes de l'enfance et leurs conséquences à long terme.
Ce qui est écrit là, est tellement proche de nos émotions personnelles par moments, qu'on se dit que l'auteur ne recule devant rien pour expliquer qu'on ne connaît jamais vraiment l'autre, fut-ce quelqu'un de très proche,- une existence ne peut jamais vraiment en connaître une autre - qu'on ne sait jamais ce qu'il ou elle pense réellement, que les crises peuvent être extrêmement violentes, mais que le pardon peut aussi exister...

Extrait p 113 : " Je m'enfouis sous la couette et me roulai en boule comme un poisson pulmoné attendant la pluie. Une hibernation, sauf qu'on l'appelle estivation puisque c'est pendant les chaleurs de l'été, et non le froid de l'hiver. Quand tout est insoutenable, que l'exposition aux éléments est trop intense, l'air trop chaud à respirer. Ma mère est la meilleure personne sur terre, la plus généreuse, la plus forte, mais c'était sa saison sèche, cette époque où elle était davantage une tempête qu'une personne, une poussière soufflée par le vent, prenant de la vitesse depuis un lieu vaste et sans source, je savais alors que je devais me cacher".

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