Les 2 bouquineuses ont aimé

16 novembre 2017

"Noël à la petite boulangerie" de Jenny Colgan * * * (Ed. Prisma ; 2017)

515isCHeiOLMerci à Babelio et aux éditions Prisma

En Cornouailles, sur la petite île de Mount Polbearne où Polly la boulangère surdouée  s'est installée dans un phare, avec Huckle  son chéri et Neil son macareux - oui oui l'oiseau marin - la vie n'est pas un long fleuve tranquille.
Kerensa la meilleure amie de Polly est mariée à Reuben, le meilleur ami de Huckle ; le richissime Reuben, d'origine américaine comme Huckle, a dû faire un voyage d'affaires mais son départ coïncidant avec la date anniversaire de leur mariage, son épouse lui en a voulu et est partie faire la fête sur le continent. Et ce qui devait arriver arriva, une fois, une seule, Kerensa a trompé son mari, avec un grand brésilien très brun. Son mari lui est roux, tout ce qu'il y a de roux. Tout cela ne serait pas si grave si quelques mois plus tard, la dite Kerensa ne s'apercevait qu'elle a fait un déni de grossesse et qu'elle va bientôt accoucher... Mais qui est le père ? Reuben, tout à sa joie, organise une phénoménale fête de Noël et a du mal à comprendre la mélancolie de sa femme qui a très peur de mettre au monde un géant brun...

Extrait (p 233) : "Polly songea mélancoliquement au projet que Huckle et elle avaient fait initialement : rester au lit chez eux, à boire du champagne. Pourquoi ne s'y était-elle pas simplement conformée ? Pourquoi tout était-il devenu si insensé et hors de contrôle ?"

Polly qui n'a jamais connu que sa mère, est contactée dans le même temps par une certaine Carmel qui lui dit que justement son père est en fin de vie et voudrait la voir. Elle va devoir décider si oui ou non elle se rend à l'hôpital, qui sera bien entendu le même que celui où son amie va accoucher.

Il faudrait aussi qu'elle arrête de travailler autant et se décide : veut-elle oui ou non se marier avec Huckle qui n'en peut plus d'attendre ?

Derrière la drôlere de certaines situations et une écriture légère et enjouée, il y a des questions sérieuses : l'être humain doit faire des choix et donc fait parfois des erreurs, avec des conséquences qui peuvent être graves.

Eh bien, finalement, pourquoi pas un "livre doudou" de temps en temps ? Un conte de Noël qui donne le moral, se lit rapidement et avec intérêt, ce n'est pas à négliger... Livre "feel good", livre qui fait du bien !

Premières phrases : " Cette histoire se déroule au moment de Noël, mais elle trouve en réalité ses racines au printemps précédent, avec un "événement très fâcheux". C'est un peu dommage que celui-ci soit survenu à cette saison et que nous allions peu nous y intéresser, car Mount Polbearne, cette petite île des Cornouailles, est magnifique en cette période de l'année. Une chaussée mène à ce village typique, qui était autrefois rattaché au continent avant que le niveau de la mer ne monte. Aujourd'hui, la marée recouvre la vieille route pavée deux fois par jour, ce qui en fait un lieu de résidence à la fois très romantique et extrêmement peu pratique."

 

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15 novembre 2017

"La vengeance des mères" de Jim Fergus * * * * (Ed. Pocket ; 2017)

51pQ934ztfL"La vengeance des mères" est la suite du superbe "Mille femmes blanches" (paru en 1998) qui racontait comment le chef amérindien cheyenne Little Wolf avait demandé au président américain de l'époque (1874) Ulysses S. Grant de bien vouloir échanger mille femmes blanches contre mille chevaux, son but étant de sauver sa tribu et d'essayer de réussir son assimilation ; s'ensuivit un programme gouvernemental secret de mariages entre les deux peuples, raconté par les journaux intimes d'une des femmes concernées, May Dodd.

Quand "La vengeance des mères" commence, en 1876, il y a eu un terrible massacre : le colonel Ranald Mackensie a attaqué le camp de Little Wolf malgré les accords passés et le drapeau blanc qui flottait au milieu du village. May Dodd  trouve alors la mort, comme beaucoup d'autres ; mais des amies de May, les soeurs Kelly, Margaret et Suzanne, des jumelles rousses mariées elles-aussi à des cheyennes survivent, par contre leurs époux et leurs enfants meurent pendant les combats et la fuite dans le froid terrible. Ce sont elles, les jumelles, qui veulent se venger ; elles prennent la plume pour raconter ce qui s'est passé lors de l'attaque de mars 1876 puis parler de leur errance dans les immenses espaces des grandes plaines ; les indiens Lakotas de Crazy Horse ont accueilli les survivants dans un premier temps mais tous les indiens sont à cette époque recherchés, pourchassés, tués. Les chefs voudraient mettre les leurs à l'abri mais c'est impossible bien que les indiens aient la réputation d'être aussi légers que le vent dans leurs déplacements ; des éclaireurs indiens ennemis renseignent les soldats et c'est une sorte de génocide qui aura lieu...
Un nouveau -et dernier - groupe de femmes blanches arrive : de différentes origines mais rarement de la bonne société, ces femmes qui ont entendu parler du programme, sont venues abandonner là une existence précédente et refaire leur vie en se mariant avec un indien. Mais elles arrivent un peu tard...
Les soeurs Kelly vont essayer de veiller sur elles. Parmi ces dernières arrivées, il y a  Molly, une échappée de prison, qui va ajouter ses écrits à ceux des jumelles.

On ne s'ennuie pas une seconde à cette lecture qui nous transporte en d'autres temps et d'autres lieux : il y a des "pow-wow", des attaques de trains avec des enlèvements, des calumets fumés et des tipis, une créature mi-homme mi-femme, une belle histoire d'amour, une bataille féroce...

"Le monde véritable se cache derrière le nôtre" disent les indiens ; les femmes qui ont vécu avec eux ont fini par croire elles aussi qu'un être humain peut changer de forme et devenir par exemple un faucon, comme Hawk, le mari de Molly.
De très beaux portraits de femmes, écrits par un conteur habile et fin psychologue émaillent ce journal à deux voix, celles de Molly McGill et de Meggie Kelly 

Le récit n'est pas triste et même souvent assez drôle quoique poignant ; et, quoique certains indiens soient capables de cruautés, on se demande parfois qui sont les sauvages !

Extrait (p 34) : "Moi, c'est Meggie Kelly, et avec Suzie, ma soeur jumelle, on a décidé de prendre la plume. Un crayon, quoi. Il nous reste plus rien à nous, moins que rien. Le village de notre Peuple est détruit, tout ce qu'on avait a brûlé. Nos amis massacrés par les soldats... nos petites filles mortes de froid pendant cette horrible marche dans ces montagnes pleines de cailloux. C'est comme si on ne sentait plus rien, on est nous-mêmes à moitié mortes. Et de nous, ce qui reste, c'est nos coeurs, des coeurs de pierre maintenant. Maudit soit l'Etat américain ! Maudite soit son armée ! Cette humanité de sauvages, les Blancs comme les Indiens ! Et le Bon Dieu dans les cieux ! Faut pas prendre ça à la légère, la vengeance d'une mère, vous allez voir ce que vous allez voir..."

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06 novembre 2017

"Des femmes remarquables" de Barbara Pym * * * (Ed. Belfond ; 2017 , première édition 1952)

51O0gxl_a3LLa finesse et la malice de l'humour anglais dans les livres de Barbara Pym ! Délicieusement "vintage" comme le dit la couverture, ce texte se lit un sourire aux lèvres...

Miss Mildred Lathbury, "vieille fille" d'une bonne trentaine d'années et grande coupeuse de cheveux en quatre, partage sa vie entre la paroisse dont le pasteur Julian Mallory et sa soeur sont ses amis, quelques connaissances et un petit travail au centre d'aide sociale le matin. Elle s'occupe beaucoup des autres, mariages et autres problèmes de couple ou de famille semblent être de son ressort ; elle est pleine de bonté, rend service et sert des tasses de thé pour réconforter son prochain.
Fille de pasteur, de son propre avis physiquement plutôt quelconque, cette femme "ordinaire" a ce regard distancié sur les choses de la vie quotidienne qui donne du sel à leur description ; c'est piquant, amusant, plein de petites remarques qui tapent dans le mille !

L'histoire se déroule dans les années 50, sur quelques mois, entre l'arrivée et le départ des voisins de Mildred, les Napier ; Mrs Napier est anthropologue, tient mal sa maison et n'a pas le temps de faire à manger à son mari, au grand étonnement de Mildred. D'autre part, une femme encore assez jeune, veuve de pasteur, va venir séduire Julian Mallory et toute la paroisse craint alors que Mildred ne se sente mal à l'annonce de leurs fiançailles. Mais, en fait, il semble qu'elle aime être spectatrice plutôt qu'actrice, et qu'elle ait elle aussi, comme Barbara Pym des dons pour les études anthropologiques...

A lire entre deux bouquins très (trop ?) sérieux, pour un bon moment de détente avec une littérature subtile et charmante.

Extrait (p 275) : "... Je sais combien vous aimez résoudre les problèmes, remarqua-t-il en souriant. Les naissances, les mariages, et tout le reste. Peut-être était-ce vrai puisque je me retrouvais en permanence dans de telles situations, pensai-je, résignée. Se pouvait-il que la vie des autres m'intéressât plus que la mienne ?"

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21 octobre 2017

"Quand les oiseaux s'étaient tus" de Fred Houel * * * (Ed. du Masque ; 2017)

Prix du Masque de l'année 2017

41KcqOIGXaLUn roman policier, de facture assez classique, qui se passe dans la neige et le froid ; non, nous ne sommes pas en Islande mais dans l'Antarctique, sur la petite île isolée de Port Scott située tout près du cercle polaire et qui dépend de la Nouvelle Zélande. Il n'y a que deux habitants, les gardiens du phare, Jim Shackley et Thorn Mallory. Mais Thorn meurt dans ce qui semble être un accident, alors Jim appelle les secours : un capitaine de police Brad Morney et son adjoint Jack Dempsey, ainsi qu'une jeune femme médecin, Mary Seurley vont mettre quelques jours à venir sur le navire qui assure habituellement les liaisons, l'Aurore.
Quand les secours arrivent, ils ne trouvent sur place que le corps de Jim, un suicide ?

Unité de temps et de lieu, les évènements peuvent se produire ; c'est la fin de l'été austral et tous savent qu'il faut repartir au plus vite sous peine d'être coincé pour plusieurs mois... Mais Jack tombe malade et des oiseaux meurent sans raison apparente - une grippe aviaire ? - un terrible brouillard se lève dans le cimetierre, dont certaines tombes sont vides, le corps de Thorn disparaît - mangé par le phoque salopard ? - et de l'autre côté du Mont Terror, il y a eu une station Greenpeace qui devrait être abandonnée - mais l'est-elle vraiment ?

Que se passe-t-il donc sur ce petit bout de terre où non seulement le vent mais les balles sifflent aux oreilles de Brad, où la jeune et jolie doctoresse qui a fui son passé séduit un flic qui se croit usé et qui a été muté d'office pour avoir mis son nez où il ne fallait pas ?

A la fin, la boucle sera bouclée, le lecteur tenu en haleine par un bon suspens qui lui fait tourner les pages le plus rapidement possible pourra se détendre et il en saura un peu plus sur l'Antarctique et les recherches sur l'immortalité.

Un bon moment de tension puis de détente !

Extrait (p 23) : Pendant l'hiver, la température peut descendre jusqu'à - 60°c, l'été elle ne dépasse que très rarement 5°c. Les tempêtes de blizzard sont fréquentes et peuvent faire rage pendant des semaines dans un hurlement de fin du monde. Mais quand le vent ne souffle pas, le silence peut être si intense que l'on est assourdi par les battements de son propre coeur. L'île, balayée par les bourrasques et la neige, est cernée d'une mer qui charrie d'énormes blocs de glace tout au long de l'année. Durant le mois de mars, une fine pellicule se forme sur les eaux, ondulant tout d'abord au gré des vagues, pour finir par s'épaissir et se couvrir des nouvelles neiges."

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18 octobre 2017

"La chaise numéro 14" de Fabienne Juhel * * * (Ed. Babel ; 2017, première publication 2015)

51WBs3Ddj3LComment retrouver sa dignité et l'estime de soi quand elles ont été - presque - détruites ?
C'est la question que s'est posée Maria Salaün après qu'on lui ait rasé sa magnifique chevelure rousse ; nous sommes à la fin de la seconde guerre mondiale, à Saint-Brieuc et la jeune femme est unaninement condamnée pour avoir fait de "la collaboration horizontale". Mais Maria ne baisse ni la tête, ni les bras ; elle sait, elle, qu'elle aimait et qu'elle était aimée et qu'elle a vécu une histoire magnifique ! De quel droit son ancien ami d'enfance, celui dont elle n'avait pas voulu comme amoureux, est-il venu soi-disant la punir ? De quel droit les passants hurlent-ils "trainée", "putain", salope" ?
Considérant qu'elle n'a rien à se reprocher parce qu'elle n'a fait de mal à personne et que ses actes n'ont entraîné aucun problème à autrui, elle va rechercher ceux et celles qu'elle estime responsables de son humiliation (6 en tout) et les regarder en face, attendant des excuses... Heureusement, elle trouvera un peu d'aide sur sa route, des gens droits et sensibles, qui comprendront et la soutiendront.
Fille de restaurateur, elle a été tondue sur une chaise numéro 14, une "chaise de bistrot" constituée de six pièces de bois et de huit vis ; elle emmènera sa chaise dans sa quête de retour à la respectabilité.
Une jeune femme forte qui prend son destin en main et qui permet à l'auteure de revenir sur une page d'histoire de France peu glorieuse et d'exposer son point de vue original sur le sujet.

Extrait (p 214) : " ... Rousse. Flamboyante. Assortie à l'automne. C'est pourquoi Maria Salaün envisagea sa quatrième sortie l'après-midi même. Une préparation psychologique expresse s'imposait. Il lui fallait d'abord faire le vide dans sa tête pour parvenir au degré zéro de conscience. Ce travail en amont lui permettrait, le moment venu, et si les circonstances le nécessitaient, de s'abstraire d'une partie de la réalité. D'un côté, elle se préparait à remplir, sans faiblir, sa mission : sortir et marcher dans la rue jusqu'à son terme, soutenir du regard celui ou celle à qui elle venait réclamer des excuses ; de l'autre, elle s'habituait à nier la présence des passants qui n'étaient pas directement concernés par sa démarche. Aussi badauds, curieux et médisants n'étaient-ils plus que des ombres évoluant dans des couloirs parallèles."

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11 octobre 2017

"Les enfants Jéromine" de Ernst Wiechert * * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution 1946)

51iUzyggf1LQuel livre magnifique ! C'est bien un chef d'oeuvre, comme dit sur la couverture, une oeuvre majeure, pas assez connue. Il y a dans cet ouvrage le besoin et le désir de saisir, d'appréhender l'âme humaine dans toute son épaisseur, particulièrement celle des "petites gens".

Au centre du récit, Sowirog, un petit village, situé tout à l'est de l'Allemagne, dans une région appartenant aujourd'hui à la Pologne (Prusse Orientale) ; un village forestier, Sowirog veut dire "le coin aux chouettes", peu visité par les étrangers et dont les habitants mènent une vie simple et laborieuse, un village aux confins de l'Orient et de l'Occident.
A part l'instituteur, les gens qui habitent là n'ont guère d'instruction, mais une très grande foi en Dieu, et ceux qui savent lire n'ont que la bible à consulter.
Jons, le "héros" sera le premier à faire de grandes études, de brillantes études de médecine, sachant dès le début que sa plus grande ambition est d'être médecin des pauvres et d'exercer à Sowirog. Alors tous l'aident, le portent et l'attendent. Il ne les décevra pas.
Les personnages sont tous attachants car ils ont une grande profondeur : il y a un gentilhomme le seigneur von Balk, l'ancien maître d'école Stilling qui a épargné toute sa vie pour le jour où il aurait un élève à emmener vers des études, Korsanke le gendarme et Pontiek le berger, Kiewitt le laboureur, et les paysages de forêts et de lacs qui sont des personnages à part entière apportant calme et immersion dans la nature.

Le père de Jons, Jacob, est charbonnier ( fabricant de charbon dans une meule) ; il mène une vie exemplaire, droite et honnête et parle de façon admirable. La mère, Dame Marthe, est au foyer, elle s'occupe de ses sept enfants, mais semble loin d'eux, presqu'indifférente. "Marthe était là, prisonnière depuis vingt ans, prisonnière d'un mari et d'enfants, du labeur quotidien de jours ternes. Elle s'était vendue à un rêve et dès la pointe du jour le rêve s'était évanoui. Il n'était pas donné à tout le monde de trouver son bonheur auprès de la meule."

Il y a ce qui est raconté, ce que ce texte nous révèle des hommes et des femmes de ces lieu et époque ; mais il y a aussi la façon de raconter et là c'est vraiment sublime ! Une langue riche et belle, précise et poétique, qui avance lentement dans le fil du récit.
On suit Jons, celui qui voulait "remuer le monde", d'abord enfant, puis adolescent, puis jeune homme à l'épreuve terrible de la Grande Guerre ; comme ses camarades, il n'en revient pas indemne. Puis ce sont les années d'études, les maîtres qui le forment et l'installation dans son petit village.
Les années passent et c'est la montée du racisme antijuif et du nazisme proclamant la "race des maîtres", contrastant avec le "petit peuple".

Un chardonneret traverse comme un fil rouge le récit : dans une cage, puis sur un tableau, il semble accompagner Jons ; il y a aussi la rencontre avec un enfant prodige un jeune pianiste, que Jons retrouvera des années après leur première rencontre.

Une grande fresque familiale et historique s'étendant sur la première partie du XXème siècle, qui porte haut l'humilité et l'humanité et qui s'arrête aux portes de la barbarie annoncée...

Extrait (p 51) : Aucune chronique ne nous a encore rapporté l'histoire du village de Sowirog : la chronique ne parle pas des villages perdus. Ils s'étendent au bord des lacs et des marais de cette lointaine contrée de l'Est, avec leurs toits gris et leurs fenêtres voilées, avec d'antiques puits à potence et quelques poiriers sauvages aux talus pierreux des champs. La grande forêt les enserre et un ciel élevé où pendent de lourds nuages forme une voûte au-dessus d'eux. Une route sablonneuse les traverse, entre des jardins aux clôtures délabrées. Elle sort de vastes forêts et s'y perdensuite de nouveau."

 

 

 

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01 octobre 2017

"Martin Eden" de Jack London * * * * (Ed. 10/18 ; première parution 1909, en France 1926)

51OCXYL5PlLIl sortit et respira l'air à grandes bouffées. Cette atmosphère l'avait suffoqué et le bavardage de l'apprenti l'avait exaspéré. A certains moments, il avait dû se retenir pour ne pas lui fourrer la tête dans sa bouillie. Plus l'autre bavardait, plus Ruth semblait s'éloigner de lui. Comment pourrait-il, parmi ce troupeau de brutes, devenir jamais digne d'elle ? La tâche qu'il s'était donné le terrifiait, tant il se sentait handicapé par l'atavisme de sa classe. Tout se coalisait pour l'empêcher de s'élever, sa soeur, la maison de sa soeur et sa famille, Jim, l'apprenti, toutes ses connaissances, ses moindres attaches. Et il trouva un goût amer à l'existence." (p 56)

C'est le sujet du livre que ce drame dans l'existence du jeune Martin Eden : étant venu en aide à Arthur Morse attaqué par des voyous en pleine rue, Martin, un jeune matelot sans le sou est invité à dîner dans cette famille aisée et cultivée où il rencontre la jeune soeur d'Arthur, la merveilleuse Ruth. Il découvre le même soir ce qu'est une famille aimante, riche et par la même le fait qu'il ne fait pas partie de cette classe sociale. Il se promet alors de tout faire pour conquérir la jeune fille et mener une vie semblable, pas forcément par ambition mais parce que cela lui plairait vraiment. Il aime lire depuis toujours, s'intéresse à d'autres choses que ses compagnons matelots par exemple à la poésie. S'étant ouvert à Ruth de ses difficultés - orphelin à onze ans il s'est élevé seul et n'est quasiment pas allé à l'école - elle commence par lui faire découvrir la grammaire et les conjugaisons. A force de travail acharné et de lutte contre le sommeil et la faim, il se forme petit à petit, avec l'aide de la jeune fille qui vient de passer sa licence de lettres ; bientôt, l'élève dépasse le maître (qui ne s'en rend pas compte) et il réalise que ce qu'il souhaite c'est devenir écrivain. Mais il est déjà très difficile de vivre de sa plume et Martin passe par de longues périodes d'extrême pauvreté entre des moments un peu plus prospères quand il a réussi à vendre quelques nouvelles ou poèmes. Souvent les discussions avec sa "fiancé" - malgré l'opposition des parents Morse on les considère comme engagés l'un envers l'autre - montre à Martin que Ruth est très "conventionnelle" mais il ne l'en aime pas moins. Sa famille, ses connaissances, Ruth et ses parents, tous lui disent d'arrêter d'être fainéant et de choisir un vrai métier !

Jusqu'à un certain dîner chez les Morse où Martin, fatigué de sa journée dit enfin ce qu'il pense... " je ne m'assoirai plus à votre table, chérie. ils ne m'aiment pas et c'est mal de ma part de leur imposer une présence désagréable. Bon sang ! Ils me rendent malade. Et dire que dans ma naïveté j'avais cru que les gens qui occupaient les situations élevées, qui habitaient de belles maisons et qui avaient de l'éducation et un compte en banque, étaient tous des gens supérieurs !" (p 354)

Lire ou relire Jack London est une très bonne surprise : c'est une littérature vivante, forte, un texte qui va profondément fouiller l'humain, et témoigner que le désir d'écrire peut littéralement prendre possession d'un être. Témoignage également d'un mode de vie en Amérique datant du début du XXème siècle - les scènes de travail à la blanchisserie sont stupéfiantes -, dénonciation de l'admiration du succès et non de l'auteur ; mais l'ensemble est étonnamment moderne, tout à fait transposable au siècle suivant !

 

 

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23 septembre 2017

"A l'origine notre père obscur" de Kaoutar Harchi * * * * (Ed. Babel ; première publication 2014)

419ORa_dxqLA travers l'histoire de cette jeune fille enfermée avec sa mère dans une "maison des femmes", l'auteure aborde le thème de l'amour entre un enfant et ses parents et celui du confinement d'épouses sensées avoir commis une faute.
Nous sommes dans un pays arabe, Maroc ? et une femme vit, avec sa fille, et d'autres femmes, dans une maison dont elles n'ont pas le droit de sortir ; qu'a-t-elle fait pour avoir été chassée ainsi de la famille, rejetée par l'homme qui l'aimait et qu'elle aime toujours ? Sa fille la voit se débattre dans l'incompréhension, devenir littéralement folle de douleur et s'affaiblir progressivement derrière les hauts murs qui les emprisonnent. Elle quète un peu d'amour de cette femme dont elle se sent responsable, elle, la petite ; mais "la Mère" souffre trop sans doute pour donner un tant soit peu à sa fille. Pourtant elle parle parfois avec les autres femmes, les prend dans ses bras ; elles se soudent et essaient de se débarrasser des souvenirs qui les étouffent. Elles semblent attendre qu' "ils" viennent les chercher...

Au petit matin, les hommes leur déposent à manger ; et de temps en temps, l'un ou l'autre vient rendre visite à sa femme, qui va le supplier de la laisser sortir. Mais le mari refuse, toujours, embrasse sa femme, qui se laisse faire...

Un jour, pourtant, la Mère raconte aux autres femmes : la rencontre, l'attachement et le vertige de l'amour, l'homme qui lui dit que quand ils seront mariés, il lui présentera son fils aîné. La petite apprend ainsi qu'en plus d'un Père, elle a un frère.
Le plus difficile dans cette vie cloîtrée, est la promiscuité, permanente, entre ces femmes qui sont une dizaine ; pourtant naît entre elles une solidarité qui semble ne pas exister au dehors.
Puis un jour, épuisée, la Mère meurt ; la fille l'enterre et va à la rencontre de son père...

Entre les chapitres, des extraits de journaux intimes trouvés par la narratrice, où l'on comprend que pour l'une d'entre elles, il a suffi que sa belle-mère jaillisse un matin dans sa chambre à coucher, l'accusant d'avoir été avec un autre homme, pour que le mari qui se sent sali se range du côté de sa famille. Une autre, nouvelle, raconte la maison et ses curieuses habitantes. Et enfin, le carnet intime de la Mère qui permettra à sa fille de comprendre ce qui s'est passé.

Dans ce texte magnifique, la beauté de la langue frappe d'emblée : une écriture soignée, forte, qui dresse des tableaux par petites touches ; la douleur psychique qui devient physique, la vacuité des journées quand il n'y a rien à attendre, la peur et la lacheté souvent des hommes...

Un très beau livre, un chant bouleversant qui crie une douleur mais aussi un espoir. A lire absolument !

Extrait (p 31) : " Gorge nouée. Suffocation. Vertiges. Nausées. Envie brutale de fuir cette maison singulière, aux frontières de l'irréel, cette maison dont les femmes disent qu'elle est le vestige d'un temps ancien, archaïque, une maison de pierres aux chambres carrées, à peine meublées - un lit, une chaise, une tablette -, une maison sans la moindre trace de couleur où règne le silence des cimetières, l'obscurité des forêts, une maison entourée d'un terrain vague, construite à l'écart de la ville par des hommes aidés de femmes dans le but d'isoler d'autres femmes, la maison des délits du corps où l'on ne châtie ni ne violente, où on rééduque, jour après jour, au risque d'y passer des années, par la seule force de l'enfermement. Il faudrait dire de l'emmurement.
Aucun gardien, ici, ne surveille les femmes. Elles vivent sous le poids des règles familiales inculquées depuis l'enfance et sont devenues leurs propres sentinelles."

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22 septembre 2017

"Cent ans de solitude" de Gabriel Garcia Marquez * * * * * (Ed. du Seuil ; 1968)

41B5YjZ8w6LG. Garcia Marquez, écrivain colombien, prix Nobel de littérature 1982.

Plaisir fou de relire "Cent ans de solitude" de Gabriel Garcia Marquez et cette fois, de l'apprécier totalement.
C'est peut-être un de ces livres qu'il faut lire deux fois, une première fois pour faire connaissance avec cette littérature sud-américaine et la deuxième pour déguster, chaque phrase, presque chaque mot.

Inutile d'étudier le texte ici, il y a des fiches et des critiques nombreuses et bien faites.
On peut cependant dire que si l'écriture de G. Garcia Marquez est absolument magnifique et inimitable, elle correspond exactement au propos : l'histoire d'un village, Macondo, situé dans un pays d'Amérique latine jamais cité mais visiblement très aimé de l'auteur, et le récit des aventures rocambolesques des habitants, personnages grandioses et doués de caractères forts,  vivant dans la poussière et la chaleur. L'auteur s'intéresse principalement aux membres de la famille Buendia, à leur grande et belle maison, à leurs relations pleines de fantaisies et d'excès ; ces cent ans de Macondo et des Buendia seront traversés de conflits et de guerres, d'amours et de haines, de progrès technologiques, mais avec un peu - juste un peu - de surnaturel et de magie.

Une fresque humaine de grande ampleur dont le lecteur sort ravi, une lecture jubilatoire d'une grande richesse !

Premières phrases : "Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Bendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d'une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d'une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des oeufs préhistoriques."

 

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27 août 2017

"L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir" de Rosa Montero * * * * (Ed. Points ; première parution 2013)

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Comment dire ce qu'est ce livre ? Ce n'est ni un roman, ni une biographie, encore moins une autobiographie ; peut-être peut-on l'appeler un récit,  en partie, émaillé des remarques personnelles, des pensées de l'auteure sur les sujets abordés. Et ces sujets sont nombreux : avoir ou non des enfants, la soi-disant supériorité des hommes sur les femmes, les préceptes judéo-chrétiens comme tu honoreras ton père et ta mère, les bienfaits ou méfaits de la Science, l'importance des mots et de l'écriture...

Au départ, il y a une femme, la narratrice, écrivaine devenue veuve et bloquée sur un livre dont elle n'a plus envie, qui reçoit une demande de préface pour un texte assez particulier puisqu'il s'agit du journal de Marie Curie, une femme qu'elle a toujours trouvée fascinante. Ce petit texte d'une vingtaine de pages a été rédigé par Mme Curie pendant l'année qui a suivi la mort de Pierre Curie, décédé à quarante-sept ans écrasé par une voiture à cheval. L'éditrice pense que Rosa qui se trouve donc dans la même situation que Marie à l'époque, pourra écrire quelque chose de fort sur leurs deuils.
Mais ce n'est pas un livre sur la mort, ce n'est pas un livre sur le deuil ; c'est, à partir d'éléments de la vie de la grande Marie Curie, un ensemble de réflexions sur sa vie, sur la vie de Rosa et sur la vie en général. C'est passionnant ! D'abord parce qu'on découvre une Marie Curie qu'on ne connaissait pas, géniale, courageuse et sensuelle ; ensuite parce qu'avec bon sens, humour et originalité, l'auteure nous présente un appétit de vie et une sensibilité intelligente inédits.

Extrait (p 33) : " Fernando Pessoa l'a très bien exprimé : "La littérature, comme toute forme d'art, est l'aveu que la vie ne suffit pas." Elle ne suffit pas, non. C'est pour ça que je suis en train d'écrire ce livre. C'est pour ça que vous êtes en train de le lire."

(p 112) : " Pour vivre, nous devons nous raconter. Nous sommes un produit de notre imagination. Notre mémoire est en réalité une invention, un conte que nous réécrivons un peu tous les jours... Ce qui veut dire que notre identité, elle aussi, est fictionnelle, étant donné qu'elle se fonde sur la mémoire. Et sans cette imagination qui complète et reconstruit notre passé, et qui donne une apparence de sens au chaos de la vie, l'existence pourrait nous rendre fous et serait insupportable, pur bruit et fureur. C'est pour ça que, quand quelqu'un décède... il faut écrire la fin. La fin de la vie de celui qui meurt, mais aussi la fin de notre vie commune. Se raconter ce que nous avons été l'un pour l'autre, se dire toutes les belles paroles nécessaires, construire des ponts sur les failles, débarasser le paysage de ses broussailles. Et il faut graver ce récit achevé sur la pierre tombale de notre mémoire"

Un livre dont de nombreuses pages atteignent le sublime !

 

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