Les 2 bouquineuses ont aimé

12 juillet 2019

"Les évaporés" de Thomas B. Reverdy * * * (Ed. J'ai lu ; première parution 2013)

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Prix Joseph Kessel 2014

Sur fond de tsunami et de catastrophe nucléaire à Fukushima, le livre de T. Reverdy raconte l'enquête d'un poète, accessoirement détective privé, Richard B. et de son amie/amoureuse Yukiko, à la recherche d'un évaporé ; un évaporé ou "johatsu" en japonais, c'est quelqu'un qui a décidé de disparaître, de ne plus jamais donner de nouvelles ni à sa famille ni à ses collègues de travail pour des raisons souvent très graves, une disparition normalement respectée par tous, famille, amis et police.

Kazehiro, le père de Yukiko, a été heureux avec sa femme ; il travaillait dans une société d'investissement, mais un soir, il est parti de chez lui, emportant trois cartons et une valise, sans espoir de retour.
Son épouse précise : " J'ai vécu trente-cinq ans avec mon mari. Dans le fond, je crois que je ne le connaissais pas. Quel que soit ce qui lui est arrivé, je ne m'en suis pas rendu compte, je ne l'ai pas vu venir. C'est ainsi, n'est-ce-pas, Lichaado-san, vous dormez à côté de quelqu'un pendant des années, pourtant vous ne savez toujours pas de quoi il rêve." (p 113)

La jolie Yukiko vit depuis des années à San Francisco et a partagé un temps la vie de Richard B. puis l'a quitté, lui brisant le coeur ; mais quand elle apprend la disparition de son père, elle veut absolument comprendre ce qui est arrivé et c'est à son ex-amant qu'elle demande de venir au japon, à lui l'homme d'habitudes, qui a horreur des voyages... et du tofu.

Le pauvre Richard B. va avoir beaucoup de difficultés à Tokyo, d'autant que le travail de détective ne l'intéresse pas vraiment, et qu'il essaie de trouver des pistes en buvant du saké dans des bars ; de son côté, celui qui est devenu Kaze, a trouvé du travail comme journalier " ... déblayer les routes, débarrasser les gravats, nettoyer les égouts inondés de Fukushima ou travailler à la maçonnerie de la centrale nucléaire pour une de ces entreprises de sous-traitance dont personne ne voulait rien savoir."

Une histoire prenante, un style à la fois mélancolique et humoristique, mais aussi poétique et parfois documentaire, et plein d'informations passionnantes sur le Japon actuel et ses "crises" ainsi que sur tout ce qui a pu se passer après le tsunami de mars 2011, font de cette fiction une lecture passionnante !

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02 juillet 2019

"Oublier Klara" de Isabelle Autissier * * * * (Ed. Stock ; 2019)

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Premières phrases : " C'était l'heure sublime. Iouri n'avait pas demandé une place au hublot, mais l'avion était loin d'être plein et il s'y était glissé. Il savait qu'il serait incapable de lire ou de se concentrer sur quoique ce soit. Mieux valait regarder le paysage qui agissait comme une hypnose apaisante. Huit mille mètres sous lui s'étendait un blanc sans fin, à peine tranché, çà et là, d'une route sombre, dont on ne pouvait dire où elle conduisait. Les lacs gelés renvoyaient un éclat bleuté, la forêt alignait ses troncs bruns qui n'avaient pas retenu la neige. Ailleurs, blanc, blanc, blanc."

Iouri, qui vit depuis vingt-trois ans aux États-Unis et a fait une belle carrière universitaire, il est ornithologue, a su son père mourant et réclamant son fils unique ; alors il retourne à Mourmansk - il avait pourtant juré quand il s'en était enfui que c'était pour toujours - à la rencontre de cet homme dur, ricanant et mauvais, qui le terrorisait quand il était jeune.
Le père de Iouri, Rubin, était tout enfant quand un soir de juin 1950, des hommes habillés en noir sont venus chercher sa mère, Klara une scientifique, géologue de renom ; élevé par un père taciturne, Rubin s'est épanoui dans la pêche maritime, est devenu capitaine d'un grand chalutier, mais au prix d'un acte terrible qui pèsera toujours sur son âme...

Les retrouvailles ne sont pas faciles et Rubin exprime une dernière envie, celle de savoir qui était sa mère et pourquoi elle a disparu brutalement ; qu'avait-elle fait ou dit pour être ainsi emmenée et ne plus jamais reparaître ?
Et le père sur son lit de mort prie le fils : "Tu dois trouver. Vite avant que je crève. Au moins que je sache."
Iouri va en quelque sorte mener une enquête sur ce qui est arrivé à sa grand-mère ; retours en arrière, recherche de documents anciens qu'il étudiera même après son retour chez lui et la mort de son père, nous permettront de comprendre l'histoire de Klara, le rôle joué par Anton son mari et l'énorme poids du secret qui pesait sur tous à cette époque : "J'ai tout de suite senti qu'il ne fallait pas chercher à savoir" avoue Rubin à son fils.

L'auteure profite du retour de son personnage principal en Russie après une longue absence pour sonder la Russie contemporaine dirigée par Poutine :   "Tout avait changé, mais rien n'avait changé", "Il avait laissé l'URSS en noir et blanc, la Russie était passée à la couleur", "La Russie est devenue un foutoir, un pays de gangsters"...

Il y a des moments absolument magnifiques dans ce livre : quand le jeune Iouri découvre les oiseaux et que leur vol le libère des chaînes terribles qui le retiennent au sol... Quand Isbelle Autissier, par ailleurs très respectueuse de l'océan, raconte les marins pêcheurs, leur vie quotidienne, leurs relations aux poissons tout en dénonçant la surpêche...

C'est passionnant, une histoire qui raconte le destin d'une femme et celui de sa descendance, tout en dénonçant vigoureusement le système soviétique et ses déportations de masse. C'est aussi un hymne à la Nature, on n'en attend pas moins d'Isabelle Autissier, avec des pages sublimes qui renvoient visiblement à des expériences personnelles ; un très beau livre, enthousiasmant !

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23 juin 2019

"Les nuits de laitue" de Vanessa barbara * * * (Ed. Zulma ; 2013)

511uy7yaokLPrix du premier roman étranger 2015

Dans un petit village brésilien un peu abandonné et perché au sommet d'une colline "Otto et Ada avaient passé un demi-siècle ensemble à cuisiner, à faire des puzzles géants de châteaux européens et à jouer au ping-pong le week-end (du moins jusqu'à l'arrivée de l'arthrite). Ada et Otto avaient vieilli côte à côte et, à la fin, ils avaient pratiquement le même timbre de voix, le même rire, la même démarche. Ada avait les cheveux courts, elle était maigre et aimait le chou-fleur. Otto avait les cheveux courts, il était maigre et aimait le chou-fleur." (p 9)

Mais voilà, Ada est morte ! Elle était une figure centrale de son quartier et son absence est lourde pour Otto qui désormais ne quitte plus son pyjama et ne sort plus de chez lui. Ada était pétillante, faisait du bruit dans la cuisine et lui offrait de la tisane quand il n'arrivait pas à dormir ce qui était fréquent : " Il pensait beaucoup à la mort, à ce que ça ferait de dormir pour l'éternité. Pendant que les heures défilaient, il s'efforçait de rester immobile en faisant mine d'avoir rendu l'âme ; il essayait d'imaginer comment ce serait d'avoir un corps sans vie, flottant dans un vide éternel, et de ne plus jamais rouvrir les yeux, toutes choses joyeuses et édifiantes auxquelles on songe quand on n'arrive pas à dormir." (p 66)

Le charme de ce livre ? Une histoire simple - un homme va être tué et enterré secrètement - et des personnages complètement loufoques : Nico le garçon de la pharmacie obnubilé par les médicaments et leurs effets secondaires ; Teresa la voisine de droite, maîtresse de trois terribles chiens et dont la maison est menacée par une armée de cafard, Iolanda la voisine de gauche munie de chihuahuas hystériques et qui ne s'exprime qu'en hurlant tant elle est sourde ; Marina une anthropologue délaissée par un mari voyageur et Mr Taniguchi un ancien soldat japonais qui a poursuivi la guerre trente ans après sa fin...
Et puis il y a Anibal le plus désastreux des facteurs, qui confond les dates et les maisons et fait sa distribution fantaisiste en chantant à tue-tête ainsi que son remplaçant interimaire du mois de septembre, Aidan, rigoureux et ordonné, l'exact opposé d'Anibal.
Tout ce qui s'est passé a été fait dans le dos d'Otto, qui pourtant, à certains indices, une agrafeuse, des tulipes, un rouquin qui rôde, se douterait bien un peu de quelque chose...

C'est vivant, à la fois drôle et triste, il y a un peu de suspense et beaucoup d'humanité ; un petit bouquin très original et bien agréable à lire.

Extrait p 117 : " Profitant de l'absence de sa maîtresse, Ananias avait à peu près complètement déchiquetté le canapé. Mendonça s'était gavé de bourre et était à présent affalé par terre, avec des aigreurs d'estomac, car son régime habituel comprenait bien des tongs en caoutchouc mais pas de mousse, dont on reconnaîtra volontiers qu'elle est parfois indigeste... La porte de la petite pièce du fond était ouverte, légèrement amochée par Tuco, qui s'attaquait maintenant à une pile de documents en allemand..."

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16 juin 2019

"La prisonnière du temps" de Kate Morton * * * * (Ed. Presses de la Cité ; 2019)

71Z9ahOnnaL« J’aime composer des romans comme un architecte dessine une maison. Chaque pièce doit exister en elle-même mais il faut aussi que le lecteur déambule de l’une à l’autre avec curiosité, découvre des passages secrets, embrasse soudain une perspective inattendue, avant de gravir, un peu tremblant, un escalier qui le conduira il ne sait où », confie la romancière australienne.
Et c'est exactement cela que l'on savoure dans le gros roman (616 pages... mais vite lues !) de l'australienne Kate Morton ! "La prisonnière du temps" est une oeuvre foisonnante, qui  fait des pauses à différentes périodes, remontant de nos jours jusque dans les années 1860 ; remarquablement construit, c'est presque plus l'histoire de Birchwood Manor, une belle grosse maison de la campagne anglaise, que celle de ses habitants successifs.

L'auteure mêle savamment les époques pour nous faire découvrir depuis la maison, des destins qui s'entrecroisent, des périodes terribles de l'Histoire - la seconde guerre mondiale -, un mouvement artistique - les préraphaélites de la fraternité Magenta  -, l'existence du Radcliffe Blue, un énorme diamant disparu depuis très longtemps et que d'aucun aimerait retrouver, l'éducation des jeunes filles de bonnes familles dans un pensionnat qui occupa la maison, l'assassinat d'une jeune fiancée, et des endroits secrets datant de moments où l'on pourchassait les prêtres.

Il faut que le lecteur accepte d'être un peu perdu pendant les soixante premières pages environ ; "mais où tout cela nous mène-t'il" ? Puis, les choses se mettent en place petit à petit, et la tension monte jusqu'au dénouement final qui a été supputé, imaginé plusieurs fois pour être remanié à chaque fois qu'on se dit Ah non, c'est pas cela la solution...

Il y a donc une grande maison située au bord d'une rivière, habitée par une femme morte depuis un certain temps et qui raconte une partie de l'histoire, une équipée de peintres et de poètes qui viennent créer et inventer, une jeune fille issue d'un milieu très modeste qui devient la muse d'Edward Radcliffe, le peintre propriétaire de la belle demeure et un certain nombre de secrets ; plus tard au XXème siècle, c'est une jeune archiviste particulièrement curieuse, Elodie, qui, mise en alerte par la découverte d'un dessin dans une sacoche, va mener une enquête à suspense pour comprendre son intense impression de déjà-vu...

Un bon gros roman pour l'été, qui fait passer de très bons moments de lecture !

Premières phrases : " Si nous nous sommes retrouvés à Birchwood Manor, c'est que les lieux, disait Edward, étaient hantés. Ce n'était pas le cas - pas encore - mais il faut être bien revêche pour s'abstenir de raconter une bonne histoire sous prétexte qu'elle est fausse. Edward était tout sauf revêche. Sa passion, sa foi aveugle en ce qu'il défendait, même les idées les plus absurdes, constituaient deux des raisons pour lesquelles j'étais tombée amoureuse de lui."

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31 mai 2019

"Trois filles d'Ève" de Elif Shafak * * * * * (Ed. Flammarion ; 2018)

71rmU7h6YsL" Le temps, comme un tailleur adroit, avait raccordé par des coutures invisibles les deux tissus qui gainaient la vie de Péri : ce que les gens pensaient d'elle, et ce qu'elle pensait d'elle-même. L'impression qu'elle produisait sur les autres et sa propre perception s'entre-tissaient en un tout si achevé qu'elle ne pouvait plus distinguer quelle part de chaque jour répondait à ce qu'on attendait d'elle et quelle part à ce qu'elle désirait vraiment."

Très très grand plaisir de retrouver Élif Shafak, l'auteure de "La Bâtarde d'Istanbul", de "Soufi, mon amour" et de "Crime d'honneur" ! Une belle écriture fluide, émotionnelle, sensible et intelligente, qui n'oublie jamais de remettre toute chose dans son contexte. Et cette capacité qu'elle a de décortiquer des vies, à plusieurs périodes, de montrer l'évolution des personnages et des situations !

L'histoire ici est surtout celle de Nazperi Nalbantoglu, que tout le monde appelle Peri ; quand le livre débute, elle est coincée dans un embouteillage dans le chantier qu'est devenue la ville d'Istanbul en 2016. En compagnie de sa fille adolescente - elle a aussi deux garçons - elle doit se rendre à un dîner dans le manoir balnéaire d'un richissime homme d'affaires "Istanbul regorgeait de pauvres confirmés et de nouveaux riches, ainsi que d'une foule de gens qui rêvaient de sauter d'un seul bond rapide de l'une à l'autre catégorie".

Dernière enfant d'un couple qui avait déjà deux garçons, Peri a grandi aimée de ses parents - surtout de son père - mais prise en tenailles entre une mère très religieuse et un père qui croit en Dieu mais supporte mal la religiosité de son épouse. Son enfance n'est pas sereine et on découvrira la cause de ses difficultés avec sa mère ; elle est assez compliquée Peri, trop timide, trop réservée, trop spectatrice des choses, mais assez forte aussi, capable de défendre ses convictions et surtout de se poser les questions qui lui permettent de creuser, d'aller au fond des choses.

Pendant que la Peri adulte se rend à son dîner puis y assiste, elle se souvient de son temps d'études à Oxford ; élève travailleuse et extrêmement douée, elle a réussi à la grande fierté de son père à être prise dans le temple du savoir. Une partie du récit - tout à fait passionnante - est consacré à ses études anglaises et en particulier au séminaire sur Dieu qu'elle suivit avec Shirin et Mona ses amies musulmanes. Toutes trois sont cependant incroyablement différentes dans leurs positions religieuses, ce qui entraîne de rudes batailles, surtout entre Mona qui est voilée et Shirin la délurée.
Ce séminaire est enseigné par le professeur Azur : "Quand le professeur parlait de Dieu et de la vie et de la foi et de la science, ses mots s'agglutinaient comme des grains minuscules de riz vapeur, prêts à nourrir des esprits affamés. En compagnie d'Azur, Peri se sentait accomplie, entière, comme s'il y avait après tout une autre manière de voir les choses - différente de l'approche de son père comme de celle de sa mère."

Pourtant Azur est un homme controversé quant à ses méthodes d'enseignement et ses rapports avec Peri sont à l'origine du scandale qui éclatera, marquant durablement le professeur qui animait l'enseignement ayant pour titre "Dieu" et ceux qui y assistaient, surtout la jeune étudiante venue d'Istanbul.

Les chapitres s'intercalent, éclairant le tempérament de la jeune fille à Oxford années 2001-2002 et de la femme qu'elle est devenue en 2016, une femme complexe qui comme chacun de nous vit son présent avec son passé en tête. Et ce dîner va servir de révélateur à ce que Peri n'a pas réglé dans sa vie...

Occasion de découvrir de l'intérieur la société bourgeoise stambouliote, la narration du dîner est instructive : "Bravo, dit une décoratrice d'intérieur qui était la fiancée de l'architecte, bientôt sa troisième épouse. Je le dis toujours, dans le monde musulman, la démocratie est obsolète. déjà en Occident c'est prise de tête, mais ici avouons-le, c'est complètement déplacé."
Ou "Peri se dirigea vers le cercle des hommes, négligeant les règles de bonne conduite en société. Elle s'assit au milieu du groupe, à côté de son mari, sous les nuages de fumée gris-bleu qui montaient de multiples cigares".

C'est un très beau livre qu'Elif Shafak - qui se définit comme une âme du monde - a écrit, un livre qu'on referme à regret et qui marque durablement.

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26 mai 2019

"Jézabel" de Irène Némirovsky * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution 1936)

819XJ7G_eeLUne jézabel, une femme séductrice, égoïste et cruelle... Irène Némirovsky fait le portrait de cette femme qui n'a pensé toute sa vie qu'à l'amour, la séduction, la jeunesse, uniquement à elle-même.
Superbe femme, extrêmement riche et obnubilée par la crainte qu'elle a de vieillir et de perdre sa beauté, Madame Gladys Eysenach est jugée pour meurtre ; le livre s'ouvre sur son procès, elle aurait tué son amant, un jeune homme de vingt ans.
Petit à petit pendant toute la procédure, le lecteur découvre une partie de l'histoire de cette femme, la partie la plus visible, la plus accessible : son obsession d'être aimée, de séduire, de ne pas vieillir.
Une femme qui répond à peine aux questions du juge, qui semble indifférente et lasse. Payait-elle vraiment ce jeune homme pour qu'il l'aime ? L'a-t'elle tué parce qu'il la faisait chanter ?
On sent bien qu'il y a autre chose : " Non, non, murmura l'accusée en cachant son visage dans ses mains : que l'on ne m'interroge plus, je ne dirai plus rien... J'ai avoué, tout ce qu'on a voulu !... "

Elle est condamnée à cinq ans de prison, et la seconde partie du livre commence, où l'on va découvrir la véritable histoire de cette femme qui a poussé le plus loin possible son incapacité à vieillir... Telle un Dorian Gray fait femme, Gladys Eysenach est capable d'absolument tout pour rester la plus belle... Sa fille, qu'elle aimait sincèrement mais à sa manière, en paiera le prix fort.
Ce qu'on ne saura pas précisément, ce sont les causes de ce comportement ; mis à part qu'elle détestait sa mère "froide, sévère, à demi folle, une vieille poupée fardée..."

Ce que décrit Irène Némirovski, c'est une sorte de pathologie humaine poussée à son paroxysme, le mythe de la jeunesse et de la beauté éternelles parfaitement adapté à son époque (première partie du XXème siècle), mais en fait une obsession humaine qui a existé en tout temps.

L'écriture est parfaite, le livre passionnant, un grand "classique" à ne pas oublier !

Première phrases : " Une femme entra dans le box des accusés. Elle était belle encore, malgré sa pâleur, malgré son air hagard et las ; seules, les paupières, d'une forme délicieuse, étaient fanées par les larmes et la bouche affaissée, mais elle paraissait jeune. On ne voyait pas ses cheveux cachés sous le chapeau noir."

 

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23 mai 2019

"Seules les bêtes" de Colin Niel * * * * (Ed. Babel ; première parution 2017)

41oGtOfQhrLPrix Landerneau du polar 2017 ; prix du Cabri d'Or 2017.

Colin Niel est un écrivain "caméléon" ; il s'adapte parfaitement à l'endroit dont il parle, que ce soit la Guyane dans d'autres livres, ou ici, dans "Seules les bêtes" dont l'histoire se déroule en montagne française et dans une grande ville africaine.
Il épouse parfaitement la société qu'il décrit, des paysans dont la solitude est effroyable : il y a la vallée, en bas, avec des marchés, des foires et puis quelques fermes isolées sur le causse dont les habitants, souvent des hommes seuls, souvent au bord de la faillite, ne sont visités que de temps en temps par l'assistante sociale.
Plus tard dans le livre, voyage en Afrique et au pays de la cybercriminalité, quand certains voyous appâtent des "Blancs" pour les faire raquer ; autre face d'une même époque où la solitude est reine...

Cinq personnes prennent successivement la parole, pour raconter en quoi elles sont partie prenante dans la disparition d'une femme, Évelyne Ducat, l'épouse d'un notable, dont la voiture a été retrouvée mal garée à l'entrée de la ville.
Un roman choral donc, où chacun parle à l'insu des autres, apporte sa bribe de vérité au lecteur qui finalement comprendra non seulement ce qu'il s'est passé mais aussi pénétrera dans la tête des différents protagonistes, ressentant ce qu'il ressent et découvrant autant de mondes bien différents les uns des autres.
Il y a Alice, l'assistante sociale, Joseph son amant paysan dépressif, Maribé une fille un peu paumée amoureuse d'Évelyne, Armand qui rêve de devenir "Général CFA" en arnaquant des "Blancs" riches et lointains par internet et enfin Michel le mari d'Alice, avec laquelle il ne communique plus et qui tombe dans les filets d'Armand...

Encore une belle réussite pour Colin Niel, dont on attend la prochaine production avec impatience.

Extrait : " Je ne sais pas comment c'est pour les autres, mais moi la solitude, je dirais pas que je l'ai voulue. Et elle m'est pas tombée dessus du jour au lendemain. non, c'est venu lentement, j'ai eu le temps de la voir arriver avec les années, de la sentir m'entourer comme une mauvaise maladie. Ça a commencé avant moi, d'ailleurs. Papa a connu sept fermes dans le bourg, à l'époque il y avait encore cette histoire de solidarité paysanne, les gens se serraient les coudes et se filaient des coups de main. je crois que c'était plus facile même s'il y avait pas l'eau courante et toutes nos machines;" (p 79)

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19 mai 2019

"Le cabaret des oiseaux" de André Bucher * * * * (Ed. S. Wespieser ; 2004)

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En exergue du livre d'André Bucher, une citation d'Alphonse Allais qui explique le très beau titre, et donne le ton du livre :

"Cabaret des oiseaux : plante assez rare. Elle produit de nombreuses graines dont sont friands les merles et les
corneilles.
Dans la vie, il ne faut compter que sur soi-même et encore, pas tellement."

André Bucher, écrivain et paysan ("c'est toujours de la culture"...), vit dans la Drôme au milieu des grands paysages au climat rude dont il sait admirablement parler ; défendant à la fois le développement durable et l'imaginaire qui sont pour lui indissociables, il dit écrire "en immersion dans la nature".

"Le cabaret des oiseaux" raconte l'histoire de Tristan, qui dès le prologue, explique qu'il fut un enfant perdu qui, parvenu presqu'à l'âge adulte, 19 ans, a fait dix-huit mois de prison ; il parle de sa mère seconde Maryse, qui a pris soin de lui après la mort de sa mère première Blanche, assassinée par deux inconnus alors qu'elle voulait protéger son enfant.
Tout près de la petite ville de Sisteron, ils habitaient une ferme, Blanche chantait, ils étaient heureux ; plus rien, jamais, ne fut comme avant, ni pour Tristan le petit garçon de six ans qui arrête quasiment de parler, ni pour son père, Alex, qui "boit comme un trou" et se met à battre son fils...
Jusqu'à l'arrivée de Maryse, qui "vient des bars des hommes et du froid".

Tristan avait dû voir "un docteur de l'esprit" , et s'était fait des amis : une corneille et un merle qu'il a apprivoisés. Il s'est attaché à Maryse et a fini par rencontrer Germain, un vieux berger et grand-père de rechange "je le vois encore se réchauffer devant la cheminée, au centre de la salle à manger. Il rit. Ses yeux pétillent. On dirait qu'il est heureux d'être vivant." (p 57)
Beaucoup de personnages cocasses habitent l'histoire et nous font sourire, le petit mètre d'école, le docteur des généralités, la maîtresse aux belles cuisses ; et puis bientôt ce sont les filles, Tristan a seize ans, dix-huit ans, et un jour deux hommes arrivent pour emmener Maryse...

L'écriture est très belle, sensible, poétique, philosophique, étonnante : " Alex a essayé de réchauffer Blanche, de la faire revenir en l'embrassant, en lui caressant fort la poitrine, mais on ne ranime pas un corps dont on a replié les ailes des yeux". (p 16)
C'est qu'il sait bien redevenir un enfant notre écrivain-paysan, recréer le monde, écrire les mots qu'il utilisait et sa façon de penser de quand il était tout jeune ; et c'est sans doute le secret de ce livre, de l'émotion qu'il dégage et de l'empathie que ressent son lecteur.

 

 

 

 

 

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14 mai 2019

"Leurs enfants après eux" de Nicolas Mathieu * * * * (Ed. Actes Sud ; 2018)

91_zwTwkbGLCe Goncourt 2018, lu une fois le tourbillon médiatique retombé, se révèle être un bon cru ; elle est très prenante cette histoire de jeunes adolescents devenant des adultes que l'auteur suit de deux ans en deux ans. Quatre fois, Nicolas Mathieu nous propose de retrouver Anthony et son cousin, la jolie Stéphanie et sa copine Clem, et aussi le "bad boy" Hacine, des jeunes dont on va suivre le devenir à travers leurs espoirs et leur maladresse d'adolescents.

Ils vivent à Heillange, petite ville lorraine où "Les hommes parlaient peu et mouraient tôt. Les femmes se faisaient des couleurs et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s'atténuant."
C'est une zone sinistrée, une vallée où les hauts fourneaux se sont arrêtés définitivement dans les années 90, entraînant la disparition des usines sidérurgiques, du chômage de masse, avec des conséquences sociales graves. La mémoire ouvrière qui plane sur cette région ne disparaîtra pas en quelques années.

Les adolescents, eux, boivent et fument beaucoup trop, pensent sans arrêt aux filles ; ils sortent le soir dans des teufs, se roulent des pets, descendent des bières ; ils forment des bandes, le plus souvent désoeuvrées, ou alors occupées à dealer. Pour beaucoup, une idée fixe : ne pas rester là, ne pas s'embourber comme les parents dans une "petite vie", faire des études peut-être, aller à Paris, vivre vraiment...

En 1992, Anthony, l'un des principaux personnages vient d'avoir quatorze ans et va entrer en troisième, "ses parents étaient des cons". Petites bêtises de gosse, quelques vols... et un jour Anthony rencontre Stéphanie Chaussoy "elle est grave cette meuf, sans déconner" dont les parents sont d'un autre milieu, des bourgeois de province. Premier amour, émois fantasmes et rêves... C'est la fin de l'enfance.

L'auteur a de bons souvenirs de son adolescence et de ce qu'il a vécu et ressenti tout au long de ces années difficiles; il sait les mettre par écrit de façon captivante et en même temps, sans jamais vraiment juger, parler des gens, de ceux qui restent après une crise économique, des immigrés, de familles très en marge ; malgré un ton assez grave et des faits plutôt décourageants, l'ensemble du livre est porté par l'espoir d'une vie meilleur et l'enthousiasme de cette jeunesse pleine de vie et d'attente.

L'écriture est à la fois assez crue, souvent poétique, toujours très sensible ; il a souvent la formule expéditive Nicolas Mathieu : "c'est drôlement doux, une fille, on ne s'y fait jamais complètement".

Un roman tout à fait remarquable, une lecture indispensable !

Première phrases : " Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui. À l'aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instants, ce velours se froissait au passage d'une carpe ou d'un brochet. Le garçon renifla. L'air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. Il faisait une chaleur à crever, mais ça n'expliquait pas tout. "

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05 mai 2019

"Rue Katalin" de Magda Szabó * * * * (Ed. Le Livre de Poche ; première parution 1969)

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Voilà de la vraie belle littérature ! Enthousiasmante et tellement satisfaisante !

Après "La Ballade d'Iza", "La Porte" et "Abigaël", la magie opère toujours ; la lecture de ce livre-là confirme l'émerveillement ressenti face à cette écriture qui sait si bien raconter un certain quotidien, explorer la personnalité profonde des personnages, leur caractère, leur tempérament. Une belle écriture, sereine et pourtant pleine d'émotion !

Il s'agit ici de trois familles, les Biró, les Elekes et les Held, habitant des maisons voisines, et très proches amicalement, presque familialement les unes des autres ; ces habitants de la rue Katalin à Budapest, on le sait dès le début, ont été, un jour obligés de quitter leurs maisons et tout ce dont ils auraient voulu ne jamais se séparer pour des appartements qui, même avec la vue sur le Danube, ne sont pas plus que des "abris". La seconde guerre mondiale a tout bouleversé et beaucoup sont morts...

Extrait : " Un jour, Henriette les avait rejoints, elle ne s'était pas manifestée physiquement mais elle était là, elle les écoutait tristement, car elle savait que sans les morts, leur quête était vaine, ils ne retrouveraient jamais la rue Katalin. Kinga était toute petite et avait vu Henriette ; elle avait essayé d'expliquer qu'il y avait quelqu'un qu'elle ne connaissait pas dans la pièce, mais son grand-père lui avait récité un poème sur les méchantes fillettes et Irén lui avait donné une tape affectueuse sur la main : il ne faut pas mentir, ce n'est pas bien. Puis elle l'avait prise dans ses bras et l'avait emmenée se coucher." (p 25)

Dans les trois maisons communiquant par les jardins, il y avait des enfants : le seul garçon, Bálint, fils du commandant Biró, et trois filles, les deux soeurs Elekes dont le père est directeur d'école et la mère excentrique et originale, et la petite Henriette, fille du dentiste Held et d'origine juive. Les parents et les enfants vivent alors, dans les années trente, une période qui leur laissera une nostalgie dont ils ne pourront jamais se défaire. Pour chaque enfant, le foyer était en fait constitué de trois maisons, et ils passaient d'un jardin à l'autre, jouant ensemble "au cerisier" et se chamaillant joyeusement.

Extrait : " ... et les habitants de la rue Katalin comprirent enfin que de tout ce qui avait constitué leur vie, seuls quelques lieux, quelques moments, quelques épisodes comptaient vraiment, le reste ne servait qu'à combler les vides de leur fragile existence, comme les copeaux dans une caisse préparée pour un long voyage empêchent le contenu de se briser." (p 10)

Les deux filles Elekes, Irén l'aînée, la brune, et Blanka sa blonde cadette, vont à l'école de leur père ; si Irén promet d'être une belle jeune fille sage et travailleuse, Blanka est fantasque et désordonnée comme sa mère, mais comme le dit sa soeur, il est impossible de ne pas l'aimer.
C'est Irén qui doit se marier avec Bálint - elle a toujours vu sa vie ainsi : épouser Bálint et vivre dans la maison des Biró - mais après la guerre, ce n'est plus le même jeune homme ; Bálint est devenu médecin, a été fait prisonnier puis déporté à l'étranger, il ne revient qu'en 1949 et ne se comporte plus en fiancé avec Irén. Il fréquente des prostituées, ne sait plus ce qu'il veut ni de quoi son avenir sera fait. Blanka, outrée par son attitude, va chercher à venger sa soeur...

Il y a une narratrice, Irén ou Henriette après sa mort qui revient souvent voir ceux qu'elle a aimé : une petite touche de fantastique qui apporte un peu de diversion dans un livre absolument magnifique mais assez sombre et nostalgique, parlant de vies difficiles, de destins compliqués dans une Hongrie malmenée par l'Histoire.

Une lecture à ne surtout pas manquer !

Posté par claire jeanne à 14:43 - - Commentaires [0] - Permalien [#]