Les 2 bouquineuses ont aimé

15 janvier 2019

"À la mesure de l'univers" de Jón Kalman Stefánsson * * * * * (Ed. Folio ; première parution 2017)

41faDl1w5ILDeuxième tome de la Chronique familiale commencée avec "D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds", ce livre-ci raconte la suite du retour d'Ari en Islande, ses retrouvailles avec sa famille et ses amis, ses souvenirs d'enfance dans la petite ville de Keflavik dont le prélude nous prévient qu'il s'agit d'une "ville excentrée et surprenante, ses quelques milliers d'habitants, son port vide, son chômage, ses concessionnaires automobiles, ses camionnettes à hamburgers, et cette terre si plate que, depuis le ciel, on dirait une mer étoilée."

Le père d'Ari, Jakob, celui qui n'avait jamais pris la mer par obéissance à sa mère, va mourir ; tous les siens, vivants ou disparus sont présents dans sa vie, et c'est un peu tardivement qu'il comprend ses erreurs et comment il aurait pu vivre autrement. Ari l'ancien poète devenu éditeur, laisse remonter à sa mémoire des souvenirs, en désordre, comme lorsque l'esprit vagabonde d'une pensée à une autre ; sa mère morte jeune, son père qui ne parlait pas, des tantes plus qu'originales et des virées entre amis...

Comme à son habitude, l'auteur développe l'histoire qu'il veut raconter en nous parlant de moments choisis et en allant et venant tout au long de l'échelle du temps, entre jadis et maintenant ; il est question d'amour fou, d'écriture, de femmes battantes, de la liberté que l'Homme trouve en mer, du poisson qui fait vivre, de poésie surtout... Obsédé par la mort, une certaine violence qui peut s'abattre sur les plus faibles, les problèmes d'alcool et la magnificence de la Vie, J. K. Stefánsson nous entraîne dans son univers grâce à une écriture majestueuse pleine de lyrisme.

Et c'est beau, c'est très très beau ! "A vous écorcher le coeur de bonheur" (H. Artus, Lire)

Début du Postlude (p 459) : " Le matin se lève sur le monde. Il se lève toujours, quelque part, la lumière ne meurt jamais, mais certains restent dans les ténèbres, ils y disparaissent, et plus rien ne rappelle leur souvenir quand la clarté du jour arrive, si ce n'est la douleur de leur absence."

Posté par claire jeanne à 18:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

12 janvier 2019

"Le chat du Dalaï-Lama" de David Michie * * * * (Ed. Poche Leduc ; première publication 2012)

51RaAbLJBQL"Le chat du Dalaï-Lama" ou "Les secrets du bonheur véritable d'un félin pas comme les autres"

Un livre absolument délicieux à offrir à tous les amoureux des chats et à tous ceux qui souhaitent découvrir le bouddhisme : c'est une jolie petite chatte de race himalayenne qui s'exprime, raconte sa propre histoire, nous dit comment elle est devenue la plus fidèle compagne de l'un "des plus grands leaders spirituels du monde et un Prix Nobel de la paix".
Reccueillie à un moment critique de sa jeune vie par Sa Sainteté le chef spirituel du Bouddhisme Tibétain, elle devient le CDSS (Chat De Sa Sainteté), partage sa vie quotidienne ainsi que celle de ses moines à Dharamsala, petite ville du nord de l'Inde où se trouve le monastère qui les accueille depuis leur exil (1959).

Dotée d'yeux saphir et d'un pelage somptueux, CDSS adhère facilement à ces deux désirs communs à tous les êtres sensibles et édictés par le dalaï lama : celui de vivre heureux et celui d'éviter les souffrances.

Avec beaucoup d'humour, le petit félin qui se divertit du "théâtre des humains" nous explique à la fois le monde des chats, la vie d'un Bouddha vivant et la religion/philosophie bouddhiste ; surnommée "petite lionne des neiges" par son maître adoré, la coquine va grandir, découvrir le monastère dans son ensemble et ... rencontrer un autre chat.

L'importance d'une simple vie et le devoir de la protéger, la grandeur de l'amour bienveillant, l'intérêt d'apprendre de ses erreurs, la force puisée dans la méditation, l'inutilité de la culpabilité ; la petite chatte comprend tout et nous le distille avec finesse et espièglerie !
Beaucoup de citations, on aimerait toutes les noter, sont à la fois réjouissantes et apaisantes ; pour n'en citer qu'une " À certains moments de notre vie, notre propre lumière s'éteint et se rallume par l'étincelle d'une autre personne. Chacun d'entre nous doit une profonde gratitude à ceux qui ont allumé la flamme en nous." (Citation attribuée à A. Schweitzer, p 267)

Suivons le CDSS dans ses tribulations et découvertes diverses, et essayons de trouver, nous aussi, les secrets du bonheur véritable !

Extrait (p 10) : " ...elle s'est avancée vers moi pour me flatter le cou, geste que j'ai accepté avec un énorme baillement et un léger étirement de mes pattes avant. Je ne savais pas que vous aviez un chat ! s'est-elle exclamée. Je suis toujours étonnée de voir à quel point les gens lui font si souvent la remarque - bien que tous ne soient pas aussi spontanés que les Américains dans leur façon d'exprimer leur étonnement à pleine voix. Et pourquoi Sa Sainteté ne devrait-elle pas avoir un chat - si "avoir un chat" est une juste compréhension de notre relation ?

Posté par claire jeanne à 10:20 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
12 décembre 2018

"Einstein, le sexe et moi" de Olivier Liron * * * * (Ed. Alma ; 2018)

31ubi0te9ELAprès s'être présenté comme autiste Asperger, et doctorant à l'Ecole Normale Supérieure, Olivier Liron nous raconte son passage dans l'émission "Questions pour un champion" avec Julien Lepers en 2012, passage qui était pour lui une question de vie ou de mort, à cause dit-il des violences subies à l'école en tant qu'enfant "différent". Il a vécu ses victoires dans le jeu comme des revanches sociales et des avancées vers les autres.
Point de départ du roman, cette violence à l'école est-elle normale ? Que peut en faire un enfant qui s'attend - à tort dans son cas - à ce qu'un adulte le défende ?

Découpé en parties correspondant aux différentes phases de "Questions pour un champion", le récit de sa participation est prétexte à nous faire découvrir son monde personnel, ses ressentis décalés et son appréhension de la vie...

En revenant sur son enfance et son adolescence, l'auteur s'élève contre "le fascisme de la norme" destructeur et provoquant solitude et colère. Il veut faire de sa différence une force et ne jamais baisser les bras, c'est un battant.
Il se passe beaucoup de choses dans la tête d'Olivier Liron et pas forcément ce à quoi on pourrait s'attendre : il y a pas mal de violence en lui, de la haine parfois aussi, ce qui est déroutant ; mais il y a souvent de l'humour et de l'amour, et plein de poésie.
Et son portrait de Julien Lepers, l'animateur à l'époque du jeu "Questions pour un champion" est extraordinaire ; Olivier Liron sait capter l'âme de celui qui est en face de lui.

Des capacités d'apprentissage hors du commun "J'ai constitué des listes de tout. J'ai appris les prix Nobel de la Paix, les dates de naissance des scientifiques célèbres et même les AOC des fromages. Si jamais je tombais sur une question "Gastronomie", je savais que le premier indice donné par Julien serait certainement la date de l'AOC du produit. Je n'avais qu'à apprendre la date de toutes les AOC." (p 125), de grandes facilités en calcul mental, une culture générale très étendue... un homme extra-ordinaire qui veut juste être un homme comme les autres et être accepté dans sa différence, comme tous ceux qui sont un peu différents.

Un livre passionnant, très instructif et assez bouleversant !

Extrait (p 106) : " Ma plus grande émotion, je l'ai vécue à la Tate Gallery, à Londres. Je suis allé voir une exposition qui était consacrée à Mark Rothko. On entrait là comme dans un temple, un aquarium de couleur pure. Tous les murs étaient couverts d'immenses tableaux de couleur pourpre, un pourpre violent, troué de jaune. Il y avait du pourpre partout...
Et à force de regarder le pourpre, je suis entré dans le pourpre, j'ai senti une petite secousse de plaisir qui a explosé en moi en millions d'échardes de lumière. J'avais des orgasmes de nuance."

 

Posté par claire jeanne à 13:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
09 décembre 2018

"Ásta" de Jón Kalman Stefánsson * * * * (Ed. Grasset, en lettres d'ancre ; 2018)

Titre complet : "ÁSTA", "Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ?"

Premières phrases :
"Les pages qui suivent renferment le récit de la vie d'Ásta, qui a jadis été jeune, mais qui est nettement plus âgée au moment où ces lignes sont écrites ou, disons plutôt, hâtivement griffonnées, puisqu'ici tout advient à grande vitesse, y compris quand l'histoire avance si lentement que le temps semble presque immobile.
D'ici peu, je vous expliquerai pourquoi ses parents l'ont appelée Ásta."

Le début est donc tout à fait raisonnable et nous retrouvons avec émotion et plaisir le style inimitable et poétique de J. K. Stefansson. Et puis très vite, on ne sait plus très bien où on en est : Helga et Sigvaldi sont les parents d'Ásta, ils sont très amoureux malgré les dix ans d'âge qui les séparent. Ils ont déjà une petite fille un peu plus grande qu'Ásta, ils habitent Reykjavík et Sigvaldi est peintre en bâtiment.
Puis l'écrivain islandais nous prévient, on est trente ans plus tard... Sigvaldi vient de tomber d'une grande échelle, par terre, sur un sol très froid, et il se souvient de façon désordonnée : son père qui meurt, sa mère et ses soeurs, et un petit frère qui réapparaîtra régulièrement ; son mariage qui deviendra vite très difficile avec Helga malgré la naissance des deux enfants, sa rencontre plus tard avec Sigrid, sa vie en Norvège avec elle et Sesselja, la fille d'Ásta. Que penser de cette existence ?

Le va-et-vient entre différents passés et le présent se met en place ; Sigvaldi remarié en Norvège et vivant avec sa petite fille... qu'est devenue Helga, le grand amour de sa vie ? Pourquoi Ásta ne vit-elle pas avec sa fille ? Que s'est-il passé enfin dans cette famille ?

Et en fil rouge, régulièrement tout au long du récit, un téléphone qui sonne... Et les lettres d'Ásta à son amour, son amant... Et des interventions du narrateur.

J.K. Stefánsoson est passé maître dans l'art des narrations que l'on pourrait croire un temps décousues ; mais pas du tout ! Quand le livre se termine, le lecteur a l'histoire toute entière dans la tête. Une histoire qui, si les personnages sont parfois tellement heureux et enthousiastes que c'en est contagieux, peut nous entraîner, un peu comme les romans québecois - serait-ce un problème de froid et d'obscurité ? - vers une certaine désespérance...

Ásta a été élevée par une nourrice aimante ; très bonne élève mais adolescente à problème, elle fut envoyée dans une ferme éloignée, chez un paysan taciturne dans les fjords de l'Ouest. C'est là qu'elle a rencontré un garçon nommé Jósef, le seul avec lequel elle a "le courage de s'ouvrir vraiment".

Premières phrases de l'épilogue (p 463) : "Il est impossible de raconter une histoire sans s'égarer, sans emprunter des chemins incertains, sans avancer et reculer, non seulement une fois, mais au moins trois - car nous vivons en même temps à toutes les époques. J'ai commencé à vous raconter l'histoire de Helga et de Sigvaldi quand ils étaient jeunes, heureux et qu'ils avaient une table massive et solide dans leur cuisine. Puis des choses sont arrivées."

La beauté des aurores boréales, les difficultés de vivre, le hasard et le destin, l'amour et ses tumultes, le désir charnel et le passé qui hante les existences...

Magnifique ! Comme toujours avec cet auteur...

 

Posté par claire jeanne à 19:14 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
23 novembre 2018

"La rage" de Zygmunt Miloszewski * * * (Ed. Pocket ; première parution 2016)

41l01Kvx1NLPrix Transfuge du meilleur polar étranger 2016

Dernier opus de la trilogie de Zygmunt Miloszewski, après "Les impliqués" et "Un fond de vérité", "La rage" continue d'explorer la vie de Teodore Szacki en Pologne et ses aventures de procureur rigoureusement honnête mais plutôt raide, courroucé souvent et assez compliqué...

Très bien construit, fouillant le psychisme et le coeur de Szacki, un être tout en contradictions, ce troisième récit commence par un meurtre commis par... le procureur lui-même... stupeur du lecteur ! qui aura tout le reste du récit pour comprendre comment il a pu en arriver là.

L'histoire commence par la découverte d'un squelette complet sur un lit, dans l'ancien abri antiaérien d'un hôpital ; nous sommes en novembre (2013), une saison particulièrement lugubre en Pologne semble-t'il, avec "des trucs dégueulasses qui tombent du ciel", dans la ville de Olsztyn, en Varmie, au Nord Est du pays, où officie maintenant notre magistrat.
Peu intéressé, Szacki transmet ses ordres à la police et rentre chez lui retrouver la "grande mégère boudeuse" (sa compagne) et la "petite mégère boudeuse" (sa fille), qui, à son grand étonnement, semblent s'entendre à merveille quand il n'est pas là...
Mais le professeur de médecine légale Ludwik Frankenstein (!) lui apprend de drôles de choses sur son mort : le squelette est récent, c'est celui d'un homme d'une cinquantaine d'années, qui a subi une opération à la main quinze jours plus tôt... donc il ne date pas de la guerre. Le cadavre a du être brûlé par de la soude et tous les os n'appartiennent pas à la même personne. Szacki est ferré et entre ses soucis de père et le mystérieux mort, il ne prend pas la mesure de la détresse de la femme qui vient porter plainte contre son mari... Il risque de le payer très cher !

Chaque chapitre commence par un petit écrit sur ce qui se passe à ce moment-là en Pologne et dans d'autres pays ; bien qu'il y ait un peu de tout, le thème récurrent concerne les violences faites aux femmes et particulièrement les agressions domestiques.

Comme dans ses autres polars, l'auteur ne fait pas que raconter une histoire policière ; il se fait tour à tour philosophe, historien, psy, humoriste, etc. mais reste toujours un écrivain talentueux, intelligent et imaginatif.
Et même si son héros est moyennement sympa, on ne peut pas s'empêcher de s'attacher à lui !

Extrait p 19 : " Le procureur Teodore Szacki était persuadé que personne ne méritait la mort. Jamais. Personne, quelles que soient les circonstances, ne devrait priver un autre humain de sa vie, ni en violation de la loi ni selon ses principes. Il en était intimement persuadé depuis toujours, depuis aussi longtemps qu'il s'en souvenait, et maintenant, coincé au croisement des rues Zolnierska et Dworcowa, il sentait pour la première fois sa certitude vaciller."

Posté par claire jeanne à 18:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

11 novembre 2018

"Le poids de la neige" de Christian Guay-Poliquin * * * * (Les éditions de l'Observatoire ; 2017)

5114ykLgd2LPrix France-Québec 2017

A l'intérieur d'une grande demeure abandonnée, pendant un long hiver canadien, deux hommes se retrouvent ensemble pour un tête à tête involontaire qui sera tantôt amical, tantôt guerrier.
L'un des deux est un vieil homme qui a voulu faire une virée en voiture, sa femme très aimée perdant la tête dans un hôpital ; l'autre homme, plus jeune, revenait dans son village de naissance quand il fut victime d'un très grave accident de voiture.

Quand le récit commence, le jeune qui a eu les jambes broyées, est entièrement dépendant des soins apportés par le vieux Matthias ; il a un peu perdu la notion du temps et se retrouve prisonnier avec lui de l'épaisse couche de neige et d'une gigantesque panne d'électricité dont nous ne sauront rien, si ce n'est que dehors, en ville, c'est le chaos.
Nous ne saurons pas grand-chose non plus de ce retour au village ; pas de nouvelle pendant dix ans, un passé enterré - il était mécanicien avec son père - problèmes familiaux ?

Un huis-clos avec peu de visiteurs : l'amie d'enfance devenue vétérinaire qui en l'absence de médecin donnera les premiers soins, quelques oncles et tantes, un pharmacien, un vigile.Tous vont disparaître assez vite malgré le manque d'essence pour fuir l'isolement et retrouver le monde.
Contre la promesse de faire partie du premier convoi qui partira au printemps, de vivres et de bois de chauffage, le vieil homme a accepté de s'occuper de l'accidenté...

Le personnage principal ici, est la neige, ou plus exactement la grande maison sous la neige ; les deux êtres humains ne sont que des personnages secondaires, indispensables au récit bien sûr - c'est quand même sur eux que l'histoire repose - mais qui sont ballottés au gré de la douleur et de l'incapacité physique pour l'un, de ses sentiments, rage et peurs pour l'autre.

C'est le jeune blessé qui raconte : la douleur, la perte de repères puis la très longue convalescence au gré des discussions avec Matthias, de leurs disputes ; les souvenirs et le quotidien difficile, l'amour - haine qui lie les deux hommes, la méfiance aussi. Mais quand des dangers se profileront, seront-ils capables de s'entraider ? D'être là l'un pour l'autre ?

Un très beau livre, humain et dur à la fois, plein de paysages magnifiques et grandioses mais aussi d'une atmosphère oppressante ; une écriture puissante et précise qui révèle la poésie du réel.
Véritable "traversée de l'hiver" d'après son auteur, ce récit nous place dans un contexte de survie et de tension presque palpable, alors que dehors, dans les grands espaces nord-américains, la Nature règne en maître.

Lorsque rien ne se passe, tout peu arriver ! dit l'auteur de son petit air malicieux.

Premières phrases : " La neige règne sans partage. Elle domine le paysage, elle écrase les montagnes. Les arbres s'inclinent, ploient vers le sol, courbent l'échine. Il n'y a que les grandes épinettes qui refusent de plier. Elles encaissent, droites et noires. Elles marquent la fin du village, le début de la forêt.
Près de ma fenêtre, des oiseaux vont et viennent, se querellent et picorent. De temps à autre, l'un d'eux observe la tranquilité de la maison d'un air inquiet.
Sur le cadre extérieur, une fine branche écorcée a été fixée à l'horizontale, en guise de baromètre. Si elle pointe vers le haut, le temps sera clair et sec ; si elle pointe vers le bas, il va neiger. Pour l'instant le temps est incertain, la branche est en plein milieu de sa trajectoire."

 

Logo_quebec_2018

Posté par claire jeanne à 12:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
09 novembre 2018

"Taqawan" de Eric Plamondon * * * * ( Quidam éditeur ; 2017)

51lROCgmX4LAlors, déjà, qu'est-ce qu'un taqawan ? C'est un saumon qui a l'âge de remonter sa rivière d'origine pour se reproduire et c'est en langue mi'gmaq ; les Mi'gmaq (ou Micmacs) sont des amérindiens qui occupaient depuis des milliers d'années la péninsule de la Gaspésie, région est du Québec, avant l'arrivée des Blancs.

La construction du récit est intéressante : on commence par découvrir une jeune fille de quinze ans, Océane, dans un autobus, elle rentre de l'école avec ses camarades. Nous sommes en 1981 et au moment où le bus scolaire doit franchir le pont qui relie la province du Québec à celle du Nouveau-Brunswick en enjambant la rivière Ristigouche pour rejoindre la réserve indienne, la GRC ou Gendarmerie Royale du Canada en bloque l'accès. Les élèves voient que de l'autre côté du pont des hommes attaquent les Indiens de la réserve, des policiers venus saisir les filets à saumon dans l'embouchure de la rivière. Océane fait partie des jeunes qui s'échappent, rejoignent la réserve et le chef indien pour comprendre ce qu'il se passe.
Chapitre suivant, c'est la première apparition télévisée d'une Céline Dion de 13 ans ce 19 juin 1981 ; pendant ce temps-là, des amérindiens fortifient leur réserve en prévision d'une nouvelle visite.
Ensuite, quelques pages de vie d'indiens qui fuient rapidement devant l'arrivée des ennemis du Sud, ceux de la tribu du Grand Aigle. Ce sont de vieilles fables qu'on racontait autour du feu le soir, en particulier celle du grand poisson noir mangeur d'homme ; maintenant ce sont les policiers qui attaquent...
Il y a aussi l'histoire du marin vénitien qui découvrit le premier le Canada, mais dont on oublia le nom au profit de Jacques Cartier ; puis le récit retrouve les enfants qui arrivent chez eux pour voir leur père emmené en prison et les femmes expliquer qu'ils n'ont plus le droit de pêcher.

Extrait (p 29) : " Les forces de l'ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agissements de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les discipliner, leur apprendre. On est dans la province du Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s'y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Le ministre a dit, la police exécute. Elle répand la parole de l'ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison".

Petit à petit le puzzle s'organise et le sujet principal s'impose, à savoir l'injustice odieuse que subissent encore les autochtones ; à partir de la révolte des Mi'gmaq de Restigouche, l'auteur construit un livre intelligent et très instructif...

Un homme de trente-cinq ans apparaît alors dans l'histoire, Yves Leclerc, un garde-chasse démissionnaire qui trouve une jeune fille roulée en boule dans les fougères au bord de la rivière, le corps meurtri ; c'est Océane, dont il va s'occuper et qu'il va venger avec l'aide d'un ami indien qui vit dans les bois et d'une jeune enseignante française. Des évènements qui vont tous les emmener bien loin de leur quotidien, pour lutter contre la soi-disant supériorité de l'Homme Blanc qui trop souvent encore s'arroge beaucoup de droits et en laisse peu aux autres.

Un livre très bien écrit, puissant, riche d'observations et de réflexions passionnantes aussi bien éthnographiques, philosophiques, historiques, écologiques que simplement humaines ; c'est aussi un polar, un roman d'aventures et un manifeste...
Un peuple qui revendique une certaine liberté de langue et de moeurs peut-il s'imposer face aux traditions ancestrales d'un autre peuple, qui plus est arrivé le premier sur ces terres ? Ceux que l'on nomme au Québec "les premières nations" ont des droits et Eric Plamondon s'en est fait le chantre magnifique.

Extrait (p 27) : Depuis des millénaires, la sagesse de l'évidence suffit à ce peuple : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l'année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n'y en aura plus."

 

Logo_quebec_2018

Posté par claire jeanne à 14:08 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
07 novembre 2018

"Titre de transport" de Alice Michaud-Lapointe * * * (Ed. Héliotrope ; première parution 2014)

511opB1EOVLNous sommes dans le métro de Montréal : lignes bleue, verte, jaune et orange, soixante-huit stations centrales ou périphériques et bien sûr de très nombreux voyageurs aux heures d'affluence avec chacun son petit bout de vie...
Alice Michaud-Lapointe a trouvé là son inspiration et nous donne à lire les observations et réflexions qui lui sont venues lors de ses parcours souterrains. Certaines nouvelles, très courtes, nous montrent la capacité de l'auteur de saisir une situation sur le vif ; d'autres établissent clairement ses dons d'imagination, quand elle démarre une histoire à partir d'une simple constatation.
Selon les lecteurs.trices, ce ne sont sûrement les mêmes petits récits qui seront retenus ; tous sont intéressants et transforment l'ensemble en véritable "page-turner".
Il y a les filles qui se font draguer, l'asiatique qui transporte trop d'oranges, les désillusions du petit matin quand on attend le premier métro et qu'on repense à sa nuit, les pauvres gens qui sentent mauvais et qui dégoutent les autres passagers,etc.

C'est vivant, plutôt bien écrit, en parler de tous les jours, du québecois sympathique et pittoresque ; les titres sont les couleurs de lignes et les noms des stations, le reste, c'est le don pour l'écriture et l'humanité tendre de l'auteure.

Premières phrases : " Eille, as-tu du change sur toi ? J'ai encore oublié d'acheter des billets pis ça me tente pas d'aller retirer du cash. Crisse de Réseau de transport de Longueuil ! J'en reviens pas qu'ils nous obligent à payer trois piasses en plus de notre carte OPUS chaque fois qu'on veut retourner à Montréal ! Genre... c'est quoi ce deal de crosseurs ? On peut entrer gratos à Longueuil mais pas en ressortir ? God... Comme si c'tait pas déjà assez décourageant de faire un cours d'été de soir, fallait vraiment qu'il se donne seulement sur la Rive-Sud c't'année ! On est pas chanceuses."

 

Logo_quebec_2018

Posté par claire jeanne à 11:51 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
29 octobre 2018

"Buvard Une biographie de Caroline N. Spacek" de Julia Kerninon * * * * (Ed. Babel ; première parution 2014)

51p4eJNIFCLPrix Françoise-Sagan 2014, prix René-Fallet 2015.

Premières phrases : " J'ai rencontré Caroline N. Spacek cet été torride, il y a un an. Après avoir lu tous ses livres d'une traite, j'avais fini par lui envoyer une lettre via sa maison d'édition lui demandant si elle accepterait de m'accorder une interview. L'interview s'est avérée tellement longue que ce livre en a découlé - puisque je suis arrivé chez elle un après-midi de juillet et reparti seulement en septembre, au terme de neuf semaines passées avec elle sous sa véranda à boire et parler et boire et parler et remettre inlassablement des piles dans le dictaphone.
L'été dernier, j'avais vingt-quatre ans et Caroline en avait trente-neuf..."

Lou, qui vient de terminer sa première année de thèse et a été boulversé par les livres de Caroline N. Spacek, a décidé d'essayer de rencontrer cette auteure inoubliable et mystérieuse ; à partir du moment où elle accepte de le recevoir dans sa maison de la campagne anglaise du Devon et de lui parler de ses oeuvres et de sa vie, Lou est littéralement embarqué dans l'existence de Caroline. Son enfance de sauvageonne malheureuse, puis sa rencontre improbable avec un écrivain célèbre mais qu'elle ne connait pas, venu boire un jus de tomate dans le café où elle est serveuse, son départ avec lui pour être sa secrétaire, la vie d'adulte enfin...

Jour après jour, l'écrivaine qui travaille à son douzième livre, se raconte au jeune homme : Le célèbre Jude Amos l'a installée à Paris, l'appelant "petite" alors qu'elle est grande, lui dictant de la poésie, et finalement faisant d'elle un véritable écrivain. 
Caroline explore son passé, des évènements et sensations qui rencontrent souvent un écho en Lou : ses parents pour qui les "bouquins, c'était pour les tafioles", elle qui ne savait pas de quel Dosto (Dostoïevski) lui parlait Jude, puis qui s' est mise à lire, à corriger parfois les textes de Jude, puis est allée jusqu'à oser écrire elle-même. ils partagent cette destinée d'avoir été sauvés par quelqu'un qui est intervenu, un jour, dans leur vie.
Le récit parle beaucoup des sources de l'écrivain et des mécanismes de la création, de l'écriture, et du partage possible d'une existence consacrée à la littérature avec les autres ; la vie de Caroline a été mouvementée même si elle n'a pas quarante ans et Lou écoute, pour comprendre et parce qu'il devine qu'il y a une chute...

C'est un huis-clos dans une maison, avec deux personnages principaux, peut-être trois mais cela Lou ne le sait pas encore ; l'histoire de Caroline et de Jude est de celles qui envahissent le présent, les itinéraires de Caroline et de Lou, deux êtres sortis du sordide grâce aux mots, sont admirablement rendus.

Un très beau premier livre. Ecrire et Lire, quoi de plus important semble dire l'auteure...

Posté par claire jeanne à 10:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
25 octobre 2018

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" de Celeste Ng * * * (Ed. Pocket ; première parution 2014)

51IkHG1xGbL

Lauréat du prix Relay 2016. Amazon book of the year 2014. Bestseller New York Times.

" Lydia est morte. Mais ils ne le savent pas encore. 3 mai 1977, six heures trente du matin, personne ne sait rien hormis ce détail inoffensif : Lydia est en retard pour le petit déjeuner." (premières phrases)

Ainsi commence un roman noir, assez glaçant il faut le dire, sur ce qui peut se passer dans une famille d'apparence tout à fait normale.
Une mère de trois enfants, mais qui a les yeux braqués sur l'ainée de ses filles, Lydia ; Marilyn ne laissera pas sa fille préférée faire la même bêtise qu'elle, laisser tomber son rêve de faire médecine pour devenir femme au foyer.
Un père, très doué intellectuellement, professeur d'université - enfin, une petite université, alors qu'il aurait dû avoir un poste à Harvard  - d'origine chinoise ; James Lee, lui aussi, est tourné vers Lydia, si belle, si intelligente, qui réussira sa vie...
Ils aiment leurs enfants, c'est sûr, en tout cas ils aiment ce qu'ils pourraient devenir : des gens à l'aise dans la vie, avec un travail, des amis, réussissant là où leurs parents ont sans doute échoué...

Très habilement, l'auteure fait monter le suspens ; plein de petites choses, de détails qui concourrent à ce que certains évènements se produisent. Lydia a disparu, mais un policier se souvient que Marilyn aussi avait disparu il y a quelques années... que s'était-il passé alors ? Comment les enfants avaient-ils supporté la longue absence de leur mère ?

" Comment est-ce que ça a commencé ? Comme toujours : avec les mères et les pères. A cause de la mère et du père de Lydia, à cause de la mère et du père de sa mère et de son père. Parce qu'il y a longtemps sa mère avait disparu, et son père l'avait ramenée à la maison. Parce que, plus que tout, sa mère avait voulu se distinguer ; parce que, plus que tout, son père avait voulu se fondre dans la masse. Parce que tout ça avait été impossible". (p 37)

La mère de Marilyn, professeur d'éducation ménagère, n'avait jamais pu comprendre que sa fille tombe amoureuse d'un homme d'origine orientale (en 1958, dans la moitié des Etats-Unis, leur mariage enfreindrait la loi...) et l'avait prévenue, tu le regretteras plus tard. 
James, lui, avait honte de ses parents, petits employés dans l'école huppée où il étudiait, redoutant plus que tout que des élèves fassent le rapport entre lui et l'homme à tout faire...

Difficultés de communications entre membres d'une même famille, impossibilité de vivre le destin que l'on croit être le sien, sentiment de ne jamais être à sa place, solitude, mensonge parce qu'il n'y a pas d'autre possibilité, Celeste Ng explore impitoyablement pensées et sentiments de ses personnages ; cette auteure, particulièrement douée pour parler de l'adolescence, révèle beaucoup de finesse et de subtilité. Une lecture addictive et satisfaisante.

 

Posté par claire jeanne à 11:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]