Les 2 bouquineuses ont aimé

17 mars 2019

"Mais leurs yeux dardaient sur Dieu" de Zora Neale Hurston * * * * (Ed. Zulma ; première parution 1937)

41Lyg1sXJXLQuelle écriture et quelle histoire !

L'écriture, très certainement excellemment servie par la traduction de Sika Fakambi, est à la fois très littéraire et poétique quand l'histoire est racontée, et tout à fait déformée, simple, presqu'argotique dans les dialogues. La langue utilisée par les personnages rappelle le français qu'on peut entendre aux Antilles et au Québec, c'est une langue drôle, savoureuse, très étonnante : " Le jour où tu vas mettre ta main dans la mienne, plus jamais je vais laisser le soleil descendre sur nous en célibataires. Moi chuis un homme avec des principes. Toi t'as jamais connu c'est quoi être traitée comme une dame et moi je veux être celui-là qui va te montrer. Appelle-moi Jody comme tu fais des fois." (p55)

L'histoire est celle de Janie, une jeune femme noire du Sud des Etats-Unis dans les années trente ; elle raconte à son amie Pheoby, une fois revenue dans son village d'origine d'Eatonville en Floride, ses trois existences différentes à travers ses trois mariages.
Sa grand-mère qui l'a élevée et qui avait connu l'esclavage, voulait que Janie trouve sécurité et richesse dans son mariage et quand elle s'aperçut que sa petite fille s'ouvrait à la vie - il y a de très belles pages sur "l'éclosion" de Janie - elle la marie très vite à un homme qui a du bien...
Ainsi commence l'existence de cette femme remarquable, qui va chercher à la fois à connaître des sentiments vrais, à s'émanciper, à établir sa propre identité ; dans le tumulte de sa vie, elle poursuivra la recherche d'un bonheur profond et honnête, et de sa liberté.

Elle est belle, courageuse, intelligente, féministe et elle aime la vie cette Janie ; c'est une jeune héroïne noire, dans une société d'après l'esclavage qui se cherche un avenir.

Quasiment inconnu en France, ce récit puissant, immense aux États-Unis, est à lire, à découvrir, à apprécier !

Premières phrases : "Les navires au lointain transportent à leur bord tous les désirs d'un homme. Certains reviennent avec la marée. D'autres voguent à jamais sur l'horizon, sans jamais s'éloigner du regard, sans jamais toucher terre jusqu'à ce que le Guetteur détourne les yeux de résignation, ses rêves raillés mortifiés par le Temps. Telle est la vie des hommes."

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10 mars 2019

"Orange amère" de Ann Patchett * * * (Ed. Actes Sud ; 2019)

31lDJvlx1CLUne histoire de famille sur plusieurs générations, avec des personnages intéressants au caractère détaillé et approfondi, comme on aime en lire régulièrement, avec des préférences entre frères et soeurs, des secrets inavouables, des histoires d'amour improbables et des familles recomposées plus ou moins agréablement...
L'un des personnages principaux est  l'une des deux mères du début du récit - la génération suivante aura aussi des enfants - celle qui s'appelle Beverly ; c'est une femme magnifique, très belle, qui se mariera trois fois, et traversera la vie à sa façon, élégante et charmante.
De son premier mariage avec Fix, deux filles sont nées, Caroline dont le caractère fera rire jaune les mères d'adolescentes un peu difficiles (genre insolentes et agressives...) et Franny qui est également un des pivots du récit ; c'est à son baptème que Bert à rencontré Beverly et c'est elle qui, bien plus tard vivra un roman d'amour avec un écrivain connu qui se servira de l'histoire qu'elle lui aura racontée de son enfance pour se relancer en littérature.
Le milieu décrit est celui des policiers, Fix en est un, et des procureurs, comme Bert le deuxième mari ; Bert de son côté ayant quatre enfants, après son remariage avec Beverly les six se retrouvent l'été alors que personne n'a vraiment envie de s'occuper d'eux. Alors ils font des bêtises et il se produit des accidents qui marqueront à jamais leur vie.

Il y a beaucoup de moments jubilatoires dans cette lecture, souvent dans le style pince-sans-rire ; et des passages qui sonnent très justes dans les relations que les personnages ont entre eux ; mais aussi des épisodes cocasses ou très émouvants ; l'ensemble est un riche "portrait de famille" qui se lit avec grand plaisir.

Extrait (p 29) : " Fix retourna à son couteau et à ses oranges. C'était un homme prudent, qui prenait son temps. Même soûl, il n'allait pas se trancher un doigt. Vous avez des gosses ? Cousins fit oui de la tête. Trois et demi. Fix siffla. Vous n'arrêtez pas. Cousins se demanda s'il voulait dire : Vous n'arrêtez pas de courir après les gosses, ou bien Vous n'arrêtez pas de baiser votre femme. Peu importe. Il posa une autre écorce d'orange vide dans l'évier qui débordait d'écorces d'oranges vides."
(
p 148) : " Albie se retourna et lança sa fourchette sur sa soeur, il la lança comme un javelot, en espérant transpercer sa poitrine, mais elle rebondit sur son épaule sans lui faire de mal. Albie avait dix ans et il contrôlait mal ses gestes."

 

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04 mars 2019

"Nirliit" de Juliana Léveillé-Trudel * * * * ( Ed. La Peuplade ; 2015)

3164N8f0PZLCe livre est un cri : cri d'amour pour le peuple Inuit, mais aussi cri de colère pour ce que les "Blancs" soit-disant civilisés leur ont fait, et enfin cri d'alarme pour cette jeunesse amérindienne qui n'a pas toujours envie de vivre... en tout cas la vie qui leur est proposée.

Et c'est un cri magnifique ! La narratrice travaille à Montréal et "monte" passer dans le Grand Nord les mois de juillet et août ; de la vie d'Éva, son amie, à laquelle elle s'adresse pendant la première partie du livre, de la vie de la petite ville de Salluit, elle ne connaît que l'été, l'été Arctique, sans nuit et sans sommeil. Et quand elle arrive, elle ne sait pas qui elle va retrouver de l'année précedente, ils n'arrêtent pas de mourir les Inuits...

" Votre maison ne vous appartient pas. Votre terrain non plus. Tout ça vous est gracieusement prêté par le gouvernement. N'est-ce pas qu'on est fins ? (En québecois, fin veut dire gentil) On vous pique votre territoire, mais on vous le prête après..." (p 27)

Les difficultés à se comprendre - la langue d'Agaguk pleine de q, de k et de j - est si difficile ! Mais il y a aussi les vous autres les Inuit ou les vous autres les Blancs qui peuvent faire mal, une humanité différente parce que les conditions de vie sont différentes depuis si longtemps ! Et pourtant, elle vient chaque année celle qui raconte, elle vient parce qu'elle aime "les enfants, les gens, la langue, les chiens, le paysage, le soleil de minuit..."

Pourquoi tant de violence, d'alcool, de malbouffe, de bébés concus par des parents trop jeunes ? Ce sont les questions que ce livre nous pose et les réponses proposées ne font pas honneur aux occupants plus récents de ce très grand pays.
Et pourtant la beauté de cette immensité, des animaux, des êtres humains de ces régions, du ciel et du soleil, des aurores boréales : " Une beauté en forme de coup de poing dans le ventre, il y a juste la toundra qui fait ça, paysage complètement démesuré et bouleversant tout seul au bout du monde avec si peu de gens pour l'admirer." (p 43)

Un livre très fort, riche, remuant et émouvant qui nous fait comprendre la complexité de la vie actuelle des peuples autochtones du Grand Nord canadien.

Premières phrases : " La route est longue jusqu'à chez toi, Eva. Salluit, 62e parallèle, bien au-delà de la limite des arbres, Salluit roulé en boule au pied des montagnes, Salluit le fjord au creux des reins, et, seize kilomètres plus loin seulement, le grand détroit d'Hudson qui te conduira peut-être jusqu'à l'océan Arctique, qui sait. Il faut venir par les airs, comme les oies, nirliit, je refais inlassablement le chemin du sud au nord puis du nord au sud, chaque fois que l'été revient, chaque fois que l'été se termine."

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24 février 2019

"Salina les trois exils" de Laurent Gaudé * * * * * (Ed. Actes Sud ; 2018)

41dTSWac7jLL'écriture de Laurent Gaudé ! Sa poésie ! Sa force d'évocation ! Quelle beauté que ce livre court, quasiment parfait, qui raconte une histoire de femme, malmenée par la vie dès sa naissance mais qui reste debout, digne, et solitaire malgré ses trois fils successifs, car il y a eu le fils haï, puis le fils colère et enfin le fils donné...

Le début du livre est sidérant, au sens propre : ce cavalier qui s'approche d'un village - où sommes-nous ? En Afrique du Nord ? Quand sommes-nous ? très difficile de le dire, et qui dépose un nouveau-né pleurant aux pieds de ses habitants qui ne vont pas le toucher ni le prendre parce que le chef Sissoko du clan Djimba n'est pas prêt à l'accueillir.
Pourtant une femme, Mamambala va nommer le bébé "Salina" qui veut dire salée de ses larmes, et va l'élever ; jusqu'à ce que la belle jeune fille soit convoitée par un autre homme que celui qu'elle aime, et que son destin poursuive sa marche.

Salina connaîtra souvent l'exil, elle vivra dans des campements au milieu d'immenses paysages de poussière et de lumière, souvent loin du monde des hommes ; c'est lors des veillées qu'elle a raconté son existence à son dernier fils, Malaka, pour qu'il puisse, à son tour, la relater.
Et c'est une histoire universelle, un conte magnifique que celui que rapporte Malaka, la nuit, aux occupants des barques qui entourent la sienne ; sa mère est morte, il a porté sa dépouille où elle le voulait, aux portes de cette île cimetière qui l'accueillera peut-être, si les battants s'ouvrent...

Extrait (p 55) : " Moi, Malaka, fils élevé dans le désert par une mère qui parlait aux pierres, je vais raconter Salina, la femme aux trois exils. Je vais dire ma mère qui gît là, au fond de la barque, et le monde qui apparaîtra sera fait de poussière et de cris. À l'époque où le monde a accueilli sa vie, il y avait des soleils qui faisaient saigner la peau et un désir de vengeance sauvage. À l'époque où le monde a accueilli sa vie, il y avait une enfant venue de nulle part. Elle est née loin, Salina, si loin que personne ne connaît le lieu exact ni de qui elle fut l'enfant, pas même elle. Moi, Malaka, qui dois faire le récit de sa vie pour que le cimetierre décide de s'ouvrir ou pas, je choisis de commencer par ce jour de marche, à l'autre bout de sa vie, car c'est là que tout débute."

Un livre à l'écriture serrée, concentrée, émouvante ; un ton et une musique qui ne s'oublient pas. Absolument magnifique !

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21 février 2019

"Sur le ciel effondré" de Colin Niel * * * * (Ed. Rouergue Noir ; 2018)

41g80betO3LTraversée par la recherche d'un jeune amérindien de 16 ans qui a disparu lors d'une fête très arrosée dans son village, l'histoire du nouveau roman policier - mais c'est bien plus que cela - de Colin Niel nous fait replonger dans la Guyane équatoriale chaude et humide qu'il sait si bien décrire. Les paysages, la forêt et ses mille cris d'animaux, les fleuves et leurs sauts, les villages indiens, c'est comme si nous y étions...

Cette fois, il s'agit d'or, de l'orpaillage clandestin des brésiliens garimpeiros à l'exploitation officielle dirigée par une créole guyanaise, Évelyne Bienvenu. L'activité minière illégale saccage la forêt guyanaise, génère une pollution terrible, et pille au moins dix tonnes d'or par an. Le problème, pour le département d'outre-mer, est qu'il est quasiment impossible de surveiller cet immense territoire très peu accessible.

Sur le Maroni, Tapwili son père à l'instar des autres wayanas, craignent que le jeune amérindien disparu, Tipoy, n'ait voulu se suicider ; c'est un mal récurrent chez ces jeunes qui ne trouvent guère leur place entre leur peuple et la "civilisation", un mal-être né de l'isolement géographique, du désoeuvrement, de la difficulté de faire des études en ville...
Tapwili incarne "une sorte d'élite amérindienne" : il a fait des études scolaires jusqu'au bac, il est guide dans le parc national amazonien du sud de la Guyane. Il tient aux traditions et refuse que l'exploitation de l'or se fasse en territoire wayana. Appelé sur son téléphone portable, Tipoy ne répond pas ; s'est-il supprimé ? l'a-t'on fait disparaître ?

On retrouve le capitaine André Anato, carrure impressionnante, crane lisse et yeux jaunes accompagné dans son enquête par l'adjudante Angélique Blakaman ; il est Ndjuka, elle est Aluku, tous deux noirs-marrons descendants d'anciens esclaves évadés. Elle, a été défigurée lors de sa conduite héroïque pendant une prise d'otages en Métropole, ce qui lui permit de revenir dans son département la Guyane et sa ville d'origine Maripasoula, plus tôt que prévu. Lui, toujours assailli par des douleurs venues d'on ne sait où et qui le paralysent momentanément, mais qui possède un flair étonnant pour résoudre les cas compliqués.
L'enquête va les mener aux confins de cette région méconnue mais aussi des âmes et des esprits toujours présents chez les amérindiens ; il leur faudra démêler des liens familiaux complexes, en particulier entre un père et son fils.

La beauté et l'intérêt des livres de Colin Niel vient du respect et de l'empathie qu'il a pour ses personnages ; ce n'est pas quelqu'un qui juge un pays ou des peuples et pourtant il s'y entend pour dénoncer des situations critiques voire alarmantes. C'est quelqu'un qui sait voir et écouter, puis nous raconter une histoire plausible et révélatrice d'un endroit visiblement aimé.

Premières phrases : " Pirogue immobile, coincée dans un de ces lacets qui perçaient la jungle comme autant d'hameçons dans la cuirasse d'une sorte de monstre aquatique. Au-dessus des gendarmes, trois urubus tachaient la voûte de leurs ailes noires, planeurs fantômes déchirés entre ciel et canopée. Le plafond nuageux évoquait le reflet en noir et blanc du tapis infini des cimes amazoniennes, une autre terre en négatif où d'autres hommes s'essaieraient à d'autres vies."

 

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29 janvier 2019

"Le Grand Nord-Ouest" de Anne-Marie Garat * * * * (Ed. Actes Sud ; 2018)

51B03yqhyYLOn retrouve dans son nouveau roman la très belle écriture d'Anne-Marie Garat, et si le sujet semble au départ éloigné de ceux de ses livres précédents puisqu'il s'agit d'une sorte de western au féminin, le lecteur la retrouve dans son étude soignée des personnages et de leur caractère.

Extrait (p 259) : " J'ignore si Herman et Kaska auront vraiment survécu à la loi du plus fort qui de si longtemps s'exerce contre eux, échappé à l'implacable destruction de leur monde par la spoliation, l'exploitation des gisements miniers, au refoulement systématique des nations du Grand Nord, brimées, laminées par la haine blanche. C'est une chose insensée mais je veux les imaginer hors de portée, sauvés par leur capacité à se soustraire, à s'adapter, indemnes pour le restant de leurs jours en quelque endroit inaccessible aux prédateurs."

C'est Jessie la rouquine, alias "Nez de renard", alias "Qui donne ses dents" alias "Njyah", qui parle ainsi, à la fin du long récit qu'elle fait à Bud Cooper de la cavale avec sa mère Anaïs, alias "Lorna Del Rio" alias "Onayepa", une sorte d'aventurière d'une trentaine d'années. Herman et Kaska sont des amérindiens rencontrés par la mère et la fille sur leur route : Kaska, la femme chamane, a le pied pris dans un piège, Lorna la sauve, Kaska lui doit donc la vie et son homme, Herman un indien volé aux siens, éduqué chez les blancs et qui porte donc un nom chrétien, va devoir vivre avec cette dette...

Au tout début de l'histoire - nous sommes dans les années trente - et le "gros papa" de Jessie 6 ans, Oswald, un homme obèse riche magnat de Hollywood qu'elle adore, meurt ; aussitôt, sa veuve part avec la petite Jessie dans une longue fuite vers le Grand-Nord-Ouest, entre Alaska et Yukon, en prenant bien soin d'éliminer ses traces ; mais, on le sait très vite, le dénommé Bud va récupérer la petite et la ramener à "la civilisation" quelques temps plus tard.

Où va Lorna ? Pourquoi part-elle secrètement et ne veut-elle pas être rattrapée, ni du FBI ni des chasseurs de prime qui sont à ses trousses ? Sa fille s'apercevra vite qu'elle cache une carte dans son corsage, carte toute froissée que lui a légué jacques Maître-Grand (l'amoureux d'Anaïs dans le livre précédent "La source") qui vécut deux ans avec les indiens Tutchone qui possèdent un masque à son effigie. Anaïs / Lorna est-elle en quête de ses origines ?

Anne-Marie Garat, grande raconteuse d'histoires, nous parle de survie dans les conditions difficile du Grand Nord, des mondes visible et invisible, de la Terre et de sa mémoire ; elle nous invite à la rencontre de paysages magnifiques et d'une humanité autre, différente, qui a sans doute beaucoup à nous apprendre...

 

 

 

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15 janvier 2019

"À la mesure de l'univers" de Jón Kalman Stefánsson * * * * * (Ed. Folio ; première parution 2017)

41faDl1w5ILDeuxième tome de la Chronique familiale commencée avec "D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds", ce livre-ci raconte la suite du retour d'Ari en Islande, ses retrouvailles avec sa famille et ses amis, ses souvenirs d'enfance dans la petite ville de Keflavik dont le prélude nous prévient qu'il s'agit d'une "ville excentrée et surprenante, ses quelques milliers d'habitants, son port vide, son chômage, ses concessionnaires automobiles, ses camionnettes à hamburgers, et cette terre si plate que, depuis le ciel, on dirait une mer étoilée."

Le père d'Ari, Jakob, celui qui n'avait jamais pris la mer par obéissance à sa mère, va mourir ; tous les siens, vivants ou disparus sont présents dans sa vie, et c'est un peu tardivement qu'il comprend ses erreurs et comment il aurait pu vivre autrement. Ari l'ancien poète devenu éditeur, laisse remonter à sa mémoire des souvenirs, en désordre, comme lorsque l'esprit vagabonde d'une pensée à une autre ; sa mère morte jeune, son père qui ne parlait pas, des tantes plus qu'originales et des virées entre amis...

Comme à son habitude, l'auteur développe l'histoire qu'il veut raconter en nous parlant de moments choisis et en allant et venant tout au long de l'échelle du temps, entre jadis et maintenant ; il est question d'amour fou, d'écriture, de femmes battantes, de la liberté que l'Homme trouve en mer, du poisson qui fait vivre, de poésie surtout... Obsédé par la mort, une certaine violence qui peut s'abattre sur les plus faibles, les problèmes d'alcool et la magnificence de la Vie, J. K. Stefánsson nous entraîne dans son univers grâce à une écriture majestueuse pleine de lyrisme.

Et c'est beau, c'est très très beau ! "A vous écorcher le coeur de bonheur" (H. Artus, Lire)

Début du Postlude (p 459) : " Le matin se lève sur le monde. Il se lève toujours, quelque part, la lumière ne meurt jamais, mais certains restent dans les ténèbres, ils y disparaissent, et plus rien ne rappelle leur souvenir quand la clarté du jour arrive, si ce n'est la douleur de leur absence."

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12 janvier 2019

"Le chat du Dalaï-Lama" de David Michie * * * * (Ed. Poche Leduc ; première publication 2012)

51RaAbLJBQL"Le chat du Dalaï-Lama" ou "Les secrets du bonheur véritable d'un félin pas comme les autres"

Un livre absolument délicieux à offrir à tous les amoureux des chats et à tous ceux qui souhaitent découvrir le bouddhisme : c'est une jolie petite chatte de race himalayenne qui s'exprime, raconte sa propre histoire, nous dit comment elle est devenue la plus fidèle compagne de l'un "des plus grands leaders spirituels du monde et un Prix Nobel de la paix".
Reccueillie à un moment critique de sa jeune vie par Sa Sainteté le chef spirituel du Bouddhisme Tibétain, elle devient le CDSS (Chat De Sa Sainteté), partage sa vie quotidienne ainsi que celle de ses moines à Dharamsala, petite ville du nord de l'Inde où se trouve le monastère qui les accueille depuis leur exil (1959).

Dotée d'yeux saphir et d'un pelage somptueux, CDSS adhère facilement à ces deux désirs communs à tous les êtres sensibles et édictés par le dalaï lama : celui de vivre heureux et celui d'éviter les souffrances.

Avec beaucoup d'humour, le petit félin qui se divertit du "théâtre des humains" nous explique à la fois le monde des chats, la vie d'un Bouddha vivant et la religion/philosophie bouddhiste ; surnommée "petite lionne des neiges" par son maître adoré, la coquine va grandir, découvrir le monastère dans son ensemble et ... rencontrer un autre chat.

L'importance d'une simple vie et le devoir de la protéger, la grandeur de l'amour bienveillant, l'intérêt d'apprendre de ses erreurs, la force puisée dans la méditation, l'inutilité de la culpabilité ; la petite chatte comprend tout et nous le distille avec finesse et espièglerie !
Beaucoup de citations, on aimerait toutes les noter, sont à la fois réjouissantes et apaisantes ; pour n'en citer qu'une " À certains moments de notre vie, notre propre lumière s'éteint et se rallume par l'étincelle d'une autre personne. Chacun d'entre nous doit une profonde gratitude à ceux qui ont allumé la flamme en nous." (Citation attribuée à A. Schweitzer, p 267)

Suivons le CDSS dans ses tribulations et découvertes diverses, et essayons de trouver, nous aussi, les secrets du bonheur véritable !

Extrait (p 10) : " ...elle s'est avancée vers moi pour me flatter le cou, geste que j'ai accepté avec un énorme baillement et un léger étirement de mes pattes avant. Je ne savais pas que vous aviez un chat ! s'est-elle exclamée. Je suis toujours étonnée de voir à quel point les gens lui font si souvent la remarque - bien que tous ne soient pas aussi spontanés que les Américains dans leur façon d'exprimer leur étonnement à pleine voix. Et pourquoi Sa Sainteté ne devrait-elle pas avoir un chat - si "avoir un chat" est une juste compréhension de notre relation ?

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12 décembre 2018

"Einstein, le sexe et moi" de Olivier Liron * * * * (Ed. Alma ; 2018)

31ubi0te9ELAprès s'être présenté comme autiste Asperger, et doctorant à l'Ecole Normale Supérieure, Olivier Liron nous raconte son passage dans l'émission "Questions pour un champion" avec Julien Lepers en 2012, passage qui était pour lui une question de vie ou de mort, à cause dit-il des violences subies à l'école en tant qu'enfant "différent". Il a vécu ses victoires dans le jeu comme des revanches sociales et des avancées vers les autres.
Point de départ du roman, cette violence à l'école est-elle normale ? Que peut en faire un enfant qui s'attend - à tort dans son cas - à ce qu'un adulte le défende ?

Découpé en parties correspondant aux différentes phases de "Questions pour un champion", le récit de sa participation est prétexte à nous faire découvrir son monde personnel, ses ressentis décalés et son appréhension de la vie...

En revenant sur son enfance et son adolescence, l'auteur s'élève contre "le fascisme de la norme" destructeur et provoquant solitude et colère. Il veut faire de sa différence une force et ne jamais baisser les bras, c'est un battant.
Il se passe beaucoup de choses dans la tête d'Olivier Liron et pas forcément ce à quoi on pourrait s'attendre : il y a pas mal de violence en lui, de la haine parfois aussi, ce qui est déroutant ; mais il y a souvent de l'humour et de l'amour, et plein de poésie.
Et son portrait de Julien Lepers, l'animateur à l'époque du jeu "Questions pour un champion" est extraordinaire ; Olivier Liron sait capter l'âme de celui qui est en face de lui.

Des capacités d'apprentissage hors du commun "J'ai constitué des listes de tout. J'ai appris les prix Nobel de la Paix, les dates de naissance des scientifiques célèbres et même les AOC des fromages. Si jamais je tombais sur une question "Gastronomie", je savais que le premier indice donné par Julien serait certainement la date de l'AOC du produit. Je n'avais qu'à apprendre la date de toutes les AOC." (p 125), de grandes facilités en calcul mental, une culture générale très étendue... un homme extra-ordinaire qui veut juste être un homme comme les autres et être accepté dans sa différence, comme tous ceux qui sont un peu différents.

Un livre passionnant, très instructif et assez bouleversant !

Extrait (p 106) : " Ma plus grande émotion, je l'ai vécue à la Tate Gallery, à Londres. Je suis allé voir une exposition qui était consacrée à Mark Rothko. On entrait là comme dans un temple, un aquarium de couleur pure. Tous les murs étaient couverts d'immenses tableaux de couleur pourpre, un pourpre violent, troué de jaune. Il y avait du pourpre partout...
Et à force de regarder le pourpre, je suis entré dans le pourpre, j'ai senti une petite secousse de plaisir qui a explosé en moi en millions d'échardes de lumière. J'avais des orgasmes de nuance."

 

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09 décembre 2018

"Ásta" de Jón Kalman Stefánsson * * * * (Ed. Grasset, en lettres d'ancre ; 2018)

Titre complet : "ÁSTA", "Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ?"

Premières phrases :
"Les pages qui suivent renferment le récit de la vie d'Ásta, qui a jadis été jeune, mais qui est nettement plus âgée au moment où ces lignes sont écrites ou, disons plutôt, hâtivement griffonnées, puisqu'ici tout advient à grande vitesse, y compris quand l'histoire avance si lentement que le temps semble presque immobile.
D'ici peu, je vous expliquerai pourquoi ses parents l'ont appelée Ásta."

Le début est donc tout à fait raisonnable et nous retrouvons avec émotion et plaisir le style inimitable et poétique de J. K. Stefansson. Et puis très vite, on ne sait plus très bien où on en est : Helga et Sigvaldi sont les parents d'Ásta, ils sont très amoureux malgré les dix ans d'âge qui les séparent. Ils ont déjà une petite fille un peu plus grande qu'Ásta, ils habitent Reykjavík et Sigvaldi est peintre en bâtiment.
Puis l'écrivain islandais nous prévient, on est trente ans plus tard... Sigvaldi vient de tomber d'une grande échelle, par terre, sur un sol très froid, et il se souvient de façon désordonnée : son père qui meurt, sa mère et ses soeurs, et un petit frère qui réapparaîtra régulièrement ; son mariage qui deviendra vite très difficile avec Helga malgré la naissance des deux enfants, sa rencontre plus tard avec Sigrid, sa vie en Norvège avec elle et Sesselja, la fille d'Ásta. Que penser de cette existence ?

Le va-et-vient entre différents passés et le présent se met en place ; Sigvaldi remarié en Norvège et vivant avec sa petite fille... qu'est devenue Helga, le grand amour de sa vie ? Pourquoi Ásta ne vit-elle pas avec sa fille ? Que s'est-il passé enfin dans cette famille ?

Et en fil rouge, régulièrement tout au long du récit, un téléphone qui sonne... Et les lettres d'Ásta à son amour, son amant... Et des interventions du narrateur.

J.K. Stefánsoson est passé maître dans l'art des narrations que l'on pourrait croire un temps décousues ; mais pas du tout ! Quand le livre se termine, le lecteur a l'histoire toute entière dans la tête. Une histoire qui, si les personnages sont parfois tellement heureux et enthousiastes que c'en est contagieux, peut nous entraîner, un peu comme les romans québecois - serait-ce un problème de froid et d'obscurité ? - vers une certaine désespérance...

Ásta a été élevée par une nourrice aimante ; très bonne élève mais adolescente à problème, elle fut envoyée dans une ferme éloignée, chez un paysan taciturne dans les fjords de l'Ouest. C'est là qu'elle a rencontré un garçon nommé Jósef, le seul avec lequel elle a "le courage de s'ouvrir vraiment".

Premières phrases de l'épilogue (p 463) : "Il est impossible de raconter une histoire sans s'égarer, sans emprunter des chemins incertains, sans avancer et reculer, non seulement une fois, mais au moins trois - car nous vivons en même temps à toutes les époques. J'ai commencé à vous raconter l'histoire de Helga et de Sigvaldi quand ils étaient jeunes, heureux et qu'ils avaient une table massive et solide dans leur cuisine. Puis des choses sont arrivées."

La beauté des aurores boréales, les difficultés de vivre, le hasard et le destin, l'amour et ses tumultes, le désir charnel et le passé qui hante les existences...

Magnifique ! Comme toujours avec cet auteur...

 

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