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Écriture remarquable pour ce premier roman ; Victoria Mas sait raconter une histoire, enchaîner les chapitres de façon à captiver le lecteur ou la lectrice qui ne peut que tourner les pages, impatient(e) de savoir la suite, c'est à dire ce qu'il arrive à quelques unes de ces folles, ces femmes enfermées à l'hôpital de La Salepêtrière, à Paris, tout en prenant beaucoup de plaisir à un style fluide et un vocabulaire riche et précis.
Nous sommes dans la seconde moitié du XIXème siècle (années 1880 environ) et dans le service des hystériques, il y a de nombreuses femmes, de tous âges et de toutes origines, qui luttent chaque jour en espérant une vie normale. L'auteure a choisi de parler de quelques destins particuliers : celui de Louise, l'adolescente abusée par son oncle, celui de Thérèse une ancienne prostituée qui a balancé son souteneur dans la Seine, de la jeune Eugénie qui, trahie par sa grand-mère à qui elle a confié sa possibilité de voir et de converser avec les morts est amenée par son père pour être enfermée à vie.
Et puis il y a Madame Geneviève surnommée l'Ancienne - plus de vingt ans qu'elle est intendante ici, qui assiste les médecins et les internes, et qui écrit des lettres qui ne partent jamais à sa jeune soeur décédée. Son changement de point de vue sera décisif pour sauver Eugénie...

Dans le service du professeur Charcot, le célèbre neurologue français connu pour ses travaux sur l'hystérie et l'hypnose, et qui instaura des cours public où des pauvres aliénées étaient désignées pour participer à des séances au cours desquelles la mise sous hypnose recréait des "belles" crises d'hystérie, l'idée était d'en étudier les symptômes et les processus physiologiques.
Tout était bien quand le public était satisfait de ce qu'il avait vu et "le bal des folles" n'était rien d'autre qu'une soirée de la mi-carème où s'encanaillait le Tout-Paris et où les plus fous n'étaient pas ceux que l'on croit...

Dans ce monde d'hommes, ce sont les pères, les maris et les frères qui décident des internements des filles, épouses, soeurs, et des médecins hommes qui étudient et sont censés soigner ces corps de femmes ; des femmes, mais aussi de jeunes hommes, enfermés dans une société patriarcale que dénonce l'auteure ; chacun, chacune devrait pouvoir choisir sa vie, même s'il ou elle dérange...

Un livre très humain, au contenu subtile, qui fait réfléchir...

Extrait p 37 : " Une femme s'emportant contre les infidélités de son mari, internée au même titre qu'une va-nu-pieds exposant son pubis aux passants ; une quarantenaire s'affichant au bras d'un jeune homme de vingt ans son cadet, internée pour débauche, en même temps qu'une jeune veuve, internée par sa belle-mère, car trop mélancolique depuis la mort de son époux. Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l'ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. Une prison pour toutes celles coupables d'avoir une opinion."