41kcEh_gBYLOn connait tous déjà, un peu, l'histoire des "Malgré nous", ces Alsaciens et Mosellans enrôlés de force dans l'armée allemande après la défaite de 1940 et l'entrée des soldats d'Hitler en France ; la préface de l'historienne Marie-Claire Vitoux le rappelle, ce sont 130 000 jeunes hommes qui furent incorporés dans la Wehrmacht puis après 1944 directement dans les Waffen SS. Et certains ont participé "malgré eux" donc, à des exactions telle celle d' Oradour-sur-Glane...

" Il faut marteler toujours et encore cette vérité : l'Alsace a été, pendant cinq années, soumise à une entreprise totalitaire." (p8)

Et M-C Vitoux de préciser : "Les historiens des totalitarismes savent... que leur écriture est impuissante à rendre justice à toute la complexité des destins et à rendre compte des souffrances individuelles et collectives. Alors, oui, le roman peut être un autre discours de vérité..." (p9)

Ce premier tome de "A la frontière" est particulièrement intéressant parce que justement situé à hauteur d'homme, d'homme ordinaire dans sa vie quotidienne ; ce sont des hommes et des femmes d'une Alsace blessée dont l'auteure parle ici, des destins qui s'entrecroisent passant d'un pays à un autre, d'une langue à une autre, tout en restant sur les mêmes terres.

En suivant Elisabeth qui cherche ce que son petit frère Charles, disparu pendant la guerre, a pu devenir, l'auteure veut éclairer une période particulière, l'évasion et l'arrestation de jeunes hommes en 1943 ; pourquoi "évasion" ? Parce qu'ils se considéraient en territoire occupé et pensaient que c'était leur devoir d'en partir et de passer en Suisse.
A travers le destin de cette jeune femme qui a eu une enfance peu heureuse et très pauvre, qui s'est réfugiée dans les études et élevée au-dessus de sa condition en devenant institutrice, c'est toute l'histoire de cette région qui est tracée. Elisabeth a quitté les siens en 1939 et est revenue seulement dix ans plus tard dans sa région de Mulhouse ; son père lui raconte alors leur exode obligé vers le Périgord, sans leur fils Charles, puis leur retour en terre occupée quelques mois plus tard.
" Les gens ne comprenaient pas notre dialecte et nous prenaient pour des Boches. Est-ce notre faute, à nous Alsaciens, si la France et l'Allemagne se sont sans arrêt battues pour notre sol comme deux chiffonnières ? Nous, on a parlé le Hochdeutsch depuis 1871. On a dû renier le français quand l'Allemagne nous a annexés ; ensuite, ce sont les Français, après la victoire de 18, qui ont refusé qu'on s'exprime en allemand." (p28)

Et Charles, le petit frère anormal, qu'elle a tellement honte d'avoir abandonné ? Comment le retrouver ? A partir de cartes envoyées régulièrement par l'homme qui avait hébergé Charles à Roppensdorf au début du conflit et du fait que ses parents pensent qu'il aurait fait partie d'un groupe de réfractaires qui a tenté de passer la frontière pour éviter l'incorporation forcée dans l'armée du IIIème Reich.

D'anciens amis qui se sont divisés en deux camps pendant la guerre, elle apprend comment s'est déroulée la vie au village sous l'annexion ; puis elle part à Roppensdorf où elle a appris que Charles avait suivi une fille dont il était amoureux et c'est là qu'elle saura ce qui est arrivé à son frère et à d'autres garçons de ce groupe d'évadés, "les 17 de Ballersdorf"...

Complexité des destins dans une partie douloureuse de l'Histoire... l'auteure a réussi son pari de nous informer suffisamment et en profondeur sur cette période et cette région particulières pour que l'humain transparaisse et que la situation soit bien vue dans tout son ensemble.