51iUzyggf1LQuel livre magnifique ! C'est bien un chef d'oeuvre, comme dit sur la couverture, une oeuvre majeure, pas assez connue. Il y a dans cet ouvrage le besoin et le désir de saisir, d'appréhender l'âme humaine dans toute son épaisseur, particulièrement celle des "petites gens".

Au centre du récit, Sowirog, un petit village, situé tout à l'est de l'Allemagne, dans une région appartenant aujourd'hui à la Pologne (Prusse Orientale) ; un village forestier, Sowirog veut dire "le coin aux chouettes", peu visité par les étrangers et dont les habitants mènent une vie simple et laborieuse, un village aux confins de l'Orient et de l'Occident.
A part l'instituteur, les gens qui habitent là n'ont guère d'instruction, mais une très grande foi en Dieu, et ceux qui savent lire n'ont que la bible à consulter.
Jons, le "héros" sera le premier à faire de grandes études, de brillantes études de médecine, sachant dès le début que sa plus grande ambition est d'être médecin des pauvres et d'exercer à Sowirog. Alors tous l'aident, le portent et l'attendent. Il ne les décevra pas.
Les personnages sont tous attachants car ils ont une grande profondeur : il y a un gentilhomme le seigneur von Balk, l'ancien maître d'école Stilling qui a épargné toute sa vie pour le jour où il aurait un élève à emmener vers des études, Korsanke le gendarme et Pontiek le berger, Kiewitt le laboureur, et les paysages de forêts et de lacs qui sont des personnages à part entière apportant calme et immersion dans la nature.

Le père de Jons, Jacob, est charbonnier ( fabricant de charbon dans une meule) ; il mène une vie exemplaire, droite et honnête et parle de façon admirable. La mère, Dame Marthe, est au foyer, elle s'occupe de ses sept enfants, mais semble loin d'eux, presqu'indifférente. "Marthe était là, prisonnière depuis vingt ans, prisonnière d'un mari et d'enfants, du labeur quotidien de jours ternes. Elle s'était vendue à un rêve et dès la pointe du jour le rêve s'était évanoui. Il n'était pas donné à tout le monde de trouver son bonheur auprès de la meule."

Il y a ce qui est raconté, ce que ce texte nous révèle des hommes et des femmes de ces lieu et époque ; mais il y a aussi la façon de raconter et là c'est vraiment sublime ! Une langue riche et belle, précise et poétique, qui avance lentement dans le fil du récit.
On suit Jons, celui qui voulait "remuer le monde", d'abord enfant, puis adolescent, puis jeune homme à l'épreuve terrible de la Grande Guerre ; comme ses camarades, il n'en revient pas indemne. Puis ce sont les années d'études, les maîtres qui le forment et l'installation dans son petit village.
Les années passent et c'est la montée du racisme antijuif et du nazisme proclamant la "race des maîtres", contrastant avec le "petit peuple".

Un chardonneret traverse comme un fil rouge le récit : dans une cage, puis sur un tableau, il semble accompagner Jons ; il y a aussi la rencontre avec un enfant prodige un jeune pianiste, que Jons retrouvera des années après leur première rencontre.

Une grande fresque familiale et historique s'étendant sur la première partie du XXème siècle, qui porte haut l'humilité et l'humanité et qui s'arrête aux portes de la barbarie annoncée...

Extrait (p 51) : Aucune chronique ne nous a encore rapporté l'histoire du village de Sowirog : la chronique ne parle pas des villages perdus. Ils s'étendent au bord des lacs et des marais de cette lointaine contrée de l'Est, avec leurs toits gris et leurs fenêtres voilées, avec d'antiques puits à potence et quelques poiriers sauvages aux talus pierreux des champs. La grande forêt les enserre et un ciel élevé où pendent de lourds nuages forme une voûte au-dessus d'eux. Une route sablonneuse les traverse, entre des jardins aux clôtures délabrées. Elle sort de vastes forêts et s'y perdensuite de nouveau."