41oRFlPzxlLVoilà un livre étonnant, au style très original, écrit par un mozambicain qui a reçu en 2013, et pour l'ensemble de son oeuvre, le prix Camoes, le prix littéraire le plus important pour un écrivain lusophone.

C'est un jeune garçon, Mwanito, qui raconte : son père Silvestre Vitalicio lui a fait croire ainsi qu'à son grand frère Ntunzi qu'ils étaient avec leur oncle Aproximado et Zacaria leur domestique, sans oublier l'ânesse Jezibela, les derniers êtres vivants sur Terre. Ils sont partis un jour dans une vieille guimbarde vivre à "Jesusalem", laissant de "l'Autre-Côté" le monde, la guerre et les femmes et se sont installés dans une concession de chasse déserte, au coeur d'une brousse hostile vidée de tout. Dans ce campement sommaire, Silvestre a installé un gigantesque crucifix parce qu'un jour "Dieu viendra nous demander pardon".

Que s'est-il passé dans la vie de cet homme, avant la naissance de Mwanito ou quand il était trop petit pour s'en souvenir, pour qu'il fuit ainsi avec ses enfants, les privant de passé et d'avenir, d'une vie normale et de leurs noms, écartant livres, écoles, amitiés de leur existence, devenant pour un temps leur unique référence ?

La mère, Dordalma, est décédée, on ne sait pas de quoi - mais on le saura - quand Mwanito avait trois ans ; celui-ci est jaloux de son frère qui lui a des souvenirs. Le père, en voie vers la folie, semble préférer Mwanito à Ntunzi, pourquoi ?

" Je suis né pour me taire. Le silence est mon unique vocation. c'est mon père qui m'a expliqué : j'ai un don pour ne pas parler, un talent pour épurer les silences. J'écris bien, silences, au pluriel. Oui, car il n'est pas de silence unique. Et chaque silence est une musique à l'état de gestation. Lorsqu'on me voyait, immobile et reclus, dans mon invisible recoin, je n'étais pas prostré. J'étais comblé, l'âme et le corps habités : je nouais les fils délicats dont on tisse la quiétude. J'étais un accordeur de silences." (p 15)

Naïf, tendre et aimant, Mwanito est le seul à apporter un peu de joie et de sagesse au milieu de la "saudade" omniprésente.

Chaque chapitre commence par un poème (plusieurs sont de Sophia de Mello Breyner Andresen) souvent magnifique et l'enfance du jeune garçon se déroule : il apprend à lire en cachette grâce à Ntunzi et écrit son journal sur un jeu de cartes ; quelques années sont traversées, sous le joug d'un père autoritaire de plus en plus paranoïaque, jusqu'à l'arrivée d'une femme, blanche, originaire du Portugal, dont l'histoire va croiser celle des cinq garçons et hommes de Jesusalem...

Dès le début, la poésie, le ton souvent ironique avec des tournures étonnantes qui font sourire, le style imagé "ses pas étaient ceux d'un baobab arrachant ses propres racines" font ressentir la présence d'un écrivain inspiré et d'une belle littérature ; c'est un conte sur la vie et la mort, la réalité et le rêve, la sortie de l'enfance, la fuite en avant et le sentiment de culpabilité... et le silence.
Un beau livre, au charme fou et étrange, qui reste en mémoire.