51NxVCq_7gLTrouvé à la librairie du Musée d'Orsay après avoir vu l'exposition "Ames sauvages, le symbolisme dans les pays baltes", ce très beau livre au titre tout à fait évocateur de la vie de son "héros", nous fait (re)connaître un écrivain estonien, Jaan Kross ; né en 1920 à Tallinn et mort à 87 ans après une vie d'abord de juriste et d'enseignant, puis d'écrivain et 9 ans de prison et de goulag, pas assez connu en France, il fut poète, essayiste, auteur de romans et de récits historiques et nominé plusieurs fois pour le prix Nobel de littérature.

Le narrateur, Jaak Sirkel, raconte l'histoire de Ullo (Ulrich) Paerand, son ami de plus de soixante ans, qu'il rencontra au célèbre lycée Wikman de Tallinn ; Ullo avait déjà dix-sept ou dix-huit ans, son biographe n'en avait alors que douze ou treize. "Manches trop courtes, coudes usés, veste étriquée, pantalon fatigué. Aucun de ses vêtements, néanmoins, n'était véritablement déchiré ou usé jusqu'à la corde". (p 8) Une amitié solide s'établit entre eux malgré la différence d'âge et c'est naturellement que beaucoup plus tard, Jaak devenu écrivain interroge Ullo sur sa vie pour éventuellement en tirer un récit, en faire une "oeuvre littéraire".

L'histoire d'Ullo se présente dans un ordre chronologique et la façon de raconter cette vie, de choisir donc ce qui vaut la peine d'être cité et retenu, fait penser à la manière des écrivains allemands de l'est : présentation très humaine du personnage, aspect détaillé de faits petits mais remarquables et révélateurs de celui dont on parle, profondeur de la véritable enquête de personnalité. Ullo est quelqu'un de très intéressant aux yeux de son ami biographe et celui-ci va traquer des faits et gestes significatifs pour cerner au mieux cet ami assez énigmatique   ,,,,,

Au départ, une famille de trois personnes, père, mère et fils, ainsi que quelques servantes du temps de leur richesse ; mais les affaires du père sont souvent frauduleuses et de plus il a une maîtresse. Le mari et père parti, Ullo et sa mère sont laissés seuls alors dans une certaine misère ; mais la mère prend un travail et Ullo avec de petits boulots va les aider tous deux à vivre à peu près correctement.
Plus tard, du fait qu'il parle plusieurs langues et de sa formation de juriste, après avoir aidé sa mère à monter une blanchisserie, Ullo devient, grâce à quelques relations, assistant du premier ministre, puis conseiller du gouvernement et vivra de très près l'Histoire : passage progressif de l'Estonie libre de l'entre-deux guerres à l'entrée des russes en 1940, puis annexion du pays par l'URSS, occupation par les allemands nazis, et enfin soixante ans d'occupation russe / soviétique  à nouveau. Pour les russes, l'Estonie a toujours fait partie de leur territoire, même si elle fut indépendante une vingtaine d'années ; leur pression peut se faire assez douce, mais ils arrivent à leur fin : après que le gouvernement ait été remplacé en 1940 par un cabinet "pro Moscou", le plus nordique des pays baltes est envahi en 1940 suite au Pacte Germano-Soviétique. Un peu de résistance "à la française" s'organisera (en 1943 - 44) mais la main de fer russe puis la conférence de Yalta vinrent à bout des efforts d'Ullo et de ses camarades de la "Troisième Voie" (Une Estonie ni russe ni allemande mais indépendante). En 1945 une discussion absolument incroyable entre un Roosevelt presque mourant et Staline scelle le sort de ce pays balte pour des dizaines d'années...

Ce qui était particulier chez l'ami de Jaak, c'est son intelligence et aussi sa mémoire ; on dirait maintenant qu' Ullo était surdoué et comme il travaillait beaucoup, l'ensemble avait une efficacité extraordinaire ; grand joueur d'échecs, polyglotte, poète doué, lecteur insatiable... c'était un homme remarquable.
L'auteur du livre ne veut pas juger sa vie, il se contente de consigner des faits sans approuver ni blâmer, essayant toujours de lui faire préciser des points obscurs sur lesquels il s'interroge pour être le plus objectif possible.

Il y a donc beaucoup de choses dans ce livre : la vie d'un estonien au XXème siècle confronté à des moments-clés de l'Histoire de son pays dans un premier temps ; puis le devenir de cet homme dans un pays occupé qu'il a choisi de ne pas quitter...
(p 404) : " Ullo me coupa, d'une voix tout à fait normale : Oui, c'est cela même. L'immersion dans le prolétariat en tant que technique de camouflage. Tu sais, quand nous avons décidé avec Maret, alors que nous étions en route pour la côte, de faire demi-tour et de rentrer à Tallinn, elle m'a demandé : Est-ce que tu pourras ? Et je lui ai répondu : Avec un peu de chance..." Eh bien, j'ai eu de la chance. Après coup, j'ai compris que j'aurais du lui demander : Ullo, que veux-tu dire par là ? Qu'ils t'ont embêté, mais que tu t'en es sorti ? Ou qu'ils t'ont laissé totalement tranquille ?! Malheureusement, je ne le lui ai pas demandé, ni ce jour-là ni plus tard."

Ullo qui était poète et qui écrivit ces mots :

Moi aussi je vis / un drapeau étranger / comme un coup de cravache / depuis la plus haute tour de la forteresse / il me frappa au visage

Et je passais / devant / m'installant peu à peu dans une fuyante indifférence / devant / pendant un millier de jours / alors que mon devoir...  (p 410)

Un livre superbe, émouvant et très intéressant, à ne pas manquer !