51nIimNICrLMerci à Babelio et aux éditions Buchet Chastel.

Comment traduire "ghachar ghochar" ? C'est une expression utilisée par la famille d'Anita quand les évènements ou les gens sont un peu emmêlés, confus... Chaos est un mot sans doute trop fort, désordre peut-être ou imbroglio conviendraient mieux.

Vivek Shanbhag, qui écrit en langue "kannada", celle utilisée par les indiens de Bangalore, nous parle ici (dans son premier livre traduit en français) des membres d'une famille de la classe moyenne, représentative de ce qui peut se passer de nos jours dans une ville du sud de l'Inde.

Un homme, le narrateur, s'assoit tous les jours au café "Coffee House", un établissement raffiné qui existe depuis plus d'un siècle. Le serveur, dénommé Vincent, lui glisse régulièrement des petits conseils du genre "Monsieur, laissez faire" ou "Monsieur, une histoire... plusieurs points de vue" ; c'est un sage que "Monsieur" a souvent envie de consulter...
"Après avoir regardé par la fenêtre pendant une bonne demi-heure, j'appelle Vincent, engage la conversation et guette quelques pépites de sagesse dans tout ce qu'il raconte. Si la tempête souffle dans mon crâne, il m'arrive de commander un en-cas et de prolonger la conversation. Parfois, j'ai envie de m'épancher. Mais à quoi bon, puisqu'il semble tout savoir, sans que j'aie à lui dire quoi que ce soit ? Mon interlude à la Coffee House, loin des tensions de la vie familiale, est le moment le plus paisible de ma journée." (p 16)

Notre homme est assis là, se remémorant tout ce qui lui est arrivé depuis quelques années et hésitant à rentrer chez lui ; il est un peu perdu ce buveur de café, il s'est laissé ballotté par la vie et ce que les autres ont décidé pour lui : sa mère pour son mariage, son oncle pour son travail.
Il faut dire qu'ils vivent en famille : le père Appa, la mère Amma, Malati la fille aînée qui a quitté son mari, le narrateur et sa femme Anita et l'oncle Venkatachala, frère cadet du père, celui qui a apporté la richesse grâce à son entreprise commerciale d'épices.

Dans l'ensemble du livre, la question de la femme, de sa place dans la famille, dans la société, dans son rapport à l'homme est posée ; l'auteur ne répond pas précisément, mais donne à voir des comportements, des attitudes qui ont changé. La mère n'a pas du tout la même attitude que sa fille Malati : si l'une aime cuisiner pour les siens et ne mange qu'après eux, la fille n'a aucune attirance pour les tâches ménagères ; si l'une se tait souvent quand l'homme a parlé, l'autre s'exprime haut et fort et ne voit pas pourquoi elle ne dirait pas ce qu'elle pense.

D'où viennent les tracas de celui qui nous raconte l'histoire de cette famille en transition ? Justement de ces changements au sein de la famille et dans la société indienne. Par exemple Anita voudrait que son mari ait un vrai travail - alors qu'il est un directeur fantoche et désoeuvré - quitte à avoir moins d'argent, et elle le lui dit ; il y a des affrontements à la maison commune du fait de la promiscuité et l'auteur a l'air de penser -et de montrer - que les femmes non seulement ne sont plus soumises mais sont perpétuellement en colère !
" Que puis-je dire sur moi-même qui me soit vraiment personnel et pas lié aux autres ? De quelque façon que je m'y prenne, je retombe vite sur l'une de ces trois femmes - Amma, Malati ou Anita -, chacune plus redoutable que l'autre. Parfois, je me demande si elles ne passent pas tout leur temps à acérer leur langue, à accumuler en silence des ressentiments en vue d'un usage ultérieur." (p 93)

Le passage de la pauvreté à une certaine aisance financière est bien montrée par l'évolution du rapport de la famille aux repas : avant ils mangaient tous assis ou accroupis par terre ; avec l'argent, ils ont acheté une cuisinière à gaz et il faut donc être debout pour faire cuire les aliments et ils ont acheté une table et des chaises...

Un livre très intéressant sur la mutation des comportements féminins en Inde et ce qui arrive à une famille qui accède à un statut social plus élevé et à la richesse ; l'auteur est un conteur habile qui sait évoquer avec précision ces moments de vie en Inde et nous entraîner à sa suite...

" Lorsque nous prîmes congé des voisins au moment du départ, nous éprouvâmes à la fois de la fierté et de l'inquiétude. Notre prospérité nouvelle était connue de tous dans la rue ; n'empêche, le fait que nous ayons pu nous permettre d'acheter une maison, qui plus est dans un quartier prisé, était susceptible de provoquer surprise et jalousie. Amma ne s'étendit donc pas sur les détails. J'imagine que nous-mêmes considérions notre ascension avec une certaine incrédulité : argent vite acquis, argent vite englouti ?" (p 71)