416Ox0i05kLC'est bien de la littérature que nous propose là Philippe Lançon, une littérature captivante et non le récit d'un fait divers aussi terrible et spectaculaire soit-il ; pas de voyeurisme, pas de sensationnel, pas d'égo démesuré, mais le livre d'un homme très cultivé, qui a beaucoup voyagé et qui écrit formidablement bien !

 L'auteur commence par évoquer "La nuit des rois" de Shakespeare et "Soumission" de Houellebecq, une pièce de théâtre et un livre qui occupaient ses pensées juste avant le 7 janvier 2015 ; il parle également de ses débuts de reporter à Bagdad, de sa fuite juste avant les bombardements et donc de la "mort" d'une vie possible.
Il devient critique culturel à Libération et chroniqueur à Charlie Hebdo ; et c'est en remontant le temps qu'il trouve comment il en est arrivé à être là où l'attentat s'est produit, dans la salle de rédaction du journal satirique.

Il y a beaucoup de beaux moments, de belles phrases ; le(a) lecteur(trice) ressent la souffrance du narrateur dont le tiers inférieur du visage a quasiment disparu sous l'impact d'une balle, et pourtant ! Il (elle) se surprend souvent à sourire en le lisant. Ce lecteur de Kafka et de Proust, amoureux de la Musique est capable de plonger son lecteur au coeur de l'action tout en gardant une certaine distance et même de l'humour ; il assure qu'il n'a rien à pardonner à personne, "pas même aux tueurs, ces fantômes envoyés par je ne sais quel destin"

Il nous raconte bien son parcours hospitalier, les nombreuses opérations subies pour que les chirurgiens reconstituent son visage, mais toujours en s'intéressant aux personnes concernées : les pages sur sa chirurgienne sont superbes d'attention et de perspicacité. Philippe Lançon s'il fuit la "connerie" semble doué pour rencontrer et se lier d'amitié avec toutes sortes de gens, il a une vraie une capacité à entrer de plein pied dans la compréhension de la vie des autres.

Son frère est toujours présent à ses côtés ; un jour, c'est un ami violoniste qui vient faire un petit concert dans sa chambre, parfois il peut s'échapper, toujours accompagné de quelques policiers qui assurent sa sécurité pour voir quelques amis ou une exposition rapidement, écouter un concert : il a besoin de "beau" pour vivre.

Alors quel est le secret de ce livre et de son auteur ? Sans aucun doute l'humanité ; Philippe Lançon nous raconte l'histoire d'un homme, soigné par des hommes et des femmes qui ont des prénoms, des histoires, qui retiennent son attention.

Un très beau livre à côté duquel il ne faut pas passer : un livre qui - et c'est un peu paradoxal - nous fait du bien et duquel ressort douceur et humanité.

Extraits :

" La sensation de n'être plus qu'un corps apparaît lorsqu'il échappe entièrement à nos désirs et à notre volonté, comme des domestiques qui se mettraient à vivre le jour où, quand on les sonne, ils se révoltent tous en même temps pour dire simplement : j'existe. Le corps est bien tant qu'il sert le maître insouciant, orgueilleux, tant qu'il se fait oublier. Le malaise qui l'envahit le rend autonome, donc plus vivant, mais on n'est pas habitué à cette vie qu'on ne contrôle pas, ne prévoit pas, à cette jacquerie des organes qui se traduit par un incompréhensible embouteillage de sensations." (p 332)

..." Ce qui comptait, c'était la sensation de vérité et le sentiment de liberté donnés à celui qui écrivait comme à ceux qui lisaient. Quand j'écrivais au lit, avec trois doigts, puis cinq, puis sept, avec la mâchoire trouée puis reconstituée, avec ou sans possibilité de parler, je n'étais pas le patient que je décrivais ; j'étais un homme qui révélait ce patient en l'observant, et qui contait son histoire avec une bienveillance et un plaisir qu'il espérait partager. Je devenais une fiction. C'était la réalité, c'était absurde et j'étais libre."
(p366)